Dires et redires, par Alain Gagnon…

Les brumes des commencements…

Plusieurs des mythes se recoupent sur ces points : il y a eu un début à notre Univers, à la Terre et à l’humanité.  Il y a eu une faute (ou des fautes) avant, pendant ou après ce commencement.  Il y a eu divergences d’opinions (ou rebellions) entre créateurs — ou entre un Créateur premier et plusieurs sous-créateurs.  Des êtres appartenant à des niveaux d’existence que nous pouvons difficilement appréhender, se seraient révoltés, auraient conspiré, se seraient livrés à des expérimentations sur les espèces végétales, animales, et humaine.  (Franchement, dans le cas des hommes, j’ignore si c’était dans le but de les améliorer ou de les asservir, d’en faire des esclaves minimalement raisonnables.  Pour ces deux fins, peut-être ?)

Tout ceci serait advenu dans un passé indéfinissable.  Dans les brumes des commencements, on pressent des drames dont résulterait notre pénible condition sur cette planète qui peut nous apparaître le royaume de la cruauté et de la mort.

L’un de mes premiers souvenirs d’enfant : sur le parquet se traîne péniblement un mille-pattes.  Accrochés à l’insecte qui se convulse, des dizaines de fourmis le dévorent vivant.  J’offre également, en guise d’exemple, cette scène dont je fus témoin et que j’ai insérée dans mon roman Lélie ou La vie horizontale :

Et lui revint l’image de ces eaux mortes, où expiraient des centaines de milliers d’arbres, ce réservoir récent qu’il avait visité avec Eugène, le jour même de sa rencontre avec Belle Rabbitskin.  Entre les troncs et les racines du rivage, un goujon agonisait.  Des sangsues s’agrippaient à ses branchies et à sa gueule, à ses chairs palpitantes encore, et son corps se gonflait et s’affaissait de respirations saccadées, pour prolonger de quelques minutes encore la vie de ce corps où les sangsues formaient des dizaines de soleils rougeâtres…  Voilà ce qu’ils appellent Dieu…  Et ce soir-là, la veille, il a aussi songé à l’Autre et à tous ses dires, et, affolé soudain, il a bondi vers la fenêtre la plus proche, et il a hurlé de terreur, mais personne ne pouvait l’entendre.  Il se retrouvait seul pour sonder la nuit.  Il est monté alors.  Il le savait, le sommeil viendrait dru.

Et cette même nuit lui a amené un rêve, à lui qui ne rêve jamais.  Il a rêvé de l’Homme, de l’homme d’humanité.  Au temps des commencements, l’homme est descendu du ciel, géant.  Une femme géante — la Femme Aude ou sa véritable jumelle — le tenait par la main.  Ils se sont allongés pour faire ce que font les hommes et les femmes, et la lèpre est advenue : vaste moisissure verte qui a recouvert les forêts, les océans et les lacs — même les déserts de sable et de glace.  Et du fond du sommeil le plus noir et le plus lumineux, l’Autre répétait : Il va nous falloir faire la paix avec tous les animaux et avec les arbres.  Peut-être que pour ça, il nous faudra être morts, s’entendait balbutier Médéric.[1]

La citation est longuette, mais Médéric exprime efficacement l’horreur d’exister.  Lorsque l’on considère le monde dans ses fondements, la vie dans ses fondements ultimes, tout n’est qu’entredévoration perpétuelle, domination, soumission, souffrances permanentes du vivant.  Manger ou être mangé.  Je ne vis que par la mort d’autres organismes, animaux ou végétaux — les végétariens ou végétaliens ne peuvent s’en tirer à bon compte.  Chacune de mes respirations élimine combien d’animalcules aux muqueuses ?  Mes globules blancs chassent et phagocytent les bactéries sans trêve.  Un jour, mes leucocytes se reposeront, diminueront en nombre ou en vigueur.  Les micro-organismes auront tôt fait de répandre l’infection et de me réduire à la pourriture de la tombe.

Kali

Toutes les espèces, du tigre carnassier à l’herbivore et au tendre agneau, vivent ainsi, implacables et cruels.  Les animaux et les plantes s’entredévorent dans l’innocence.  L’humain, qui devient conscient et vrille ses yeux sans ciller dans la réalité du monde, demeure stupéfié.  Puis il se demande :  Qui a donc pu concevoir et élaborer tout ça ?

Il ne peut admettre qu’un Dieu infini, un Dieu d’amour, ait pu donner substance à une telle horreur.  Le Dieu premier, la Source de l’Être ne peut qu’être différent, dans ses attributs, de ce que montre la création.  Cette répulsion de l’humain conscient provient d’un manque, de la divergence apparente entre ce qu’est le monde et ce qu’il devrait être pour satisfaire ses propres critères de bonté, de justice, d’amour.  Ces critères de référence, si l’humain les possède, il les a bien reçus, acquis d’une provenance ou d’une autre, d’une cause ou d’une autre, et ce n’est certes pas de la Nature (Natura naturans[2]), vraisemblablement mère de toute cruauté, à ce que l’on perçoit.  Il faut bien que l’homme conscient ait puisé quelque part ce point de comparaison qui engendre chez lui la révolte et l’effroi.  Sinon, il serait, tout comme les animaux, instinctif, souffrant dans sa chair parfois, mais sans douleurs morales.

À mon avis, le seul fait que l’humain soit en quête d’un univers plus éthique, prouve une source de l’éthique (Dieu) ; tout comme le seul fait que l’humain souhaite l’immortalité, incline à croire à sa propre immortalité, présente ou future.  Il ne saurait désirer ce qu’il ne peut atteindre, comme individu ou comme espèce.  Ainsi, la soif est la meilleure preuve de l’existence de l’eau.  Si tu as soif, c’est que ton organisme tire son origine de l’eau et que, pour ce, cet élément est essentiel à ta survie.  De même, la pulsion qui pousse l’humain, sous toutes les latitudes et en tous les temps, à se créer ou à rechercher un être supérieur, est la meilleure preuve de l’existence de Dieu.

Les grandes mythologies, la cruauté observable qui sous-tend le monde sensible, ainsi que les impératifs moraux inhérents au règne hominal, me portent à croire que cet univers, où l’homme se sent étranger, n’est pas celui voulu par Dieu.  Que des rebelles — anges ou démons — auraient joué aux démiurges, élaboré des créations locales selon leurs fantaisies ou leurs volontés dévoyées, et de ces fautes, nous souffrons, humains exilés dans un univers auquel nous nous adaptons de par notre nature animale, et que nous déplorons de par le divin qui nous habite.

(Propos pour Jacob, Éd. du CRAM)


[1]Alain Gagnon, Lélie ou La vie horizontale, Montréal, Les Éditions Triptyque, 2003, p 85, 86.

[2] La Nature qui se crée et qui crée le monde sensible.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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