Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

Le public-roi est nu

On connaît le conte de Hans-Christian Andersen, Les habits neufs de l’empereur (1837), dans lequel l’écrivain danois imagine la fable d’un empereur (devenu un roi dans la tradition française qui en fit un proverbe) qui, convaincu par deux escrocs de porter un vêtement de leur confection qui ne serait vu que par les personnes intelligentes, se promène tout nu puisque, bien entendu, l’escroquerie est ici dans l’illusion vendue à l’empereur, qui permet aux deux compères de se faire ainsi payer pour du vent.  La foule des sujets évidemment ne dit rien, pour ne pas offenser le monarque.  Seul un enfant a le courage, dans son innocence, de faire remarquer que « le roi est nu », comme le veut en français la formule proverbiale.

Eh bien ici, je m’essaierai à être cet enfant.  Et puisqu’en régime néolibéral, postmoderne, tout ce que vous voudrez du même tonneau, notre roi est le marché, c’est-à-dire en matière de culture le public, je dénoncerai ici cette nudité arrogante qui promène sa fatuité sur nos ondes, dans nos maisons d’édition, sur nos écrans, bref partout où quiconque, prétendant  avoir une imagination, une créativité et un travail qu’il a l’outrecuidance d’appeler de l’art, se heurte à sa boursouflure.  Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’enflure nommée masse ou public.

La drogue des pauvres d’esprit

Le public auquel font appel les médias, en vérité, ils le créent.  Et c’est innocent, incompétent, ignorant qu’ils le font naître : bref, il est nu.  Mais personne n’ose s’en aviser et surtout le dire, sous peine d’être accusé d’élitisme.  Selon l’habituel sophisme qui veut qu’on lance au visage de ceux qui ont de la culture l’autre culture, celle de ceux qui n’en ont pas ou qui n’ont que celle qu’on leur donne, la culture dite « populaire ».

Ce véritable nivellement par le bas répond, bien sûr, à une exigence commerciale et n’a rien à voir avec le souci de « vêtir ceux qui sont nus », comme dirait Pirandello, en leur donnant la noblesse d’une culture qui serait à eux, les tout nus et que de méchants élitistes voudraient leur refuser.  Il s’agit plutôt de faire de ce public le pur regard qu’appelle la société du spectacle.  Un regard nu, sans appréhension ni intention ou attente, un regard en quelque sorte aveugle et qui n’a d’autre fonction que de témoigner de sa présence.  Témoigner simplement qu’il est là, comme une cote d’écoute ou comme tous ces braves gens qu’on voit en studio, à la télé, tapisser les murs de leur silence attentif.  Témoigner qu’il est bien tel qu’on le veut : sans histoire personnelle, sans qualités individuelles, sans rien qui ressemble à une individualité.  Témoigner qu’il est et reste une poussière de masse décorative ou encore indicielle quand il s’agit d’aller chercher du financement pour telle ou telle fadaise, telle ou telle nullité.

Ce public, on fait sans cesse appel à lui, certes pour les cotes d’écoute ou les chiffres de vente, mais aussi pour qu’il s’attache encore plus au produit en lui donnant l’illusion qu’il y participe.  Ainsi en est-il des tweets fortement sollicités sur les sites des émissions pendant qu’elles se déroulent, ainsi des « vox pop » dont on a la délicatesse de nous prévenir qu’ils n’ont aucune rigueur scientifique, mais qui n’en ont pas moins pour but de donner l’impression d’une majorité d’opinions à partir de quidams pris au hasard, mais sélectionnés au montage.

Et c’est ainsi que tout ce que les marchands de vent nous fourguent à la télé, au cinéma, dans la presse, partout, est toujours en adéquation parfaite avec ce que veut le public : s’il y a tant de sport et si peu de culture ou d’art dans les médias de masse, c’est parce que le public le veut bien.  Si toute cette soupe devient de plus en plus indigeste, de plus en plus insipide, c’est parce que le public le veut bien : le pauvre est tellement crevé par son travail, tellement vidé qu’il ne veut pas faire d’effort.

L’enfant que je suis resté osera faire remarquer qu’il y a maintenant plus d’un siècle et demi, le camarade Karl Marx avait déjà démontré tout ça en disant que tout ce que le capitalisme concède aux travailleurs, c’est juste de quoi entretenir leur force de travail : le strict minimum vital, le reste de la valeur qu’ils produisent, formant, confisqué par le capital, la plus-value génératrice de profits.

Le capitalisme moderne ajoute à ce constat la reconnaissance que le travail épuise et vide le corps et l’esprit, en un mot, abrutit.  Et comme remède, il donne l’oubli, c’est-à-dire le divertissement là où, en son temps, Marx ne voyait dans le même rôle que la religion et inventait à son propos la formule « l’opium du peuple ».

De nos jours, le peuple ne se shoote pas ou ne s’envoie pas en l’air, c’est le cas de le dire, avec Dieu : il carbure au Banquier et à Occupation double, ou encore à toutes ces innombrables émissions où l’on apprend au bon peuple ignorant — mais sans le lui dire, tout de même, ce serait trop dur pour le pois chiche qui lui tient lieu de cervelle — ce que c’est qu’une mise en abîme en consacrant une émission de télé… à la télé !  Et quand ça ne suffit pas, le peuple, on le fait chanter, en concours ou en famille.  Participation, qu’y disaient!

Je cherche un homme

Oui, dans toute cette absurdité spectaculaire, comme Diogène dans le désert de l’Athènes de son temps, je cherche un homme.  Je cherche l’homme, l’humain, dans le public.  Et je ne l’y trouve pas.

Car j’ai beau être encore un enfant, je ne crois pas pouvoir identifier cette espèce rare dans le voisin qui n’a rien vu, qui a seulement entendu arriver la police et qui ne connaissait pas plus que ça le gars d’à côté qui vient de tuer femme et enfants, mais qui parle complaisamment aux heures de grande écoute aux micros qu’on lui tend.

Et l’enfant que je suis se demande comment il se fait qu’avec toute cette instruction que nous avons de plus que nos ancêtres et même que nos parents, les médias de masse nous tendent un tel miroir où nous nous voyons nuls dans ce qu’ils appellent « le monde ordinaire ».

Et nus, tout nus, dans ce qu’ils nomment « le vrai monde ».  Nus, telle la vérité sortie de leur puits putride.

 Comme d’un chapeau, le lapin de l’illusionniste.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).
Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.
Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.
Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)


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