Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

De feu et de glace

Un continent de glace…  Ici il n’y a ni traces, ni balises, ni chiens, ni traîneaux.  Seulement une page blanche où, à force d’habiter le silence, j’ai perdu mes repères.  Il a neigé.  Il neige encore.  Là-bas, dans l’Anse, les dernières maisons éclairées viennent de disparaître, avalées par les tourbillons de neige soulevée par le blizzard.  Sur la page blanche, les mots n’arrivent pas à se poser.  Je sais pourtant qu’ils attendent quelque part et qu’il suffirait de me laisser dériver vers le large…  Mais, seule dans ta grande maison vide, ce soir je pense à toi.

Tu es parti, puis sont survenus les grands froids, ceux qui immobilisent, ceux qui emprisonnent.  Depuis ton départ les eaux du fjord se sont tues, prises entre rives et montagnes, enfouies sous une épaisse couche de glace.  Désormais seuls quelques signes témoignent encore du mouvement secret de ses eaux : le craquement persistant des glaces, les fissures et les crevasses, les blocs fracassés empilés les uns sur les autres qui forment sur la grève des murets et des monticules — les remparts*.  Au pied des falaises, ils s’affaissent et se soulèvent au rythme des marées.  Dans ce paysage de neiges et de glaces, les jours de soleil pâle et de grands vents, quand le ciel, la terre et la mer se confondent, aussi loin que porte le regard, on n’y voit que du blanc.

Dehors le vent forcit, et souffle encore la tempête.  Sur la page blanche, aveuglée, je tourne en rond.  Peut-être le continent de glace a-t-il eu raison de mes mots ?  Peut-être les retient-il prisonniers ?  Je sais pourtant qu’ils reviendront, comme je sais que parfois, dans le fracas des glaces, se rompt le silence des eaux quand, au milieu du fjord, le brise-glace vient ouvrir un passage, et qu’un autre navire le suit.  Et que sous leurs longs mats éclairés dans la nuit, les deux vaisseaux glissent lentement sur les eaux vives.  Je sais aussi qu’au milieu du fjord, à travers les glaces brisées, translucides comme des éclats de verre, sitôt les navires au loin, le jour verra peu à peu se refermer leur sillage.

Il ne neige plus.  Le vent se calme.  Dans la nuit sans lune à nouveau se profile à l’horizon la masse sombre des montagnes.  Là-bas, dans L’Anse quelqu’un veille, j’aperçois de la lumière à la fenêtre d’une des maisons.  Ici une douce chaleur a envahi la pièce.  Je n’ai plus froid.  Je peux enfin aller dormir.  La page blanche attendra.

Tu es parti.  Tu reviendras.  Quand sur le fjord le brise-glace aura sectionné le pack.  Quand, arrachées à la côte puis poussées par les marées, les glaces descendront, banquise après banquise, emportées par le courant jusqu’au Grand Fleuve.  Pendant que moi, je resterai sur la rive à regarder ce continent blanc dériver vers le large.

D’ici là, j’attendrai ton retour en veillant sur le feu, sur le silence et l’immobilité des choses.

P.-S. : À propos du bois de chauffage, j’ai retenu tes conseils : des bûches de peuplier pour les jours sans soleil, des bûches de frêne et de bouleau pour les nuits de grand froid et, au matin, pour rallumer le feu, du petit bois sec pris dans la montagne de précieux bois d’allumage que tu as fendu pour moi.  Moi qui suis si malhabile à manier la hache.

Notice biographique

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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 * remparts : murailles de glace ceinturant les parois rocheuses

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