Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

Mon compte est bon !

Cher Chat,

Il parait que vous avez sept vies.  Vous vous en tirez à bon compte.  Moi, je n’en ai qu’une.  Impossible d’envisager des débits différés.  Donc, comme ça fait déjà un bail que j’épargne, je commence à entrevoir l’échéance du terme.  Pour peu qu’on me demande un remboursement anticipé ou, pire encore, que je sois mise en faillite, j’ai intérêt à me payer la traite tout de suite, vous ne croyez pas ?

En plus, et tout le monde est unanime là-dessus, le temps a beau être une expérience subjective, il a malgré tout tendance à s’accélérer quand on vieillit.  C’est la loi du marché : plus l’espérance de vie s’allonge, plus on vit à crédit et plus on a envie de dépenser.  Alors, le Chat, vous imaginez bien qu’à sentir l’hypothèque se rapprocher de son terme, beaucoup ne pensent plus qu’à vivre à découvert et à souscrire à toutes les primes de risque.  Les femmes semblent d’ailleurs avoir un degré de volatilité plus élevé que les hommes et cèdent plus volontiers à cette dictature de l’urgence.  Est-ce la perspective de n’être bientôt plus cotées en bourses qui les encourage à multiplier les transactions quand leurs hommes ont plutôt tendance à toucher tranquillement le fond de leur pension sans trop se soucier de la valeur de leurs liquidités ?

Cessons donc de spéculer dans le vide et interrogeons-nous sur le meilleur régime d’assurance-vie.  Que faire, donc, pour s’en tirer à bon  compte avant d’aller rejoindre un quelconque paradis abyssal ?

RIP* d’accord, mais pas à n’importe quel RIB* !

Vous serez sans doute d’accord avec moi, cher Chat, pour dire que le temps qui court bouleverse les priorités et change les plaisirs.  Si certains vivent sereinement sur la marge accordée, nous sommes nombreux à vouloir approvisionner le plus possible nos comptes avant qu’un « placement » ne s’impose.  C’est qu’aujourd’hui notre conscience du temps est intimement liée à la quantité.  Le problème, mon Chat, c’est qu’on n’obéit plus à sa propre temporalité, mais bien à celle de l’environnement, et l’air du temps est à l’accélération imprimée par les technologies de l’information et de la communication.  Cette hausse du taux d’échange, cette culture du tout de suite ne contribuent-elles pas à rendre les hommes avides ?  Plus besoin de faire la queue, on passe au guichet automatique et on n’a qu’à multiplier les prélèvements.  Ainsi, l’homme change constamment de lieux de vie, d’interlocuteurs, d’activités, de vêtements, d’ordinateurs, de voitures, d’emplois, d’histoires, et il se plaint, à l’approche de son solde de tout compte, que sa vie n’a pas de sens, qu’il vieillit sans fiducie.

Le mouvement ne garantirait donc pas la progression ?  Et pourtant, je dois vous avouer en toute franchise, le Chat, que je bouge moi-même continuellement par crainte de ne pas avoir le temps de tout faire.  Si aujourd’hui, je suis trop loin du compte pour pouvoir me reposer fièrement sur un éventuel patrimoine identitaire, je pense de toutes les façons ne jamais m’arrêter, et ce même après plusieurs gros dépôts d’espèces.  J’aurais l’impression de vivre de ma propre rente viagère.  Je vis donc cette urgence d’émancipation entre jouissance et épuisement.  C’est cette balance des paiements qui nous pend au nez à nous, les « vintages », qui songeons à vivre le présent qui nous reste, trop pleinement.

Mais peut-on vivre intensément le présent à un taux préférentiel continu ?  Permettez, cher Chat, que je m’accorde le bénéfice du doute.  Peut-on générer des profits sans jamais accuser de pertes ?  Ne faut-il pas parfois perdre du temps pour en gagner ?  On dit qu’il faut que les enfants s’ennuient, que c’est bon pour leur construction identitaire, et pourtant l’hyperactivité chez l’adulte est un signe extérieur de richesse.  C’est capital !  On admire toujours les plus belles courbes de rendement, même chez les sujets à caution.  Alors, il faut faire plus, en moins de temps, mais sans que cela ne libère un espace pour l’inactivité surtout, car la notion de perte est bel et bien devenue négative.  Pour preuve, on parle de procrastination aujourd’hui quand on parlait d’oisiveté hier.

L’âge ne doit plus être synonyme de sagesse, mais bien de réussite.  Et c’est ainsi qu’on spécule dans les actions sans penser un seul instant qu’un compte inactif peut aussi générer des bénéfices.  Quand nous signerons le chèque au bois de nos cercueils, l’essentiel sera-t-il ce que l’on a, ce l’on a fait ou qui l’on a été ?

Bien vieillir serait alors se laisser être pour ne pas se laisser avoir.

Sophie

*RIP : Rest In Peace

*RIB : Relevé d’Identité Bancaire

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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2 Responses to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Stéphane dit :

    Hello Sophie,

    Une chronique qui vaut son pesant d’or (ou de cacahouètes), car l’espèce est en voie disparition chez ceux qui nous paient en monnaie de singe. Je ne sais si les chasseurs de primes nous promettent le « Dundee » au soleil, mais les requins de la finance ont les dents longues ; ils tournent, avidement, autour de l’épave d’un monde « Titanic », afin de racler les fonds de caisses et de vider les coffres qui ont la faiblesse de rester encore forts sous les coups de boutoir qui annoncent le lever de rideau sur les planches flottantes de notre petit théâtre intérieur ! Félicitations, ta chronique a la côte ! Avec intelligence, tu suis le cours de l’action de l’humour sans perdre tes billes.

    J’aime

    • Sophie Torris dit :

      Je vois que tu as trouvé la caisse de dépots et consignations. J’escomptais bien quelques bons au porteur, histoire de m’endetter un peu plus…Merci Stéphane.

      J’aime

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