Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Passion clandestine

« Elle s’appelait Ève.  Elle était entrée dans ma vie à pas de loup.  M’avait souri, l’air de rien.  Avant de se draper d’un tout.  Elle m’avait rendu la vie.  Avant de me la reprendre en un cri.

Elle s’appelait Ève, cette petite rousse à la vingtaine à peine entamée.  Elle s’appelait Ève, et m’a appris la vie, à moi et mes quarante printemps.  Je l’avais croisée une nuit d’automne.  Une de ces nuits sans merveilles.  Lors desquelles l’air manque soudain.  Et les murs se drapent de rouge.  Rouge sang.  Une de ces nuits en éveil, comme on les appelait.  Ces nuits où la vie s’apparente à un éternel rêve entrecoupé de ces nuits-là, quand un éclair de lucidité nous en sort malencontreusement.  Nous laissant un temps sur le bas-côté.  Nauséeux et bancals.  Bref, j’avais arpenté les rues de la ville.  Pour me shooter à la vie.  Un orage éclatait, bercé par le chagrin du vent.  Le visage tendu vers les cieux, une pluie acide cognait contre mes joues.  J’étais resté là un moment, impassible face à ce monde en colère.  En ce corps sans vie.  Plus rien ne m’importait.  Vous savez, il n’est pas de douleur plus vive que de se voir ainsi, enterré vivant.  C’est ce que j’étais, à cet instant-là.  L’ombre de moi-même.  Le fantôme de ma propre vie.  Mais l’instant d’après, elle était enfin là.  Elle, Ève.

— Vous allez attraper la crève !

— …

— Allez, si vous voulez, je vous loue un bout de mon parapluie !

— Me louer un bout de parapluie ?  Eh bien, vous n’y allez pas de main morte.  Je sais que les prix de l’immobilier ont flambé, mais quand même.  En plus, j’imagine que ce n’est même pas chauffé !

— Détrompez-vous !  C’est chauffé.  C’est une chaleur qui vient du cœur, mais je crois que ça vaut tous les chauffages du monde.  Vous ne croyez pas ?

À cet instant-là, j’avais tourné la tête pour découvrir la bouche qui avait tu trop vite cette voix captivante.  Et soudain, la foudre me tomba dessus.  Et je crois que je savais déjà.  Oui, je savais déjà que je ne me relèverais plus jamais de ce coup-là.  Que cet orage n’était rien à côté de la bourrasque qu’allait provoquer cette petite rousse dans ma vie.  Cette petite rousse qui me tendait son parapluie rouge à pois blancs, et sa vie du coin des lèvres.  En une fraction de seconde, le monde entier s’était éteint.  Il n’y avait plus qu’elle.  Et ma main qui avait effleuré son bras.  Et mes lèvres qui s’étaient posées sur les siennes.  Et nos corps nus qui se liaient.  Sous la pluie.

Entre nous, ça n’a jamais été que passionnel, vous comprenez.  Sauvage.  Cruel.  Elle avait été mon amante.  Ma muse.  Mon ardeur en éclats.  Peut-être n’avons-nous jamais été un couple d’ailleurs.  Je crois que, tous deux, nous avions beaucoup trop peur de voir le temps se glisser sournoisement entre nous, faisant de notre terrain de jeu un bac à sable mouvant.  Nous avions besoin de ce premier orage.  De folie.  De tempêtes.  De guerres et de miettes.  Mille fois la porte claqua.  Mais nous étions toujours là, de chaque côté de cette porte fissurée.  Mille fois elle m’ôta le palpitant.  Mille fois je décousis le sourire de son joli minois.  Mais malgré tout, je n’ai jamais été aussi complice avec quelqu’un d’autre qu’avec ce bout de femme-là.  Et lorsqu’on se retrouvait enfin, c’était toujours ce même feu d’artifice.  Mots et vêtements valsaient en tous sens.  L’aiguille du cadran marquait le tempo d’un tango naissant.  Une vague brûlante emportait tout sur son passage.  Rendant au caveau nos cris, nos larmes, nos délits et nos armes.  Et de tous nos pores suintait une grisante passion.  Qui nous emportait inlassablement.

Et puis, cette nuit-là, elle était sortie.  Sous son parapluie rouge à pois blancs, sous un ciel d’orage.  Et moi.  Moi, je l’avais suivie.  Elle qui s’était soudain dévêtue de toutes nos folies, emportant malgré elle tout un pan de ma vie.  Je l’ai suivie discrètement, fébrile et transi.  Et là, j’ai vu.  Vu cette scène que je revois infatigablement depuis.  Elle était là, sur le trottoir.  Derrière ce type, le visage tendu vers les cieux.  Ce fantôme de la vie.  Je l’ai vue, elle.  Lui tendre son parapluie.  Je l’ai vu, lui.  Effleurer son bras.  Poser ses lèvres sur les siennes.  Je les ai vus, leurs deux corps qui s’entrechoquaient sous cette pluie battante.  Alors, j’ai sorti ma dernière arme, rescapée de nos tempêtes infinies.  Et j’ai foncé.  Sur elle.  Sur eux.  Et en un cri, je me suis effondré sur le pavé mouillé.  Après, c’est le trou noir.

S’il vous plaît, croyez-moi, vous.  Je sais ce que les autres ont dû vous dire.  Que je suis fou !  C’est ce qu’ils m’ont dit à moi, ces autres.  On est liés, elle et moi, vous comprenez ?  C’était si beau, si fort.  Certes, beaucoup trop intense pour être réel, mais ça l’était, je vous le jure.  Je ne suis pas fou !  S’il vous plaît, laissez-moi voir ma belle Ève.  J’en ai envie.  J’en ai besoin.  Je sais qu’elle m’aime encore, comme moi je n’ai jamais cessé de l’aimer.  Je lui ai pardonné, vous savez.  Je ne suis pas fou !  Je ne veux rien d’autre que la serrer dans mes bras et la sentir, là, dans ma vie.  C’est ici que je vais le devenir, fou.  Ici où elle n’est pas.  Ici où la vie manque de tout. »

[…]

— Arrête de repasser cette vidéo en boucle, tu te fais du mal !

— Pardon.  Mais il m’intrigue ce type.  Plus je l’écoute et plus je me dis qu’il a raison…  Il n’est pas fou.

— Pas fou ?  Mais c’est pire que ça, il n’a jamais dû mettre un pied dans la réalité ce type-là !

— Je ne sais pas.  Tu as vu ses yeux quand il parle ?  Il est transporté.  Et si cette histoire avait bel et bien existé ?  Et s’il avait été le seul à pouvoir la distinguer ?  Lui seul ?

— C’est toi qui vas devenir folle avec tes hypothèses farfelues, Ève.  Ce que je vois, moi qui vis dans la réalité de Monsieur Tout-le-Monde, c’est que ce fou furieux a failli commettre l’irréparable !

— Tu ne comprends pas.  Personne n’a jamais parlé de moi comme ça.  Avec ce regard-là.  Et rien de ce que j’ai pu vivre n’a jamais été aussi fort que cette histoire-là.  Alors, réelle ou pas, tu vois, je me demande si je n’aurais pas pu tenter d’y pénétrer moi aussi dans cette histoire, avec lui…  Pour le sauver.  Pour me sauver.  Pour nous sauver.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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One Response to Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

  1. E dit :

    Le temps d’une passion………………Quel bonheur de connaître ou d’avoir connu une passion intense ! Merci pour votre si beau texte !

    J’aime

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