Chronique d’humeur, par Jean-Piere Vidal…

La démocratie malade de la représentation

 Je ne veux pas, par ce titre, ajouter ma voix à toutes celles qui dénoncent la corruption ou l’incompétence de ceux qui, à quelque niveau et de quelque façon, nous représentent, mais plutôt attirer l’attention sur un mal bien plus profond : la perversion de la représentation que génère la société du spectacle dans laquelle nous sommes toutes et tous littéralement engloutis.  La désaffection des citoyens, la faiblesse des états, de plus en plus ingouvernables, et même l’effondrement des institutions partout observable, sont autant de signes ou de symptômes qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la représentation, comme dirait Hamlet.  Et par représentation, j’entends spectacle, mais aussi politique ; j’entends à la fois l’autoreprésentation — et Dieu sait si de nos jours, elle a atteint le stade de la virulence — et la projection/délégation dont naissent toutes les formes de rapports à l’autre qui fondent le sujet individuel, mais aussi le spectaculaire sans lequel il n’est pas de communauté ni d’institutions pour lui servir d’armature et de symbole à la fois.

Heidegger disait : « on ne peut être sans se représenter », version philo du célèbre « on fait tous du show-business » de Plamondon, dont on a fait le maître mot de toutes les téléréalités qui nous pourrissent les ondes.

Et c’est précisément ce que les anciens Grecs avaient obscurément compris en inventant d’un même coup de génie le théâtre et la démocratie, et en faisant jouer au premier un rôle capital dans la consolidation de la seconde, les deux s’incorporant en outre dans des fêtes religieuses qui célébraient la communauté bien plus que les divinités.

Le spectacle écrasé

Quand tout est spectacle, paradoxalement plus rien ne l’est.  Car plus rien n’advient dans cette distance à soi et à l’autre qu’exige toute représentation.  La preuve ?  Plus le sujet contemporain se représente sur toutes les plateformes que la technologie lui offre, moins il est intéressé par les représentations des autres.  Les artistes ne s’intéressent guère à l’art des autres, les écrivains ne lisent que leurs amis, les cinéastes vont rarement voir les films des autres, c’est un constat que tout le monde peut faire dans les vernissages, les librairies ou les salles de spectacle.  Seuls peut-être les gens de théâtre semblent curieux des réalisations de leurs collègues : mais c’est sans doute qu’ils en sont tributaires, car celui dont ils vont voir la mise en scène est peut-être celui qui demain les engagera.  Plus encore que le cinéma, le théâtre est un art collectif et c’est sans doute ce qui le sauve en tant qu’institution.

Et parlant d’institution, il m’apparaît indéniable que le virus de la représentation universelle de soi à l’exclusion de toute autre forme de représentation est en train de liquider purement et simplement toute forme d’art : la rage de la projection du moi exclut tout partage, toute ouverture à l’autre dont il s’agit seulement désormais de saturer l’espace, d’envahir le regard, d’assommer l’âme.  Ce qu’on appelle noblement l’interactivité n’est qu’une miette de participation — remplir les espaces vides, faire dévier un rayon laser, dire oui ou non à une « proposition » — dont l’hypocrisie est manifeste : car si je te fais participer à ma performance, c’est pour mieux t’incorporer à elle, c’est-à-dire aux formes de ma représentation, à la célébration de mon individualité, à la gloire de ma créativité.

L’art banalisé

Quiconque dispose d’une caméra vidéo ou d’un téléphone cellulaire, c’est-à-dire tout le monde, sauf moi, peut désormais placer sur YouTube des images de lui ou de son chien qu’il ne tiendra qu’à lui de baptiser artistique, la critique tétanisée par le coup d’éclat célèbre de Marcel Duchamp n’y verra que du feu, puisque n’est, depuis lors, art que ce qu’un individu décrète tel, de toute l’autorité que lui confère son ego bardé de droits.  Et comme, dans ce domaine de l’art, la technologie a pris le contrôle, rendant faisable par tout un chacun ce qui, autrefois, exigeait apprentissage, patience, ascèse, on ne fait pas une œuvre qui vous dirait artiste, on est un artiste, de naissance, par décret personnel, ou pire, par obtention d’un diplôme, et tout ce qu’on fait, même la chose la plus insignifiante devient dès lors une œuvre.

