Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

La piste aux étoiles

Oyez, oyez le Chat !

Ce soir est le grand soir !  Retenez votre souffle, c’est l’heure du grand frisson.  Le cirque est en ville !  Réservez votre gradin et vous verrez passer devant l’entrée du chapiteau dressé pour l’occasion la caravane satinée et emplumée des finissants.

Ma fille termine son secondaire et clôture ses cinq années d’acrobaties académiques par un bal.  Et croyez-moi, c’est toute une mise en piste que ce bal des finissants.

Le vieux continent n’étant pas adepte de ces coutumes, permettez donc, cher Chat, que je revête le costume de monsieur Loyal pour l’occasion.  Je dompterai le mot aujourd’hui afin d’introduire chacune des jongleries entourant la préparation de cet événement très attendu.

Roulement de tambour !  L’exercice est périlleux.  C’est que nos jeunes baladins ne badinent pas avec leur bal.  Il faut savoir que c’est un moment unique qui ne se renouvellera jamais.  Eh oui !  Si on peut multiplier les pirouettes nuptiales sous plusieurs lunes de miel, on ne vit son bal qu’une seule fois.  Il est donc hors de question de se lancer dans cette aventure sans filet et c’est grâce à d’abracadabrants préliminaires que l’illusion pourra être parfaite.

Le bal est donc une consécration collective qui, parce qu’elle précède la dissolution d’un groupe d’élèves, se doit d’être un moment inoubliable et intense pour chacun.  Ainsi, non seulement on le prépare des mois à l’avance, mais, en plus, on entoure cette mise en scène de mystère.  Le secret fait partie intégrante de l’aventure et celui de la robe de bal est au cœur de la représentation.  Dès septembre, c’est toujours le même manège, ça se rue dans toutes les boutiques pour trouver l’objet de convoitise et ça monte sur ses grands chevaux quand ça leur passe sous le nez.  Car c’est une course à la montre.  Une robe ne peut être vendue qu’une seule fois.  Vous pensez bien, cher Chat, que le conte de fées avorterait instantanément si deux princesses portaient la même robe.

L’enjeu est bien évidemment de se faire remarquer.  Perchées sur des échasses et très souvent sans avoir appris au préalable à s’en servir, certaines offrent des numéros de haute voltige assez clownesques quand d’autres excellent dans des numéros de contorsion, à l’étroit dans des fourreaux sexy.  Il est également du meilleur goût pour les demoiselles d’arriver pendue au trapèze d’un cavalier dont le nœud papillon ou la cravate rappellera subtilement la couleur de la robe.  Si cette dernière n’a pas déjà coûté une petite fortune, les accessoires, indispensables, car garants d’une véritable élégance, contribueront alors à élever sensiblement la facture : souliers, bijoux, sac, étole, barrettes, faux ongles, faux cils et tout autres postiches.  L’investissement pour certains parents frise la haute voltige, et pour peu qu’on ait plusieurs filles, on se retrouve sur la corde raide.

Les finissants doivent également soigner leur arrivée, et il sera de bon ton de surprendre l’assemblée de parents, professeurs et amis amassée devant le chapiteau en optant pour un carrosse original.  Si la limousine a encore la cote, on s’évertuera chaque année à penser à des moyens de locomotion inusités : ambulances, tracteurs, bateaux, chevaux, corbillards, chars allégoriques en tout genre.  Nos saltimbanques ont souvent une imagination débordante et cette parade toute circassienne est un des clous du spectacle.

C’est donc sur cette arène d’une seule soirée, sous les cuivres d’un orchestre et dans l’odeur fauve de l’excitation, que ma fille va rugir pour la première fois ses vertes années devant le public.  Premier événement social majeur auquel elle participe, ce bal n’est-il pas l’occasion de s’inventer et de vivre un rite de passage dans une société qui malheureusement n’en offre plus ?  Alors que notre monde perd l’équilibre, ces jeunes funambules ressentent le besoin de célébrer comme un rituel collectif la fin d’un cycle et l’espoir de premiers pas individuels sur le fil tendu d’un nouveau savoir-faire.

Le bal est une mise en scène solennelle qui joue avec la corde sensible des adultes.  Nos petits ont franchi une étape dans leur scolarité et croyez-moi, le Chat, y ‘a de la voyelle emphatique dans l’air.  Ce sont des Ah, des Eh, des Ih, des Oh, des Uh qui ponctuent les 150 solennelles remises de diplômes. Et puis, c’est le temps de la valse.  Aux bras fiers des pères, les filles virevoltent et le froufrou de leurs robes défie l’attraction terrestre tandis que, serrées contre leurs fils qui tentent de compter leur pas, un, deux, trois, les mères tournoient heureuses, même si l’espadrille inexpérimentée couleur « robe de bal » de leur rejeton vient broyer impitoyablement leur escarpin.

