Une nouvelle de Clémence Tombereau…

L’homme heureux…

Clémence Tombereau

Il était une fois un homme heureux. Tellement heureux, cet homme, qu’il ne s’en rendait pas compte. Nageant dans son bonheur solitaire, il n’avait pas conscience de tout le mal existant autour de lui. Ses congénères s’entretuaient, mêlaient leurs sangs au nom d’un quelconque salut, et lui observait tout ça depuis sa bulle sereine. Inconscient du mal, donc. Sans famille, sans attache, il goûtait à la tranquillité de sa vie, perméable à toute forme de malheur.

Quand on lui crachait dessus, il souriait et se laissait faire. Il s’était fait violenter plusieurs fois parce qu’il souriait tout le temps. Ça ne se fait pas, de sourire tout le temps, on n’a pas idée!

Une femme vint un jour frapper à sa porte. Elle pleurait tout le temps, prenant sur son dos toute la misère du monde. Il l’accueillit en souriant, la reçut chaleureusement, et la laissa pleurer. Elle s’était fait violenter plusieurs fois parce qu’elle pleurait tout le temps. Ça ne se fait pas, de pleurer tout le temps, on n’a pas idée!

La nuit pointait son museau sombre et la femme pleurait encore, par empathie pour la misérable condition humaine.

Ils restèrent plusieurs jours ainsi, chacun souriant ou pleurant dans son coin, aucun n’arrivant à transmettre à l’autre son état.

Au lendemain du septième jour (allez savoir pourquoi), l’homme n’en pouvait plus…

–  Pourquoi pleures tu ainsi, éternellement ?

–   Et toi? Pourquoi souris-tu ainsi, tout le temps ?

–   Je souris car rien ne m’affecte, je n’y peux rien, c’est comme ça…

–   Et moi je pleure car tout m’affecte. Je ne supporte pas… Tout ce que je vois me pousse à pleurer, ne serait-ce que toi… Je ne vois que la mort dans la vie… Tout être humain m’attriste. Quand il est vivant, je pleure en pensant qu’un jour il va mourir. Quand il est mort, je pleure qu’il ne soit plus là. Voilà à quoi se résume ma vie…

–    Pourquoi te soucier des autres, si toi tu es bien ?

–     Pourquoi serais-je bien, si autour de moi il y en a qui sont mal ? Serais-tu donc dépourvu de cœur ?

–     Au contraire, mon cœur est plus vaste que le tien…

–     Et pourquoi donc ?

Photo : Éric Boutilier-Brown

–     Si, malgré toute cette misère dont tu parles, je maintiens mon sourire, c’est parce que j’aime l’homme… Ses misères ne m’atteignent pas, car je sais que l’homme ne se résume pas à ce qu’on voit de lui. Je souris car je sais, au fond de moi, que celui qui connaît la misère aujourd’hui est le plus humain des hommes… Je me ris de l’horreur humaine, car, pour moi, elle n’existe pas, elle finit forcément par ne plus exister. La mort ne me fait pas pleurer : c’est une fin, c’est tout, et pour les malheureux, c’est la fin de la souffrance…

La femme ne séchait pas ses larmes pour autant; elle ne comprenait décidément pas cet homme.

–   Ton discours ressemble plutôt à celui d’un homme insensible…

–  Détrompe toi, je suis peut-être plus sensible que toi. Ta façon de voir les choses est aussi étrange à mes yeux… Je ne comprends pas… Quand tu vois un bébé, humain ou animal, qui découvre avec émerveillement le monde qui l’entoure, cela ne te fait-il pas sourire ?

–  Certainement pas, puisque je vois dans cet enfant une mort future, son émerveillement ne durera que peu de temps. La vie se chargera d’écraser ses illusions, celles qu’on lui agite sous les yeux tant qu’il n’est qu’un enfant, histoire qu’il ait un peu d’espoir…

–   Et les fleurs ? Quand tu vois les fleurs éclore, s’épanouir, cela ne sèche donc pas tes larmes ?

