Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Vol de vieilles outardes au-dessus d’un nid de Cubains…

Cher Chat,

Je commence à être sur le retour.  Certes, je ne suis pas encore à l’image de ces p’tits vieux fringants qui partent comme une volée de perdreaux vers la Floride dès que l’été se volatilise.  Mais je dois vous avouer que, ça y est, j’ai rejoint le rang des vieilles outardes qui perdent la boussole et qui, au printemps, descendent vers le Sud alors que toutes les autres tentent de ne pas perdre le nord.

Peut-être, cher Chat, avez-vous entendu passer cet escadron excité d’oies urbaines quittant les battures pour Trinidad ?  Nous étions trois à laisser, sans trop d’états d’âme, nos vieux hiboux faire le pied de grue sur leurs perchoirs.  Trois vieilles outardes prêtes à vivre l’aventure cubaine comme un chant du cygne.

Il était donc hors de question de bayer aux corneilles pendant l’envolée et consciencieuses, nous avons répété comme des perroquets l’intégralité d’une méthode pour apprendre l’espagnol en 12 leçons, histoire d’entrer en contact plus facilement avec l’autochtone.  Il faut dire que nous sommes bavardes comme des pies et que ce voyage était aussi un prétexte à engager des conversations nouvelles, voire exotiques.

Il est plus de minuit à notre arrivée.  Nous sommes accueillies par un drôle de moineau qui d’un œil coquin nous assure qu’ici « todo esta includo ».  Nos 12 leçons d’espagnol nous sont donc immédiatement profitables et nous permettent de saisir au vol que son petit oiseau veut bien sortir si tel est notre désir.  Le moineau n’est pas avare de compliments et après avoir abandonné nos valises devant notre nid, il s’éloigne en sifflant comme un merle, nous laissant gaies comme des pinsons.  Nous venons de quitter un froid de canard et il est hors de question que nos chairs de poule attendent le chant du coq pour goûter au lagon qui borde notre bungalow.  Nos pleines lunes plongent dans ce miroir aux alouettes.  Il semble qu’ici, toutes les femmes, même les vieilles outardes, deviennent des oiseaux rares.

Les oiseaux de mauvais augure vous diront que c’est uniquement parce qu’il est écrit « pigeon » sur nos fronts blonds que les Cubains nous font les yeux doux, mais pourquoi tuer la poule aux œufs d’or quand il suffit d’y croire.

Nous devenons dès le lendemain « las très Marias » et on nous gave comme des oies banches de spécial José, spécial Léo, spécial Doinis, spécial Roberto, spécial Palito, servis avec éloges courtois, chaque barman, fier comme un paon de sa recette, agrémentant le rhum à sa manière.  C’est saoul comme des grives que nous nous laissons conter fleurette.  Le Cubain parle bien, avec plus de subtilité que certains grands serins français ou québécois.  Et puis, comme l’hôtel abrite quantité de retraitées charmantes, mais qui ne cassent pas trois pattes à un canard, la presque quinquagénaire encore blonde et un poil affriolante devient, en comparaison, une denrée tout à fait acceptable.  Alors, ça fait plaisir cette impression de plaire encore, à des bien plus jeunes, de se dire qu’on pourrait se brûler les ailes.  Juste se le dire.

On sent encore un peu le manque de liberté ici, comme une interdiction de voler vraiment de ses propres ailes.  L’animateur semble se cacher du regard d’aigle de la Securidad quand il tente de nouer un lien plus étroit avec une cliente.  C’est comme s’il avait peur qu’on lui vole dans les plumes.  On en a vu plus d’un se faire traiter de noms d’oiseaux après une trop longue conversation.  On finit par voir des corbeaux partout.  C’est étrange.

Mais nous ne sommes pas entre poules pour parler chapons et nous saisissons toutes les occasions de visites au vol.  L’embargo est toujours d’actualité et c’est au volant de vieilles américaines rafistolées que nous découvrons Trinidad, ses vieilles maisons colorées coloniales dont les hautes fenêtres sont ouvertes sur des intérieurs vétustes et paradoxalement meublés de précieuses antiquités.  Les hommes brodent, assis sur les marches ; les vieux, le cigare aux lèvres, baladent des cages à oiseaux qu’ils font s’affronter en concours de chants ; les femmes vous quêtent du savon ; des ribambelles d’enfants de toutes les couleurs jouent sur les vieux pavés après l’école qui est gratuite et obligatoire ; et quand le soleil se couche sur la casa de la musica, les orchestres de Salsa se succèdent et on se sent pousser des ailes.  Alors, on danse, on essaie de compter les pas.  Un, deux, trois…  Et puis, on ne compte plus rien du tout et on s’abandonne, le temps de quelques mesures, dans des bras inconnus.

FIESTA-CUBA.webjpgSe lever avec les poules, escalader le massif de l’Escambray, se baigner dans les cascades d’altitude, traverser des plantations de café et rire sous une pluie de mousson.  Continuer parce que nous ne sommes pas des poules mouillées et finir par nous abriter dans une masure, assises sur un lit défoncé, entre deux cochons sauvages, face à des photos jaunies du Che ; se faire offrir la plus délicieuse des bananes et laisser ses lunettes de vue parce qu’ici, on manque de tout.  Et puis, sur le dos d’un canasson maigre comme un coucou, trotter parmi les plantations de canne à sucre et les ruines des baraquements d’esclaves.

Si l’hirondelle ne fait pas le printemps, je pense quand même que la majorité des vieilles outardes, quand elles voyagent, font la politique de l’autruche au milieu d’autres coqs en pâte.  Or, c’est battre de l’aile que d’avoir un appétit d’oiseau à Cuba.  Jouer les poules de luxe et se contenter du sable blanc, cher Chat, c’est passer à côté de toute une Histoire.

Je suis un vieux Piaf et pourtant, j’y ai vu la vie en rose.

Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse :  http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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4 réponses à Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Stéphane dit :

    La libre aigrette à Cuba fait comme l’oiseau des chants de mouette moqueuse sur un air de salsa à se brûler les ailes au pied du phénix local, bon buveur de rhum et joueur de dominos jusqu’au bout des ergots ! Joli voyage de plume, Sophie !

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  2. Jacinthe Côté dit :

    un bel humour !

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  3. Sophie Torris dit :

    Merci Jacinthe…petit à petit, l’oiseau fait son nid dans l’antre du Chat qui louche…Espère vous faire sourire encore.

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