Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Idéalistes

Cher Chat, Matou, Minet, Minou, Mistigri,

  1. Commencer par vous conjuguer, vous, mon Chat, à tue-tête
  2. Me creuser la tête pour trouver un sujet à chronique
  3. Avoir enfin une idée derrière la tête et l’examiner de la tête aux pieds
  4. Se cogner la tête contre les murs pour trouver un mot, une expression à décliner afin de tricoter le sujet choisi (aujourd’hui, vous l’aurez peut-être remarqué, je suis chasseur de têtes)
  5. Lui tenir tête
  6. En avoir par-dessus la tête de ce casse-tête
  7. Me dire que l’exercice n’a ni queue ni tête
  8. Le relire à tête reposée
  9. Lui chercher des poux dans la tête, mais ne plus savoir où donner de la tête
  10. Vous l’envoyer sur un coup de tête en espérant que vous me disiez : « c’est le pied ! »

Ceci est une liste non exhaustive des étapes par lesquelles je passe avant que ma tête soit mise à prix sur le blogue du Chat qui louche.  C’est une liste parmi tant d’autres.  J’en ai toute une collection.  Je suis une listophile compulsive.

Ne faites pas cette tête, le Chat !  La vie n’est-elle pas, après tout, une liste de choses à faire, à dire, à goûter, à voir, à vivre ?  Il y a de quoi se prendre la tête, non ?

Plongeons donc la tête la première dans le sujet et demandons-nous cher Chat, Matou, Minet, Minou, Mistigri, pourquoi nous sommes si nombreux à faire des listes ?

La liste est avant tout un pense-bête pour les têtes en l’air, un support à toute mémoire qui défaille, quelle qu’en soit la raison.  Vous n’avez plus toute votre tête, vous avez la tête dans le cul ou tout simplement la tête ailleurs ?  La liste permet de prévoir, et à tête reposée, tout ce que vous pourriez oublier.  La liste d’épicerie vient en tête de peloton des listes qui vous permettent d’éviter d’être la tête de Turc pendant toute la fin de semaine au chalet si vous oubliez le papier toilette.  Certains pousseront même le vice jusqu’à faire une liste pour ne pas oublier la liste d’épicerie avant de s’y rendre.

La liste peut également prendre la forme d’un rappel à l’ordre.  En notant noir sur blanc nos obligations, nous les rendons incontournables.  Se soumettre ainsi mécaniquement à des injonctions peut tout à fait relever du masochisme.  La preuve en est l’extrême jouissance qui suit l’obéissance à un ordre.  N’est-il pas jubilatoire de prendre son crayon afin de rayer cette obligation qui vous prenait la tête depuis si longtemps ?  Dans l’optique de nouveaux orgasmes, il s’en suivra donc une énumération sans retenue de nouvelles tâches.  Mais peut-on dire avec certitude que plus la liste est longue, plus c’est bon ?

Vous savez tout comme moi, cher Chat, Matou, Minet, Minou, Mistigri, que l’écrit est doté d’un pouvoir magique.  Il suffit d’organiser nos listes sur le papier pour avoir l’impression que nous maîtrisons parfaitement la situation.  Une bonne liste peut même offrir l’illusion que nous contrôlons tout à fait le cours de notre existence.

Mais où avons-nous la tête ?

Nous savons pourtant que nous sommes par nature inconstants.  Alors, face à toutes les pressions contradictoires auxquelles nous sommes soumis, la liste n’est-elle pas une manière de se donner bonne conscience ?  En se la collant bien en évidence dans le dos comme un poisson d’avril, elle devient une tentative de procrastination structurée.

En effet, il faut se rendre à l’évidence.  Bien que j’aie du plomb dans la tête et la tête sur les épaules, bien qu’étant consciente et même stressée par l’urgence de mes priorités, je commence inévitablement et paradoxalement par le dernier impératif de la liste.  Peut-être parce qu’il est moins rébarbatif ou moins angoissant ?  Est-ce parce que nous tolérons de moins en moins la frustration que nous évitons les tâches les plus fastidieuses ?  Ou est-ce par excès de perfectionnisme, par crainte de ne pas être à la hauteur, de ne pas mener à bien nos missions ?  Est-ce l’éventualité de passer pour une tête de nœud qui nous transformerait en tête de mule ?

Que voulez-vous, cher Chat, Matou, Minet, Minou, Mistigri, le monde d’aujourd’hui a la grosse tête.  Il pense que tout est possible et que si l’on n’arrive pas à tout faire, c’est parce qu’on est mal organisé.  Alors on tient tête.  Et s’il nous arrive parfois de jouer les têtes à claque en listant des choses à faire dans le seul but de céder au plaisir de la transgression, on finit toujours par se remettre martel en tête.  On reprend nos listes de tâches à accomplir hier, afin de remettre à après-demain ce qu’on pourrait faire demain.

Mais on fait aussi des listes pour penser à soi.  Nous sommes des têtes couronnées de désirs qui nous ressemblent.  Dites-moi ce que vous listez, cher Chat, Matou, Minet, Minou, Mistigri, et je vous dirai qui vous êtes.  Nos listes seraient donc plus révélatrices que nos actions.  Saviez-vous que les Japonais compilent leurs listes dans des livres comme autant de journaux intimes minimalistes ?  Pour eux, ces livres contiennent leurs vies et les plus anciens sont ceux qui ont le plus de valeur.

Les listes répondraient donc aussi à un principe nostalgique.  Elles peuvent prendre la forme de top cinq.  Les cinq pays que j’ai le plus aimé visiter.  Les cinq histoires d’amour qui m’ont le plus tourné la tête.  Mes cinq plus belles réussites personnelles.  On aurait donc les listes qu’on mérite.

Les miennes souffrent d’un trouble envahissant du développement.  Que voulez-vous, je suis un peu tête folle et personne ne réussira jamais à me faire une tête au carré.  De toutes les façons, toutes les listes devraient avoir leur propre trouble de la personnalité, être pour le moins bipolaires, parce que nous ne sommes pas une moyenne, mais bien une addition de rêves, de projets, d’évènements, de souvenirs, d’envies.  Bipolaires, parce qu’elles devraient nous inviter à faire le vide et le plein en même temps.  À la fois concises comme un haïku qui ne se prend pas la tête avec la syntaxe et qui va à l’essentiel, elles devraient pouvoir revendiquer aussi le droit de se payer notre tête en revêtant un caractère exhaustif dans tous les domaines.

La liste en répondant ainsi au principe d’infini, ne nous rappelle-t-elle pas que nous sommes en vie ?  En effet, que se passerait-il si nous n’avions plus rien à faire ?

Ces listes de devoirs imposés, même si nous ne les accomplissons jamais, nous permettent de nous sortir les yeux de la tête, de continuer de visualiser nos rêves dans le fourmillement du quotidien et ainsi peut-être d’éviter nos têtes d’enterrement demain quand nous en viendrons à lister les « j’aurais donc dû ».

Bien sûr, le bonheur ne tient pas seulement à notre propension à faire des listes qui nous projettent dans l’avenir.  Je ne suis pas une tête de linotte.  Je sais bien que le bonheur tient avant tout à la place que nous tenons au présent dans la liste de ceux que nous aimons.

Cher Chat, Matou, Minet, Minou, Mistigri, sachez que vous en tête de mon idéale liste.  J’espère que je suis dans la vôtre.  Sinon, qu’on vous coupe la tête !

Sophie Tête de Pioche

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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3 Responses to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Anonyme dit :

    De la la part de cette tête carrée, je suis bien content qui tu ne te sois pas mises la tête dans le sable quant au sujet des listes

    J’aime

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