Ma page littéraire, par Dominique Blondeau…

Signes noirs et blancs du passé ****

Depuis que Facebook gère notre vie sociale, qu’exprime le vocable « ami » ?  Pris au pied de la lettre, il témoigne d’un échange affectif avec une ou plusieurs personnes qui nous ressemblent un tant soit peu.  Que représentent mille ou deux mille amis virtuels ?  N’importe si cette amitié-artefact atténue la solitude de celui ou celle assis devant son écran, attendant un peu de réconfort.  On clôt l’année 2011 avec le troisième roman de Dominique Fortier, La porte du ciel.

Nous sommes à quelques mois de la guerre civile, dite de Sécession par les Européens.  Guerre fratricide entre les États du Nord d’Amérique et ceux du Sud pour tenter d’abolir la ségrégation des Noirs.  L’histoire est racontée par le Roi Coton, symbole de la richesse des Blancs en Louisiane.  Et de leur pouvoir impitoyable sur les Noirs.  Cette même année, le docteur McCoy achète distraitement une fillette noire dont personne ne veut.  Sa mère et ses frères ont été vendus dans une autre plantation, en Alabama.  L’enfant, dénommée Ève, deviendra la compagne de jeu de sa fille Eleanor, toutes les deux ont huit ans.  L’une se tiendra dans la lumière des artifices de la vie, l’autre avancera dans l’ombre de ses souvenirs, exécutant « une courte série de tâches simples mais fastidieuses […] » dans la famille McCoy.  De nombreux indices mentionnés par l’auteure rappellent sans cesse que les deux fillettes, aussi liées soient-elles, ne fréquenteront jamais le même milieu, ni surtout le même monde.  À mesure qu’elles grandissent, la guerre s’amplifie, les jeunes hommes des plantations s’engagent dans un conflit sanguinaire dont les États-Unis se remettront mal…  Sur ce drame tissé en toile de fond, Dominique Fortier, en parallèle avec l’histoire d’Eleanor et d’Ève, s’insinue dans l’existence misérable de June, esclave noire, et de ses enfants.  June s’interroge sur l’avenir de sa fille restée en Louisiane.  De l’intervention subtile de cette femme, surgissent plusieurs de ses compagnes qui, avec leurs hardes, confectionnent des courtepointes servant de messages secrets aux hommes noirs et blancs qui rejoignaient l’armée du Nord.  D’ailleurs, magnifique intermède, l’auteure décrit quelques-unes de ces pièces, démontrant ainsi le courage de femmes utilisant ce procédé discret pour aider des êtres qui, unis par un utopique idéal, mouraient sur un champ de bataille illusoire, aucun traité n’ayant été signé mettant fin à cette guerre.

À dix-huit ans, Eleanor sera mariée à Michael, l’un des fils de la plantation prospère Arlington.  La mère, veuve, souveraine intransigeante de ce domaine, signifiera à sa belle-fille qu’elle appartient à la Grande Maison et non l’inverse.  Ève, autorisée à suivre sa maîtresse, s’initiera aux travaux journaliers, comptant parmi les servantes.  Cependant, privilège dû à l’enfance fractionnée avec Eleanor, elle restera la compagne et confidente de celle-ci.  Nous nous demandons quelle est la part la plus importante de ce roman entrecoupé de péripéties plurielles ou intimes.  Sans les commentaires du narrateur, Roi Coton, l’histoire se disperserait, entrée et sortie du labyrinthe de Thésée, fable que se racontent Eleanor et ses amies de son âge, réunies à broder dans le salon familial.  Là encore, Ève se tient en retrait, son statut mal défini, comme le fera remarquer Roi Coton pour instituer chacune dans son rôle.  La Guerre de Sécession dessert les nécessités de June qui, elle, travaille sans relâche en Alabama, entourée de petites bouches à nourrir, de ses compagnes de servitude, attelées à leur détresse commune.  De qui sont les enfants de June, Ève n’a-t-elle pas le nez droit, les lèvres fines, mais les cheveux crépus ?  Des mystères subsistent, renforçant le pathétisme de ces femmes qui, des générations plus tard, dans le village de Gee’s Bend, Alabama, confectionneront encore des courtepointes, aujourd’hui reconnues, telles des œuvres d’art.

De courts plans constituent des pages admirables, composent la trame érudite de ce livre émouvant.  Ève, enfant, dans le poulailler gobant l’œuf blanc d’une poule noire.  Ève assistant à la messe avec monsieur et madame McCoy et Eleanor, surveillant une araignée tissant sa toile.  Les dernières heures d’un Noir, condamné vingt-trois ans plus tôt.  Ruby, vieille femme noire, se souvenant de sa première courtepointe cousue à l’école avec la complicité de son institutrice.  Le mariage d’Eleanor avec Michael, homme de devoir avant tout.  Quand son frère cadet, Samuel, reviendra de la guerre, un climat de sensualité emplira la demeure, intensifiant le parfum des roses s’échappant de la serre qu’a fait rénover Michael, pour commémorer leur anniversaire de mariage.  Mais il y a davantage dans ce roman où la touffeur des bayous enferme les êtres dans une torpeur consentie qu’Eleanor paiera de sa vie.  Après sa trahison, Ève, désespérée, s’en retournera à ses lointaines origines.

Roman narré par le Roi Coton, certes, mais orchestré de la plume chevronnée d’une écrivaine exigeante.  Hommes et femmes vont et viennent sans se presser, tels des spectres historiques et légendaires.  Nous aimerions que l’église du père Louis, siégeant au bord des marécages, ait existé, que pareil homme ait tendu un morceau de pain à une esclave dénommée Ève.  Le roman est parsemé de ces tendres et douloureuses situations, témoignages indélébiles de quatre années pendant lesquelles les hommes se seront entretués pour secouer le joug imposé à d’autres hommes, trop fatalistes pour s’insurger ouvertement contre la toute-puissance de maîtres serviles.  Une histoire accablante de couleur de peau, décimant six cent mille hommes, blancs et noirs.

Si ce roman nous a conquise, on aime l’œuvre de Dominique Fortier qui, éloignée des sentiers battus, nous apprend que le monde d’hier, parfois estompé par des traits inédits, mérite d’être réveillé d’un endormissement éclaboussé du sang de ses victimes bien souvent innocentes.  Comme le mentionne l’écrivaine, ces faits se déroulaient-ils en un siècle contraint ou en notre ère désemparée ?

 La porte du ciel, Dominique Fortier
Éditions Alto, Québec, 2011, 290 pages

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exilFragments d’un mensonge,Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. Au début de 2012, elle publiait Des trains qu’on rate aux éditions numériques Le Chat Qui Louche. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire :(http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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