Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Délire printanier

Vous sentez-vous prêt pour ce défi ? qu’elle a demandé hier, l’air joueur, celle qui me sert de psy.  J’aime pas les psys.  J’aime pas ce genre d’individus trop sûrs d’eux.  Ceux qui prétendent pouvoir t’aider à trouver le chemin dans ta vie.  Les mêmes dont la profession même exhibe déjà une faille dans leur propre existence.  Avoir besoin d’aider les gens, c’est déjà comme hurler qu’on ne va pas bien.  […] Bref, qu’elle a demandé, ma psy.

Elle est maligne, ceci étant dit.  Pareille à une tumeur.  Elle sait pertinemment que par orgueil, j’aurais jamais répondu non.  Non, j’suis pas prêt.  C’est comme lui crier déjà Non, j’peux pas me passer de vousAidez-moi !  J’ai pas besoin d’aide.  Pas besoin d’elle pour vivre.  Je suis différent des autres, okay.  Mais pour rien au monde j’voudrais être de ces autres.  Pour rien au monde, j’voudrais la céder, ma place.  Pour une autre.  Même au soleil.  Même moins abîmée.  Même heureuse.  Mais, je joue le jeu.  Pour qu’enfin elle m’annote ce putain de bout de papier.  D’un apte.  Apte, merde.  Jamais demandé au monde qu’il s’adapte à moi.  Et moi, j’devrais m’adapter au monde ?  Quelle connerie, la vie. Quelle connerie, le monde.

Oui, que j’ai répondu. Du même air joueur.  Oui, demain j’irai rejoindre la foule, fendre la bise, m’enivrer de ce monde.  Oui, j’en suis capable.  Alors, ce matin, j’prends mon courage à deux mains.  Un coup d’œil par la fenêtre pour prendre la température.  Soleil.  Trop de soleil.  Foule.  Trop de foule.  Sourires.  Trop de sourires.  Bon.  On fera avec.  Clac.  La porte claque.  Tchak.  La clé tourne dans la serrure.  Ploump, ploump, ploump. Mes pieds dévalent dans l’escalier.  Clac.  La porte d’entrée se referme sur ma bulle.  Dehors, déjà, le soleil brûle ma peau et mes yeux.  Dehors, déjà, la foule semble se retourner sur moi.  Dehors, déjà, la bise griffe mon grain de peau.  Dehors, déjà, le monde est agressif.  Qu’on me dise pas que c’est moi.

J’arpente les trottoirs d’un pas décidé.  Tête baissée.  Collée au caniveau creux.  Pour que le soleil, enfin, arrête de m’éblouir.  Pour ne croiser aucun regard.  Pour que la bise ne me vole plus la moindre larme.  Pour rejoindre en silence ma bulle qui me manque.  Pour rester maître de moi et lui montrer, à l’autre, que oui, je peux !  Mais, mon pas qui accélère de plus en plus me fait heurter une ombre sur mon chemin.  Dites pas pardon surtout ! qu’elle hurle, cette ombre de mon trottoir.  J’accélère encore.  Cours presque.  Ne pas répondre.  Ne pas lever la tête.  Ne pas laisser cette voix qui hurle dans ma tête prendre le dessus.  Comme avant.  Furtif regard vers l’horizon.  Je perçois l’entrée d’un square.  Je retiens un rictus.  Là-bas enfin, je serai tranquille.  Là-bas, enfin, le monde me laissera en paix.  Comme je peux l’être, parfois.  Quand le monde s’éteint.  Quand ma tête se calme.  Quand cette voix se tait.  Enfin.  Parfois.  Hâtivement, je rejoins un banc écarté.  Pfiou.  Voilà, madame la psy.  J’y suis arrivé.  J’ai arpenté le monde.  Fendu la foule et la bise.  Je suis normal.  Comme ces autres.

Vous avez l’heure Monsieur, s’il vous plaît ?  laisse échapper une voix qui s’approche de moi.  Ne pas répondre.  Ne pas lever la tête.  Ne pas laisser cette voix qui hurle dans ma tête prendre le dessus.  Non.  Monsieur, vous m’entendez ?  insiste cette voix que je sens juste à côté de moi à présent.  Monsieur ?  Une larme perle le long de ma joue.  Qu’elle s’en aille. S’il vous plaît.  Faites qu’elle s’en aille.  Monsieur ?! Elle s’en va pas.  Elle me lâchera pas.  J’veux juste qu’on me laisse tranquille.  Monsieur !  Je réponds.  Non.  Quoi ?  Je lève la tête.  Non.  Avec mon teint blafard et mes yeux mouillés, injectés de sang.  Je laisse cette voix qui hurle dans ma tête prendre le dessus.  Ça va, Monsieur ?  Qu’elle s’en aille. Qu’elle s’en aille. Pitié.  Monsieur, vous voulez que j’appelle les secours ?  Et le regard qu’elle pose sur moi me transperce soudain.  Elle sait.  Elle sait déjà tout.  Ce que j’ai fait.  Ce que je suis.  Un meurtrier.  Qui a tué. Tué.  À cause de ce monde.  À cause de cette voix.  À cause de cette foule dont elle fait partie.  À cause de ce soleil.  De cette bise.  Elle sait.  Tout.  Avec son regard perçant.  Elle m’a pénétré, la garce.  Qu’elle le détourne, son putain de regard. Mais elle reste plantée là, à me regarder, moi.  Ce moi transparent que le monde ignore.  Et, déjà, la foule environnante semble aussi planter son regard sur moi.  Et me pointer du doigt, en riant.

Je ferme les yeux.  Elle n’existe plus.  La foule n’existe plus.  Le monde n’existe plus.  […] Monsieur ?  Mes paupières se soulèvent.  Mon corps se lève.  Mes bras se hissent.  Mes mains empoignent son cou.  Je n’existe plus.  Il n’est plus que cette voix.  Cette voix qui hurle en moi.  La vie est une putain.  Et puis, le trou noir.  Quand je me réveille enfin, elle est déjà à terre.  Inerte.  Plus de Monsieur ?  Plus de voix étrangère.  Quand je me réveille, la foule attroupée autour d’elle me montre encore du doigt.  Et hurle.  Hurle plus fort que cette voix en moi.  Je tremble.  Ça recommence.  Encore.  Comme avant.  Je fuis.  On me rattrape.  Me plaque à terre.  Je hurle.  Mais le brouhaha de sirènes qui semblent approcher couvre mon inaudible cri.

Vous sentez-vous prêt pour ce défi ?  J’aurais dû répondre Non.  Simplement, non.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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