Alors, rite de passage, certes, mais qui s’accompagne également de rites pas sages.  En effet, le bal se retrouve souvent pris en sandwich entre un avant-bal et un après-bal.

Après l’élection du roi et de la reine, les finissants prient donc les adultes de leur lâcher les baskets afin que tous puissent peut-être trouver chaussure à leur pied.  Beaucoup finissent cependant par marcher à côté de leurs pompes, l’ivresse étant non seulement permise, mais souhaitée.  D’ailleurs, avant de quitter le bal, les parents fournissent leurs enfants mineurs en alcool afin qu’ils ne manquent de rien, agençant, plein de bonne volonté, les limites ordinairement permises, cautionnant même parfois un taux élevé d’alcoolémie.

L’aura de mystère qui entoure les avants et après-bals est encore plus flagrante.  L’avant-bal a lieu quelques semaines avant le bal.  On le prépare dans le dos de la direction qui ne doit pas être au courant de la date.  Les futurs finissants arrosent ainsi leur première nuit blanche en plein air dans la cour d’école et quand la cloche sonne au petit matin, tous rejoignent sagement leur pupitre, affublés d’un nez rouge, dans des vapeurs d’alcool et de vomi.  Inutile de leur faire compter des moutons ce jour-là.

L’après-bal, quant à lui, est tenu dans un endroit isolé dont la destination n’est dévoilée qu’au dernier moment.  Secret d’initiés oblige !  On quitte alors le chapiteau et sa piste aux étoiles pour la voute céleste d’une cabane à sucre des environs ou tout autre endroit qui en a vu d’autres.  Les finissants doivent être les seuls à savoir où ils sont et resteront souvent très évasifs sur ce qu’il s’y sera passé.  On y boit.  Beaucoup.  L’alcool n’est-il pas l’instrument rituel par excellence, accompagnant et célébrant toutes transitions ?  Il est vrai que l’ivresse invite à cette folie provisoire et réversible qui permet un certain détachement de soi pour mieux se fondre au groupe.  En déséquilibre sur cette roue de fortune, ils osent alors s’essayer  à tous les rôles d’adultes, à d’autres tours d’adresse.  C’est le temps d’un autre rite de passage et certains jeunes attribuent à l’après-bal un rituel nettement sexuel.

L’alcool, bâton du diable et ferment du groupe, continue de couler à flot, échauffant les sens et la fête qui ainsi peut déborder de son cadre et entrer dans l’histoire des finissants à travers tous les souvenirs impérissables qu’elle aura laissés.

Alors on pleure au petit matin parce qu’on se quitte ou parce qu’on ne se souvient de rien.

Le bal n’est donc pas que de la poudre aux yeux.  Ne pensez-vous pas, cher Chat, qu’il joue un rôle réel dans le devenir adulte ?  Je vous avoue cependant que j’aurai un peu de difficulté à m’endormir ce soir, alors que ma fille aidée de son pack de Smirnoff sera en train d’inscrire dans sa mémoire l’intensité du moment.

Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis dix-sept  ans. Elle vit à Chicoutimi, y enseigne le théâtre dans les écoles et l’enseignement des arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire et mène actuellement des recherches doctorales sur l’impact de la voix de l’enfant acteur dans des productions visant à conscientiser l’adulte. Elle partage également une correspondance épistolaire avec l’écrivain Jean-François Caron sur le blogue In absentia. (http://lescorrespondants.wordpress.com)

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2 réponses à Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Marie-Claude E dit :

    Bonjour Sophie !

    Eh oui, l’enfant devient une très belle jeune fille. Elle entre dans l’âge adulte. Quel beau moment, et que de beaux souvenirs !
    Les prémices de la liberté, et une belle fête en perspective !

    Merci Sophie pour votre belle chronique racontée avec brio !

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  2. Stéphane dit :

    Bravo, Sophie ! Quel ressort ! L’art de la propulsion des pigeonneaux d’argile dans la vie active : du bal trappe au ball-trap, trappe en passant par la chausse-trape pour Cendrillon en pantoufles de vair ! Les rituels ou bien les « ris » truelle devant le mur des lamentations et de l’oubli après le passage du cyclone éthylique arrosant l’arroseur arrosé ! Casquettes plombées et gueules de bois, un vrai bal masqué qui, après l’élégance, ne se finit pas toujours en beauté…

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