Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

Suffit-il donc que tu paraisses…

Ce vers d’Aragon à la gloire de l’être majeur que fut pour lui Elsa Triolet, la femme de sa vie, me semble digne de désigner dérisoirement l’obsession contemporaine pour l’individu, aussi peu reluisant soit-il.  Je pense, en particulier, que l’engouement littéralement effréné pour les réseaux dits malencontreusement « sociaux » est dû en bonne partie à cette volonté folle de tout quidam de paraître, à tout propos et en tous lieux, branchés, à propos de tout et de rien.  Il montre sa binette dans toutes les circonstances de sa vie la plus immédiate, la plus quotidienne, la plus insignifiante et profère sur tout et sur rien, à textos rabattus et avec l’autorité que lui confère la toute-puissance technologique, des opinions dont il pense, en son naïf narcissisme, qu’il leur suffit, justement, de paraître pour être dignes d’intérêt.

Nous sommes à l’ère où simplement répondre ainsi « présent » à toutes les injonctions du monde fait foi de tout, et notamment, de sa propre importance.

Des individus ?  Où ça ?

Le pire, c’est sans doute que cet individualisme se manifeste précisément en des temps où la société de masse, réduisant le collectif à une gibelotte d’ego, réduit considérablement le nombre d’individus véritables, de personnalités un peu particulières, de sujets en un mot : combien désormais vous assènent d’un air pénétré des pensées profondes qu’ils prétendent les leurs et qui courent, en fait, sur toutes les ondes et dans toutes les tribunes.  Combien se feraient passer sur le corps — et souvent le font — pour être, comme tout le monde, adorateurs d’idoles, premiers acheteurs des dernières bébelles technos, groupies des derniers décibéleux pop à la mode.  Et la masse, il va de soi, parle anglais : elle vous reconnaît comme membre si vous êtes in, cool, trendy, si vous êtes adepte du branding.

Il faudra bien un jour qu’un psychosociologue inspiré nous explique comment nous en sommes arrivés à cette adolescence collective qui nous fait tous désirer, comme le premier ado venu, nous distinguer absolument, tout en étant accepté par le groupe, dans une dialectique paradoxale de l’exception noyée dans le commun, de l’étranger perdu dans la collectivité, ou encore, pour parler linguistique, de l’hapax perclus de synonymie.  Peut-être lui faudra-t-il reprendre la polysémie apparemment incompatible du mot grec xénos qui veut dire étranger, certes, mais aussi hôte, et dans le double sens de celui qui reçoit et celui qui est reçu.

Quoi qu’il en soit, notre société ne sait plus trop comment articuler l’individuel et le collectif, le conforme et l’exceptionnel, la règle et l’exception : nous baignons dans la confusion que la révolution technologique a introduite dans les relations humaines.  Mais l’outil magnifié n’est pas la cause première : il n’a fait que rendre irrésistibles les effets pervers de la démocratie.  Tocqueville ne prophétisait-il pas, en plein milieu du XIXe siècle que le principal danger qui menacerait la démocratie naissante serait « la tyrannie des exceptions » dans laquelle, incontestablement, nous sommes maintenant tombés.

Les prémisses en sont claires et nettes : ce sont tous les sursauts qui ont remis en cause, à tous les niveaux, ce qui semblait former les acquis des années soixante : le structuralisme avec la primauté qu’il accordait à la relation sur les objets qu’elle lie, l’état providence avec ses programmes sociaux, le modernisme et sa hantise d’une recherche incessante ; presque simultanément le poststructuralisme faisait exploser les exceptions tout en se conjuguant au postmodernisme pour abolir l’histoire : tout devenait synchrone, tout était justifié, l’individu sortait tout armé et souverain de la cuisse d’un présent magnifié, l’art n’était plus qu’un moyen d’expression parmi d’autres, et du moment que vous étiez aimé de la masse, vous étiez un grand artiste trônant au milieu de ratés aigris : les critiques, les universitaires, ceux qui ne savaient pas séduire le « peuple », ceux qui voulaient toujours tout compliquer alors que la vie est simple, le monde est simple et l’émotion est son moteur ultime.  Nous étions entrés dans l’ère de la grande simplification dont les médias se faisaient les prophètes.  Et peu importait que la science nous prouvât, découverte après découverte, que le monde, l’univers, la vie étaient encore plus complexes que tout ce que nous avions imaginé jusque-là.