Le rapport d’altérité que tout artiste entretenait avec sa matière, parce que la travaillant, il se trouvait lui-même travaillé par elle, s’est changé en simple projection, sans distance, sans dialectique, sans interaction.  L’œuvre n’est plus qu’une ombre portée.  Et du même coup, tout de l’art devient affaire de marketing : si j’arrive à surfer sur une tendance ou, mieux, à la créer, je projetterai cette ombre sur la totalité du visible.  Car il faut le remarquer, nous sommes aussi à l’époque des « chires » et de l’effet boule de neige qui répand la renommée comme une traînée de poudre au point, par exemple, que gagner un prix, c’est presque à tous les coups, en gagner d’autres : le prix des libraires en sait quelque chose, comme tous ces jeunes écrivains sacrés vedettes parfois à partir d’un seul texte et qui se retrouvent du jour au lendemain, sur toutes les tribunes et dans toutes les fonctions.

La politique autiste

Mais, parlant de fonctions, et pour changer d’institution, la fonction politique est désormais elle aussi affaire de représentation unidimensionnelle et saturante.  Comme l’artiste, l’homme politique vise d’abord à se répandre, à devenir virus.  Des maires ont des émissions de radio ou de télé régulières et prétendent ainsi mieux servir leurs citoyens, des hommes politiques squattent littéralement les réseaux sociaux apparemment pour commenter l’actualité, mais surtout pour être perpétuellement présents : le pouvoir est dans la représentation universelle et exclusive de soi.  Même si, bien souvent, à l’instar de notre communication compulsive où rien ne se communique… que la communication elle-même, rien ici ne se représente que la hantise de se représenter.

Et le pire, c’est que ça marche !

Car la capture de la tendance et donc de l’approbation repose ici aussi sur la force du même : le narcissisme militant de l’homme politique rencontre le narcissisme maladif de l’électeur — cet homme sans qualité ni identité.  Pris dans ce piège, l’électeur vote pour une ombre : la représentation victorieuse.  Et il croit d’autant plus voter pour lui-même que l’autre, celui qu’il va élire n’est qu’un autre lui-même, sans qualité, sans identité : il se reconnaît en lui, dans la mesure où l’autre n’a strictement rien dit d’autre que son désir de représentation.

Un art, une politique sans distances, où ne se projette que du soi et où l’autre n’est que le mur sur lequel on projette, des institutions désertes où ne circulent plus que des images, des ombres ou des avatars, une agora où tout le monde veut non seulement prendre sa place, mais prendre toute la place, tout cela cadenasse à double tour l’espace du même.  Un espace dans lequel toutes les différences sont abolies, tous les mérites effacés, au profit d’une indistinction universelle qui fait de tous des choses, sans altérations ni intimités, mais représentées sans cesse, comme l’éternité de la matière.

Il n’y a plus de spectateurs, de citoyens, il n’y a plus que des acteurs et des politiciens fous : nous.  Des acteurs et des politiciens qui, dans leur volonté de puissance où nul autre ne trouve l’espace de naître ou de s’insérer, abolissent et le théâtre et la démocratie, ces lieux où l’on débattait autrefois de l’autre et, partant, de la communauté.

Et c’est ce qu’on appelle, justement, la masse.

Notice biographique

Écrivain, sémioticien et chercheur, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis sa fondation en 1969.  Outre des centaines d’articles dans des revues universitaires québécoises et françaises, il a publié deux livres sur Alain Robbe-Grillet, trois recueils de nouvelles (Histoires cruelles et lamentables – 1991, Petites morts et autres contrariétés – 2011, et Le chat qui avait mordu Sigmund Freud – 2013), un essai en 2004 : Le labyrinthe aboli – de quelques Minotaures contemporains ainsi qu’un recueil d’aphorismes,Apophtegmes et rancœurs, aux Éditions numériques du Chat qui louche en 2012.  Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceXYZEsseEtc,Ciel VariableZone occupée).  En plus de cette Chronique d’humeur bimensuelle, il participe occasionnellement, sous le pseudonyme de Diogène l’ancien, au blogue de Mauvaise herbe.  Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec–Société et Culture (F.R.Q.S.C.).

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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