Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

La tyrannie du virtuel

C’est entendu, le numérique et tout ce qu’il permet n’ont pas fini de changer nos vies.  Mais l’euphorie techniciste et marchande, l’obsession juvénile de la rapidité et de l’efficace qu’ils propulsent ont des effets pervers dont on n’a pas encore mesuré toute l’ampleur.  Parce que l’univers du numérique change radicalement non seulement la réalité, comme on le répète souvent, mais surtout la perception qu’on en a et encore plus l’image qu’on s’en fait.

Et ce fait remet en évidence une vérité volontairement oubliée par les populistes de toute obédience, les manipulateurs de tous poils et en règle générale tous les tenants, naïfs ou cyniques, du « monde tel qu’il est » : c’est que le monde n’est jamais « tel que tel », indubitable, avéré une fois pour toutes, définitif et sans mystère.  La « réalité » est, littéralement, une vue de l’esprit, car il y a autant de réels que de façons de le construire mentalement.  La science elle-même est travaillée par un imaginaire, les gens de science en conviennent depuis longtemps.  Et tous leurs efforts en vue d’atteindre l’objectivité s’inscrivent toujours dans la conscience aiguë de l’éternelle relativité de leurs résultats dans ce domaine.

L’illusion du réel et le refus de l’imaginaire

Il va de soi que la réalité de la vie quotidienne n’a rien à voir avec celle de la physique quantique ni avec celle de l’astrophysique.  Si je prends à dessein ces deux exemples, c’est que le nom de la plus dure de nos sciences, qu’elle s’occupe de l’infiniment petit ou de l’infiniment grand, vient d’un mot grec qui veut dire « nature, réalité ».  Or, on le sait, dans l’état actuel de leurs connaissances et des théories qui les fondent ou en découlent, nos deux branches de la physique ne s’accordent pas : les lois qu’elles mettent à jour dans leurs champs respectifs sont contradictoires.  Et c’est même le Saint Graal de la science contemporaine que cette idéale unification des champs, car il nous apparaît inconcevable que l’univers n’obéisse pas aux mêmes lois dans chacun des deux.

Il reste que le réel tel que la fine pointe de l’esprit humain peut aujourd’hui le concevoir est, au mieux, contradictoire, au pire difficilement compréhensible.

Et pourtant notre vie de tous les jours se fonde sur des certitudes dont nous sommes persuadés qu’elles ne sont pas idéologiques, alors qu’elles le sont de part en part.  Chacun de nous est persuadé que sa « vision du monde » est vraie et, pire encore, qu’il n’entre aucun imaginaire dans le regard que nous portons sur la réalité.  Cette dénégation de la réalité de l’imaginaire, ce refus de voir qu’il est indissociable de notre réalité est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles le « vrai monde » cher aux médias refuse avec véhémence l’art et toute théorie, quelle qu’elle soit : tout cela n’est affaire que de « pelleteux de nuages ! »

On pourra bien, dans un tel contexte, déplorer l’absence criante de projet de société au sein de la classe politique ou la disparition des grands chefs d’État animés par des idées : nous n’en aurions désormais que faire !  C’est dans ce contexte que la tyrannie du virtuel s’installe avec force et réduit nos vies à une série de réflexes et de passivités tranquilles.  Les comportements les plus aberrants nous sont devenus naturels et, sans même y penser, chacun ou presque s’en rend coupable.

Cyberbarbarie : l’incivilité ordinaire et la folie virtuelle

Tel, par exemple, qui n’interromprait jamais une conversation entre amis pour répondre au téléphone chez lui, coupera la parole et même effacera de son champ de vision quiconque a le malheur de se trouver sur le chemin virtuel d’une sonnerie de cellulaire, aussi insignifiant ou incongru soit l’appel qu’elle annonce.  Tel autre, modèle de bonnes manières et de gentillesse dans sa vie de tous les jours, deviendra dans le cyberespace un monstre de vulgarité et de violence, harcelant tout ce qui bouge et crachant un fiel imbécile sur toute personne saisie par l’actualité.  Les radios poubelles ne fonctionnent pas autrement.  Mais elles ont au moins la raison, sinon l’excuse, de sévir dans la sphère publique où la communication elle-même est devenue un sport extrême, dopée qu’elle est par la nécessité de faire vite et fort en termes d’auditoire.

De tels impératifs commerciaux ne devraient avoir aucun effet sur les communicateurs publics que nous sommes tous, par force, devenus.  Mais c’est que nous communiquons désormais par réflexe, littéralement sans y penser et même sans penser tout court.  Nous communiquons comme on se gratte.

Je suis persuadé que c’est à l’impérieuse puissance du virtuel que nous devons ce prurit, cette démangeaison : nous sommes en tout temps excités comme des puces qui sautent sur tout et sur rien, surtout sur rien.  Car l’absent nous est plus important que le proche, l’immédiat que le profond, l’instant que la durée.

C’est l’effet pervers paradoxal de la culture numérique qui nous structure en tant que sujets : alors que jamais sans doute l’humanité n’a connu un tel déversement d’imaginaire dans ce qui est tenu collectivement pour le réel, nous ne voyons plus cet imaginaire ; le virtuel nous est plus vrai que le vrai, notre ici-maintenant a perdu tout contour, nous n’avons plus le sens géographique de la limite, de la distance et du lieu.

Peut-être l’incivilité Web est-elle due au fait que chacun croit s’adresser aux autres comme il se parlerait à lui-même, dans le silence anonyme de sa tête et l’impunité glauque de la pulsion.  Sans distance physique ou temporelle, aussi bien collective qu’individuelle, pour lui donner des balises, l’humanité telle que la cyberculture enfin en elle-même la change, ne semble plus, fantasmatiquement, former qu’un seul organisme créé par le fusionnel et le virtuel.

Prises dans cette soupe où ça grouille plus que ça ne pense, nos démocraties occidentales sont somnolentes ou moribondes et ceux qui tentent parfois de les raviver ne parviennent la plupart du temps qu’à les rendre somnambules.

C’est ça la barbarie.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).
Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.
Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.
Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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