Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

L’homme aux oiseaux

Il habite au sommet d’une colline située à l’écart du village.  Pour monter jusque chez lui, il me faut emprunter un sentier balisé, fait de quelques traces dans la neige.  Parfois, je m’arrête en chemin pour contempler autour de moi les champs, la forêt, la montagne et les falaises aux abrupts chargés de longues coulées de glace et où, sur les corniches, posés en équilibre précaire, quelques maigres bouleaux blancs ont trouvé une terre d’accueil.  Il me faut marcher longtemps avant d’apercevoir tout en haut de la colline, à demi dissimulée derrière un bosquet de vinaigriers, sa petite maison de bois gris.

Chez lui, il a entassé quelques meubles dépareillés, ramassés au bord des chemins le jour de la cueillette des ordures, des meubles qu’il a rafistolés à sa manière : un lit, une vieille télé posée sur une commode, quelques armoires qu’il a fabriquées de ses mains, et puis deux chaises et une table branlante.  Sous l’une des pattes, il a posé un morceau de carton plié et sur la table une pile de livres sur l’ornithologie et une immense carte du monde qu’il déplie à chacune de mes visites.  Sur cette carte, il a tracé une route de sa ville natale jusqu’en terre d’Amérique et dessiné en pointillé, au feutre rouge, des remparts qui forment une enceinte autour de son secret : Sarajevo.

Quand je lui avoue que ce qu’évoque pour moi Sarajevo (ce sont des images diffusées à la télé il y a vingt ans) : une ville assiégée et des gens qui courent dans les rues pour échapper aux tirs des snipers.

Il me dit : « C’est triste de ne connaître une ville qu’à travers ses blessures de guerre. »

Et quand je lui raconte que le nom de sa ville natale me rappelle aussi les cours d’histoire au collège où à l’examen final, à la question :

« Quel fut l’événement déclencheur de la Première Guerre mondiale ? »

Il fallait répondre infailliblement :

« L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche le 28 juin 1914 par le nationaliste serbe Gavrilo Princip. »

Il me regarde, étonné.  Et moi aussi, je m’étonne de constater que ma mémoire oublieuse ait retenu cet événement.  Sans doute à cause de ces vieux films d’archives où le rythme saccadé et le flou des images n’arrivaient pas à masquer l’horreur des scènes de vengeance qui suivirent l’assassinat.  Mais pourquoi se souvenir de telles images quand, un siècle plus tard, tant d’autres scènes d’horreur défilent chaque jour en boucle aux actualités ?

À cela, il réplique avec ironie qu’aux actualités il préfère les soirs d’orage et de tempête où le vent rage à en décrocher l’antenne sur le toit, ces soirs où il neige sur l’écran gris de sa télé.

Alors, il me parle des oiseaux qui viennent parfois par centaines aux mangeoires, sous ses fenêtres.  Mésanges à tête noire, sittelles à poitrine rousse, roselins pourprés, gros-becs errants, juncos ardoisés, sizerins flammés, pics chevelus, geais bleus, durbecs des sapins…  Il les connaît tous.

« Ils pourraient trouver sous l’écorce, dans les graines ou dans les fruits gelés encore accrochés aux arbres de quoi subsister », dit-il.

Et pourtant, il s’entête à nourrir tous ces oiseaux d’hiver.

Et quand je lui demande pourquoi.

Il dit : « L’hiver n’est pas un beau pays pour les affamés, les esseulés, les âmes errantes… »

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

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Une réponse à Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

  1. ann dit :

    Ton texte Claude-Andrée est tout simple mais évoque plein d’images dans ma tête et une grande présence du personnage solitaire…très beau!
    J’aime la simplicité dans la sensibilité et le ressenti!! Ann

    J’aime

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