Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Errances

 « Qu’est-ce qu’ils ont tous à marcher ainsi, les yeux fixés sur le bout de leurs chaussures, l’air de fuir le regard des autres ? » écrivit ce jour-là Alex dans son journal de bord.  Il n’était pourtant ni marin ni navigateur, mais, venu de la Côte, il avait jeté l’ancre dans une petite chambre grise, au cœur d’une cité grise où même la neige, sitôt tombée au sol, perdait de sa blancheur.

Dix jours déjà à faire la file pour des entrevues d’embauche et chaque fois le même boniment : « Nous avons vos coordonnées, nous vous rappellerons. » Dix jours déjà à attendre l’appel tant espéré, à faire les cent pas, à frapper aux portes des commerces pour finalement se rendre à l’évidence : il était débarqué en ville en pleine saison morte.  « Pas de chance, mon gars, les affaires sont sur le déclin.  Reviens nous voir dans quelques mois », lui avait conseillé un patron compatissant.  Quelques mois !  Compte tenu de ses maigres ressources, une réponse plutôt alarmante.  Bon, sa chambre était payée jusqu’à la fin du mois.  C’était toujours ça de pris.

Alex était pourtant arrivé à la ville motivé et confiant.  Assez d’argent en poche pour voir venir et, griffonnée sur un bout de papier, l’adresse d’un cousin natif de son village.  Adresse qu’il s’était empressé de chercher.  À force de virailler dans les rues du centre-ville, il avait fini par trouver : caché au fond d’une ruelle, derrière une montagne de déchets, un immeuble vide et délabré.  Quant au cousin, ni vu ni connu des voisins : tout laissait croire qu’il était disparu du paysage depuis belle lurette.  Déboussolé, après avoir longtemps erré dans les rues à la recherche d’un toit, Alex s’était ce jour-là étonné du regard fugitif des passants.

« Croiser les gens sans les saluer, sans même leur accorder un regard.  Impolitesse ou manque de savoir-vivre ou… résultat d’une vieille chicane de famille ? » se seraient demandé les aînés de son village.  « Mais ici ? s’était dit Alex.  Ici où les gens sont étrangers les uns aux autres, quelle raison auraient-ils de se bouder ?  À tant surveiller leurs pieds, craindraient-ils de s’enfoncer jusqu’à disparaître, avalés par le gris de la neige et du ciment des trottoirs ? »

Sur ce sujet il s’était mis à échafauder d’absurdes théories, histoire de faire diversion, de mettre pour un temps hors de vue ses tracas.  Bien sûr, il s’était trouvé une chambre.  La moins chère en ville aux dires du proprio.  Ouais, quatre cents dollars par mois pour un espace à peine plus grand qu’un placard.  Une dépense qui lui avait laissé l’impression de s’être fait plumer et qui avait englouti d’un seul coup presque toutes ses économies.  Désormais, hanté par la crainte de se retrouver à la rue, seul et sans le sou, il voyait arriver la fin du mois avec appréhension.

Alex reprit donc de plus belle ses démarches, fit à nouveau la file pour des entrevues d’embauche, retourna frapper aux portes des commerces, explora d’autres rues, d’autres quartiers et, la tête de plus en plus lourde, le pas de plus en plus traînant, se mit peu à peu à plier l’échine jusqu’au jour où il se surprit, à son tour, à regarder le bout de ses souliers pour éviter le regard des passants.

« Qu’est-ce qu’ils ont tous à marcher ainsi, les yeux fixés sur le bout de leurs chaussures, l’air de fuir le regard des autres ? »  Ce fut la seule phrase qu’écrivit Alex dans son journal de bord.  Après y avoir ajouté tout de même : « … tous sauf les quêteux. »

Vous vous demandez sans doute comment je suis au courant ?  C’est que, voyez-vous, le matin où il a décidé « de briser la glace, de joindre l’utile à l’agréable », lui et moi, nous nous sommes retrouvés dans la rue.  Je l’ai invité à partager mon squat et, pour me remercier, il m’a fait cadeau de son petit carnet noir.  Tout ça pour dire que si un jour dans la métropole, aux alentours du terminus d’autobus, il vous arrive de croiser un gars qui vous quête de l’argent pour retourner chez lui sur la Côte, vous n’êtes pas obligés de le croire.  Mais, de grâce, donnez-lui un peu de monnaie et surtout prenez le temps de l’écouter : il sait si bien raconter des histoires.

Croyez-moi, je le connais, c’est Alex, mon cousin.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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