Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

La voiture de Monsieur est avancée !

Cher Chat,

J’ai beau être immatriculée au Québec, j’ai le châssis indéniablement français.  Je me laisse donc volontiers conduire en état d’ivresse.  Ce que je veux dire par là, le Chat, c’est qu’en amour, je préfère céder mon volant plutôt que d’appuyer moi-même sur le champignon.  Ceci est un raccourci caricatural, je l’avoue, pour vous aider, messieurs, à bien différencier les deux codes féminins de la route francophone.  En effet, si nos panneaux de signalisation sont dans la même langue, française et québécoise, n’imposons pas les mêmes limitations de vitesse.  Il semble que l’homme québécois ait à modérer ses transports, madame risquant de péter une durite si monsieur ose un compliment sur ses pare-chocs.  Le discours courtois puisant donc principalement son essence dans des allusions à caractère sexuel, le mâle, s’il n’est pas beau comme un camion, n’a d’autre choix que de rouler les mécaniques pour espérer passer à la pompe.  Ce sont donc les femmes qui initient les têtes à queues, et en voiture Simone !

Si l’époque n’est plus à la diligence au Québec, il en va tout différemment sur l’Hexagone.  Le vieux continent peine à changer.  On y est toujours soucieux des apparences et du qu’en-dira-t-on.  La Française glousse donc dès qu’on louange sa carrosserie ou qu’on s’extasie sur ses chromes.  Plutôt que féministes, les Françaises se veulent avant tout féminines.  Les démonstrations de coquetterie sont donc toujours très bien cotées à l’argus*.  En effet, pourquoi renoncer à cette ressource traditionnelle qu’est le charme féminin ? Sans qu’il soit leur seul atout, le corps reste bel et bien un itinéraire Bis pour dépasser les bisons, même les plus futés*.  Les Françaises ne sont donc pas sorties de cette logique de séduction, au grand dam des Québécoises qui n’y voient qu’une perte de la dignité féminine.  De même, le mercantilisme français de la nudité hérisse.  Il est hors de question que l’on expose ses organes de transmission pour en faire de la publicité à la télévision québécoise.  Mais, chose paradoxale, si l’image de la sexualité est dégradante, le discours que les femmes québécoises tiennent sur leurs pratiques sexuelles est plutôt cru, étalant sans complexe sur la voie publique, et avec force détails,  leurs expériences de covoiturage.

On trouve donc autant de nids de poules sur les chaussées des deux continents, les airbags québécois n’ayant rien à envier à ceux de leurs cousines.  Par contre, et c’est là toute la différence, le système d’allumage n’est pas le même.  On ne tourne pas de la même manière autour du pot d’échappement.  Si la Québécoise, qui n’a pas sa langue dans sa poche, va au-devant de la vidange en prenant très souvent les commandes du levier de vitesse, la Française doit se contenter de jouer du démarreur à distance.  Les Latins ayant quasiment tous la traction avant, les filles n’ont pas le choix de supporter les dérapages de ceux qui manquent de liquide de refroidissement.  On ne fait pas le premier pas en France.  On n’appuie pas la première sur le starter ou on risque d’être considérée comme une voiture de location.

Une fois le contrôle technique approuvé et au-delà de la chambre de combustion, peut-on dire qu’une des ladies ait un petit côté plus assumé que l’autre ?  Quand la Québécoise garde précieusement le nom qu’elle a reçu de son concessionnaire à la naissance, la Française porte celui de son mari et parfois même celui de son ex qu’elle ne peut pourtant plus sentir.  L’amour est au point mort, l’essai routier a été catastrophique : pourquoi ne pas faire marche arrière ?  Quand la Québécoise gère ses finances, paie sa moitié exacte des comptes de taxe, revendique le partage des tâches ménagères, quelques Françaises se laissent encore entretenir en échange d’un droit de péage.

