Une nouvelle de Jacques Girard, illustrée par Virginie Tanguay…

La ténacité du pêcheur de dorés

Le pêcheur ne lâche pas les dorés.  La barmaid tend un œil.  Le manque d’intérêt sillonne son visage blafard.

Son client est ivre et répète inlassablement la même phrase, la même rengaine.

— Le doré est meilleur en eau froide.

La serveuse s’en fout royalement de tout ça.  La jeune fille déteste la pêche.  Son registre de conversation couvre les racontars, le TV-Hebdo, Flash et Musique Plus.  Elle ne réussit même pas à raconter une histoire… convenablement.  Mais, son travail derrière ce comptoir minable l’oblige à s’occuper de cet unique client matinal qui, en revanche, ne lésine pas sur les pourboires.

L’adolescente ignore si le doré en eau froide possède les vertus dont discourt de façon intarissable le pêcheur d’origine amérindienne.  Assurément, sa patience ne se compare pas à celle de cet amant de la ligne.

« Passer une journée dans un canot à ferrer le doré dans les fosses froides, ça, c’est la vraie vie », soutient ce pêcheur en buvant une grosse bière par gorgées généreuses, sa troisième déjà.

— Ça, c’est « la p’tite vie », saute sur l’occasion l’employée de bar dans l’espoir qu’on change un peu de sport ou de sujet.

— Le doré est meilleur en eau froide, revient aussitôt le vieux pêcheur.  Il vante sa chair blanche et moelleuse.  En filet, les rois s’en régaleraient…

— Si vous le dites, ponctue-t-elle à tous les deux refrains.

La cafetière chante.  L’arrivée des buveuses de café approche.  Bienvenues seront-elles en ce matin de brume.   Vaut mieux leur bavardage que de tanguer en compagnie de son voisin d’en face.  Une odeur de poisson se répand dans le petit bar miteux.

La jeune fille supporte avec peine la vague.  Le mal de mer l’assaille, et son estomac souffre des relents de la nuit dernière.  Son visage non maquillé jaunit.

Le pêcheur, lui, vacille sur le bout d’un tabouret usé.  Comme s’il était perché sur une roche lisse.  Il lance sa ligne dans l’allée qui sépare l’endroit en deux sections.  La zone la plus sombre se métamorphose en une fosse si recherchée.

— Ça, c’est toute une fosse !

Coriaces, ces poissons !  Son amour l’emporte.  Le pêcheur enlève avec précaution l’hameçon, caresse la prise, lui parle et semble attendre la réponse.  Puis, les dorés « glissent » en douceur dans son sac délavé en bandoulière.  Une rasade — plus réduite maintenant — salue chacune des prises.

— Ma petite, souviens-toi bien d’une chose : le doré est meilleur en eau froide.

La serveuse en a assez et s’invente des travaux, excédée.

Finalement, les travaux d’entretien, ce qu’on appelle dans le jargon du métier le ménage, triomphent de lui et d’elle – des deux, disons-le.

— Le matin, c’est le temps du ménage, prétexte-t-elle en respirant comme un poisson qui cherche de l’air hors de l’eau.

La barmaid est petite, délicate et se moule dans un chandail mousseux.  Elle porte un jeans qui se marie au tapis usé.  Ses pieds nus gondolent dans ses godasses.

Elle peste contre le torchon et les articles de toilette.  Toutefois, ce matin-là, son allergie possède des nageoires, flotte sur les miroirs, frotte le comptoir, gratte le lavabo tout cerné et écaille  le plancher de céramique.

Enfin, une habituée se pointe.

Pause oblige.

De courte durée : la dame partage la même opinion que le pêcheur de dorés.  Aux dires de son mari, un adepte de la…

Marguerite reprend sa corvée.

— T’es en dépression à matin, Margot ! lui lance cette cliente si bénie qui connaît son aversion pour tout ce qui concerne les travaux de maintenance.

La fille derrière le zinc la dévisage, les yeux en hameçons.

— Elle est comme ma défunte femme, pas patiente, aime pas la pêche aux dorés et se jette dans le ménage.

— Votre femme est morte ? demande la serveuse.

— Ah oui.  Froide depuis longtemps.  Elle s’est noyée dans le grand Lac aux Dorés.  Une grosse tempête.  Je leur parle d’elle, aux poissons…

Notice biographique de Jacques Girard

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Notice biographique de Virginie Tanguay

Virginie Tanguay vit à Roberval, à proximité du lac Saint-Jean.  Elle peint depuis une vingtaine d’années.  Elle est près de la nature, de tout ce qui est vivant et elle est très à l’écoute de ses émotions qu’elle sait nous transmettre par les couleurs et les formes.  Elle a une prédilection pour l’aquarelle qui lui permet d’exprimer la douceur et la transparence, tout en demeurant énergique.  Rendre l’ambiance d’un lieu dans toute sa pureté est son objectif.  Ses œuvres laissent une grande place à la réflexion.  Les détails sont suggérés.  Son but est de faire rêver l’observateur, de le transporter dans un monde de vivacité et de fraîcheur, et elle l’atteint bien.  Elle est aussi chroniqueuse régulière au Chat Qui Louche.

Pour ceux qui veulent en voir ou en savoir davantage, son adresse courrielle :  tanguayaquarelle@hotmail.com et son blogue : virginietanguayaquarelle.space-blogs.com.  Vous pouvez vous procurer des œuvres originales, des reproductions, des œuvres sur commande, des cartes postales.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


Advertisements

Laissez un commentaire.

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

rujia

artiste peintre

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

iLOLGO 411

Bonjour, Souriez et allez-y | Hello, smile and go

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle/Visual Poetry

Un blog experimental voue a la poesie du quotidien sous toutes ses formes/An experimental blog devoted to poetry in all its forms

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

%d blogueurs aiment ce contenu :