–   Au contraire, leur mort arrive encore plus vite !

L’homme au sourire éternel ne savait pas trop quoi répondre à tant de pessimisme. Il resta un moment silencieux, sans quitter son sourire et se tourna vers la fenêtre.

–  Et le ciel ? Si tu regardes le ciel, le somptueux mouvement des nuages, cela ne t’apaise donc pas ?

La femme demeurait à son tour silencieuse, se tourna elle aussi vers la fenêtre.

–  Mais ces nuages passent, meurent eux aussi. Quand je regarde le ciel, je me rends juste compte de la petitesse de l’homme, cela me fait pleurer encore plus…

Et elle éclata en sanglots, l’homme se sentit coupable, impuissant. Il décida tout de même de revenir à la charge…

–    Même si ces nuages passent, comme tu le dis, ils reviennent… Ou plutôt, d’autres nuages les remplacent, inlassablement, je ne vois aucune mort dans cela! Moi, quand je regarde le ciel, je n’y vois que l’infini, et je trouve l’homme bien chanceux de pouvoir le regarder.

Il se leva et s’approcha de la fenêtre pour contempler les nuages. Il se tourna vers elle, l’invita à le rejoindre. Elle hésita un instant et, pleurant toujours à chaudes larmes, elle alla vers la fenêtre, juste à côté de l’homme.

Ils ne se parlaient plus, ils contemplaient tous deux les énormes moutons rayonnants qui couraient dans l’azur.

L’homme heureux n’avait jamais été attiré par une femme. Il avait peur, au fond de lui, que l’amour ternisse son sourire, et il ne voulait pas que cela arrive.

Mais cette femme était différente: ses larmes l’attendrissaient.

Alors, aussi lentement que bougent les nuages, il tendit son bras et prit doucement dans la sienne la main de la femme. Elle le laissa faire, mais ne cessa pas pour autant de pleurer, et ne lui jeta aucun regard.

–  Tu vois, lui dit-il, les hommes et les fleurs sont comme les nuages : ils vont, ils passent, et reviennent sous d’autres formes… et c’est justement cette mort qui doit nous pousser à vivre. Un monde sans mort n’évoluerait pas, ce serait un monde qui sature. Nous n’y pouvons rien, tu sais, même nos pleurs sont dérisoires à côté de la détresse humaine…

La femme ne parla pas,  ne s’arrêta pas de pleurer. Mais, imperceptibles au milieu des larmes, ses lèvres esquissèrent la mystérieuse arabesque qui (soi-disant) nous différencie des animaux.

L’homme vit ce sourire, évidemment, mais il fit semblant de ne rien remarquer. Il serra juste sa main un peu plus fort.

Pleurant toujours, elle frissonna en silence.

L’homme eut alors une sensation étrange. Il sentit monter en lui une peur, pernicieuse, mais ne lâcha pas sa main.

Il avait peur car il sentait l’amour. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. S’il aimait cette femme il aurait peur de la perdre.

Qu’importe, se dit-il, la peur la plus grande ne vaudra jamais le bonheur que j’ai à tenir sa main. Cette femme a besoin de moi. Peut-être que je souris depuis toujours uniquement pour elle.

Les nuages avaient disparu, il ne restait qu’une lueur bleutée avant que la nuit tombe. L’homme souriant prit la femme pleureuse dans ses bras; elle se laissa faire. En respirant l’odeur de ses cheveux, il eut, pour la première fois de sa vie, envie de pleurer.

Il ne se retint pas et les cheveux de la femme furent couverts de la plus pure rosée.

Ils ne bougeaient plus, restèrent là, dans les bras l’un de l’autre, chacun mêlant à l’autre son sourire et ses larmes.

Il n’y rien d’autre à dire, si ce n’est que cet homme et cette femme sont nos ancêtres à tous…

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle a vécu à Porto, au Portugal ; et habite maintenant Milan.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro 2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/  Elle tient au Chat Qui Louche une chronique bimensuelle des plus attendues par les lecteurs :  Billet de Milan.

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