Si l’idée de parité a quelques kilomètres au compteur de part et d’autre, c’est au Québec seulement que peuvent s’illustrer les chercheures, auteures ou écrivaines.  Je ne sais pas, Le Chat, si j’ai envie qu’on me lise en tant que femme ou en tant qu’homme – si je l’étais.  N’est-ce pas justement une offense à mon écriture qui, même si elle est encore en rodage, voudrait plutôt tendre vers une validité objective et sans préjugés ?  Le masculin embrayant également sur le neutre dans la langue française, il me semble que le droit à l’indifférence des sexes serait la plus belle victoire des femmes, non ?  Pourquoi est-ce que l’affirmation de la spécificité féminine doit passer par l’affirmation d’une différence ?

L’idée de parité est née en Amérique du Nord.  Et cela a permis, il est vrai, d’éteindre de nombreux feux de détresse.  La parité semble cependant plus radicale, sur les chapeaux de roue, plus agressive au Québec qu’en France, et  pourtant, si l’on compte aujourd’hui plus de femmes au gouvernement, on n’entend parler que des hommes.

Cette radicalité ne vous donne-t-elle pas l’impression, cher Chat, que quelque chose se perd en matière de féminité, comme s’il fallait avoir l’air d’une voiture d’occasion pour être prise au sérieux.  Y a-t-il de belles femmes au pouvoir au Québec ?  Soyons objectifs, on fait plus dans la familiale que dans le coupé sport.  En France, les femmes qui font parler d’elles en ce moment briguent la mairie de Paris.  Calandres ultra-féminines, ce sont également trois moteurs à explosion.  On doit leur donner de ce pétillant « mademoiselle », révolu depuis des lustres au Québec.

Si les hommes sont en panne d’accu, si on parle de crise de l’identité masculine, n’est-ce pas parce que la femme nord-américaine persiste à vouloir piloter ses pièces détachées ?

Je suis immatriculée au Québec, mais j’ai le châssis indéniablement français et j’aime à ce que l’on me conduise en état d’ivresse.  N’est-ce pas au vilebrequin de faire couler sa bielle ? Abandonnons parfois la colonne de direction, mesdames, et pensons à pendre nos crémaillères, avant que nos corbillards ne fassent le tonneau.

Sophie, Véhicule Utilitaire sport, année modèle 1965

*Argus : Canadian Blackbook

*Itinéraire Bis et Bison Futé : Dès 1976 en France, le ministère des Transports a développé des actions permettant la répartition dans l’espace des flux de trafic, notamment lors des grandes migrations saisonnières, et à proposé la mise en place des itinéraires Bis qui ont fait l’objet, jusqu’en 2003, d’une édition sous forme de carte : « La carte Bison futé. »

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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6 Responses to Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

  1. Jean-Pierre Vidal dit :

    Bravo, Sophie, pour ce petit bijou de métaphore filée.
    Et comme tout cela est juste!

    Un vieux conducteur parfois encore hexagonal

    J’aime

    • Anonyme dit :

      Merci beaucoup Jean-Pierre. Votre commentaire me donne des ailes…euh, des roues motrices.
      Vieux? Vous? Franchement! Vous n’avez pas l’âge à «vous ranger des voitures». Je goûte d’aIlleurs avec satisfaction tous vos virages en corde. J’évoque ici vos chroniques d’humeur. Heureuse de partager les mercredis àvec vous au CQL. Continuons à mettre les turbos ensemble, voulez-vous?
      Sophie Torris

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  2. Alain Gagnon dit :

    Avec vous deux en turbo, mon moteur ronronne…

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  3. Jean-Marc Ouellet dit :

    Vous me donnez le goût de rembarquer !!!

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  4. Sophie Torris dit :

    Oh je viens tout juste de regarder dans mon rétroviseur et je découvre votre message Jean-Marc et la réponse du Chat… Je suis rouge tomate! Vous me faites vraiment plaisir tous les deux!

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