Le bébé avec l’eau du bain

Certes, un certain structuralisme — mais pas l’essentiel du mouvement de pensée qu’il fut — était déjà mort avant que de naître, sans doute l’état providence avait-il produit quelques exagérations, moins nombreuses pourtant qu’on ne le dit, et peut-être le modernisme avec son accent mis sur le travail, la recherche, l’œuvre plutôt que son créateur ou son public, dans un vocabulaire plutôt militaire où l’avant-garde faisait foi de tout, avait-il fini par se perdre dans des landes arides à l’air raréfié.  Mais la prolifération des vessies gonflées qui se prennent pour des lanternes de très haut voltage était-elle retenue par ce qu’il faut bien appeler une norme, que celle-ci fût religieuse, critique ou simplement sociale. Maintenant que le marché règne en maître, tout est à l’étal et tout est égal, la poche au plus fort ou au plus impudent.  Et chacun est devenu son propre homme-sandwich.

Dans le domaine qui aura finalement été l’essentiel de ma vie, l’art, la littérature, la musique, le renversement s’est annoncé vers la fin des années cinquante, quand le célèbre historien de l’art anglais d’origine autrichienne, Ernst Gombrich, écrivit : « There is no such a thing as Art. There are only artists. » Cela représentait le renversement complet de l’idée introduite par ceux qu’on a appelés les formalistes russes et qui, dans les années vingt, avaient fait remarquer à quel point, au contraire, les différences individuelles s’estompent quand on étudie toutes les productions artistiques d’une époque donnée.  Au fait, toute ma carrière universitaire, où pourtant je ne me suis intéressé qu’à des auteurs et jamais à des mouvements ou à des époques comme telles, m’a prouvé la profonde vérité de cette assertion.  Faut-il rappeler ici que même pour la biologie ce qui nous distingue est infime par rapport à ce qui nous rend semblables.

Je n’ai pas besoin d’insister sur ce que la formule de Gombrich a de commun avec celle si souvent répétée de la Dame de fer, prophétesse de ce néolibéralisme qui nous broie tous lentement, peuples comme individus, et qui allait prêchant qu’il n’y a pas de sociétés, rien que des individus.

Unknown-1Je résisterai à la tentation, pourtant très forte, d’inverser la provocation en disant qu’il n’existe pas, au contraire, de chose aussi aberrante que ce qu’on appelle à tort un individu.  Je ne citerai pas Shakespeare citant lui-même (tiens, tiens !) John Donne pour affirmer « no man is an island ».  Je ne relèverai pas qu’il n’y a sans doute qu’un insulaire pour dire que personne n’est une île et en même temps qu’il n’y a qu’une autre insulaire, comme la sinistre Maggie, pour prétendre au contraire que seules des îles existent, sans océan autour d’elles.

Je me bornerai à conclure qu’il est maintenant temps pour nous de quitter nos innombrables archipels et de tremper au moins le bout d’un doigt de pied, fût-il précautionneux, fût-il effarouché, dans cette mer infinie que l’on appelle l’Autre et dont les innombrables petits autres sans majuscules, malgré leur prétention programmée, nous détournent encore comme l’arbre cache la forêt.

Mais pour penser notre rapport à l’Autre, il nous faudra trouver un autre outil que la projection tyrannique qui nous tient lieu de dialectique.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).
Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.
Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.
Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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2 Responses to Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

  1. Reynald Du Berger dit :

    « …,une gibelotte d’ego »

    un jour… quelqu’un aura l’audace, mais surtout le courage de faire un dictionnaire … au mieux un florilège (best of) ……. des Vidal.. on se régale mon cher J.P.

    J’aime

  2. Jean-Pierre Vidal dit :

    Danke, mein herr!

    J-P

    J’aime

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