Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

La peau de l’ours…

« Un gars d’la ville… » Rien pour impressionner le petit groupe de vieux que j’avais rejoint ce soir-là sur le quai, histoire de m’enquérir des derniers ragots.  « Un gars d’la ville… » N’empêche qu’au village sa légende continuait de circuler.

Ti-Jean Railleur avait tué.  Tué l’ours qui, à la brunante, hantait la cour de la petite école.  Et, en moins de deux, cet exploit s’était retrouvé à la une du journal local, exposant, en même temps que la peau de la bête, les ambitions inavouées du chasseur.  C’est ainsi que, cet automne-là, en ardent défenseur des citoyens contre l’envahisseur plantigrade, la tête de l’ours posée sur ses genoux, notre fougueux candidat à la mairie posa pour la postérité.  Malheureusement pour lui, ce fumeux coup d’éclat ne facilita point son élection.  Et si, pour un temps, Ti-Jean déserta le village, les suites de son fait d’armes n’en continuèrent pas moins d’alimenter la rumeur.  Ainsi on racontait que la peau de l’ours trônait désormais sur le plancher de son salon, la tête tournée vers la porte d’entrée, le regard fixe et l’air hargneux.  Et s’il fallait croire les indiscrétions de sa femme de ménage, cet ours n’était pas le seul à avoir sacrifié sa chair et sa peau aux ambitions politiques de notre héros.  De fait, les petits paquets de viande d’ours empilés jusqu’à ras bord dans son immense congélateur en étaient la preuve éloquente.  Or, si cette histoire était revenue sur le tapis, c’est que, depuis quelques mois, elle semblait prendre une tournure inattendue.  Aux premiers jours de l’été, Ti-Jean était revenu au village et, cette fois bien décidé à partager le fruit de sa chasse, il avait commencé à distribuer à chacun quelques menus paquets de viande d’ours dont il vantait les vertus.

« Un gars d’la ville…  J’me demande ben ce qu’il a derrière la tête.  Après tout’, les élections c’est juste dans quatre ans », s’était exclamé ce soir-là Albert, le doyen du village.  Comme personne n’avait de réponse, l’esprit de l’ours vint alors éclipser l’ombre du héros.  Et de la bête gigantesque aperçue derrière l’église à l’ours malfaisant abattu à coups de hache par un lointain cousin, chacun enchaîna avec une histoire de son cru.  Mais comme le ciel s’obscurcissait et qu’il me fallait retourner chez moi par un sentier qui passe à travers bois, après avoir écouté Albert me gratifier de ses conseils, je quittai le groupe sans tarder.

Sitôt arrivée au sentier, il faisait noir et ma lampe de poche ne projetait qu’un faible rayon de lumière blafarde.  J’attendis donc un court moment, le temps de laisser mes yeux s’habituer à l’obscurité.  Puis je m’engageai sur la piste de terre battue.  J’y avais à peine fait quelques pas lorsque, devant moi, une boule de fourrure toute noire, de la grosseur d’un chiot, déboula à toute allure pour aussitôt s’enfoncer dans les bois.  Abasourdie, je mis quelques secondes à réaliser qu’il s’agissait d’un ourson et que, s’il s’agissait d’un ourson, il devait bien y avoir une mère quelque part, et que s’il y avait une mère quelque part, elle ne devait pas être très loin.  Puisque je ne pouvais plus rebrousser chemin, je continuai d’avancer.  Un pas, deux pas, trois pas…  Quand un bruissement soudain attira mon attention.

À ma droite, dissimulée dans les buissons, se tenait une masse que je devinais sombre et imposante.  D’instinct, je dirigeai vers elle la faible lueur de ma lampe et j’aperçus les quelques poils blancs ornant sa poitrine.  Devant moi, immobile dans le noir, la mère ourse se dressait sur ses pattes de derrière.  Figée, aux aguets, tout autant que je l’étais.  Et moi, pétrifiée, j’attendais qu’elle fasse un geste.  J’attendais et j’attendis jusqu’à ce que le craquement des branches mortes sous son poids me signale qu’elle allait rebrousser chemin pour se diriger vers où j’avais auparavant croisé l’ourson.

« Si tu rencontres un ours en forêt, évite de croiser son regard », m’avait conseillé ce soir-là Albert.  Et il avait ajouté : « Sitôt l’ours passé, ne t’attarde surtout pas.  Continue d’avancer, car si tu t’attardes, ce n’est pas l’ours qui va te rattraper, mais ta peur. »  Je suivis son conseil.  Mais comme la route était longue et la nuit noire, je pus à loisir imaginer ma peau étalée sur le sol de la tanière de l’ourse et je pus aussi me dire que, dans cette fâcheuse position, j’afficherais sans doute, moi aussi, un regard fixe et un air hargneux.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Une réponse à Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

  1. Jacinthe Côté dit :

    Belle réflexion !

    J’aime

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