Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Les rendez-vous manqués

 La porte claque.  La poignée monte.  La clé pénètre dans la serrure, fait deux tours, puis se retire.  La poignée redescend.  Clac.  Clac.  Clac.  Ce sont les talons deCarole qui s’éloignent dans le grand couloir, foulent les escaliers, arpentent les rues, et se posent enfin sous la table de la terrasse d’un café.  Yeux fardés, bouche rosie, boucles soignées, la belle n’a négligé aucun détail pour son rendez-vous.  Elle sort de son sac à main un petit miroir, y jette un œil, et ajoute méticuleusement un brin de blush pour anticiper l’instant d’après où ses joues rosiront un peu trop.  Peut-être.  Sûrement.

Un café.  Deux cafés.  Sous la table, sa jambe commence à taper un tempo fictif, sollicitant une nouvelle fois ses pieds endoloris.  Ses pupilles entament alors une danse insolite, balançant de droite à gauche, de haut en bas, au sein de leur prison de mascara.  Trois cafés.  Quatre cafés.  Son porte-monnaie se dit qu’il aurait mieux fait d’emporter une thermos.  L’attente coûte cher.  Clac.  Clac.  Clac.  Ses pupilles cabriolent, en direction de ce claquement qui vient soudain crever ce silence de l’attente onéreuse.  Ce n’est pas son rendez-vous.  Ce sont deux talonnettes que piétine un type à la trentaine flatteuse.  Il s’assoit à la table d’à côté.  Les cheveux ébouriffés, la chemise plissée, le bel inconnu ne semble pas attendre de rendez-vous, lui.  Il pose sur la table un petit carnet, qui vient tenir compagnie à une tasse de café.  Un crayon de papier entre les lèvres, il lève les yeux et observe le monde défiler devant lui.  Cinq cafés.  Six cafés.  Comme pour fuir cet intrus, les yeux de Carole descendent finalement jusqu’à son poignet, et sa montre oubliée.  Une heure.  Déjà une heure de retard.  Le cœur de Carole est soudain pris d’un doute.  Et si son rendez-vous ne venait pas ?

Sept cafés.  Huit cafés.  De craintes coulées en larmes soustraites, le mascara a bondi sur ses joues fardées.  Et, à force de tirer sur ses cheveux fins, aucune de ses belles boucles de l’heure d’avant n’aura subsisté.  Sur sa jolie robe rouge sont nées quelques taches de gouttelettes échappées d’une tasse de café.  Neuf cafés.  Dix cafés.  Ses pupilles se fixent sur celui qui occupe la table d’à côté.  Qui maintenant leur sourit.  D’un sourire sincère et soudain contagieux.  Elles l’ont déjà vu.  Elles en sont certaines.  Quand ?  Où ?  Qu’importe.  Elles l’ont déjà vu, en un temps où l’attente n’existait pas.  Pourtant, aucun souvenir ne semble vouloir remonter à la surface, noyé par ce café qui coule à torrents.  Il s’agissait vraisemblablement d’une autre vie, d’un autre temps.  Où tout n’était que beau.  Mais aujourd’hui, le beau n’a plus sa place.  Le beau est en attente.  Onze cafés.  Clac.  Clac.  Clac.  Ses pupilles irritées bondissent en direction de cette nouvelle intrusion.  Ce sont elles.  Les talonnettes de son rendez-vous.  Son cœur s’emballe.  La onzième tasse de café valse malencontreusement à terre.  Faire comme si de rien n’était.  Tout ira bien.  Sourire ajusté, yeux rieurs, air désinvolte, tout ça, tout ça.  Son rendez-vous se pose nonchalamment à sa table et commande un café.

— Tu prends toujours un café noir sans sucre ?

— Oui, merci.

— Il n’y a pas de quoi.  Je ne t’ai pas fait attendre trop longtemps ?  J’avais un rendez-vous important qui s’est éternisé…  J’espère que tu ne m’en veux pas trop et que tu comprends.

Elle acquiesce et baisse la tête.  Non, elle ne comprend pas.  Comment pourrait-il y avoir un rendez-vous plus important que celui-ci, qui se dessine enfin ?  Ça fait des semaines qu‘elle s‘y prépare, elle.  Qu’elle en rêve. Mais, apparemment, il ne s’agit que d’un énième rendez-vous pour lui.  Rien qu’un entre-deux.  Un même pas rendez-vous.  Une bribe de rien du tout.

— Eh bien, comment ça va depuis le temps ?

— Ça va.  Et toi ?

— Pas trop mal…  Plutôt bien même !  Le boulot occupe toujours la majeure partie de mon temps, mais tu me connais, j’adore toujours autant ça.  D’ailleurs j’avais rendez-vous avec…

— On devait se voir pour parler d’autre chose.  Tu te rappelles ?

— Oui.  On a parlé de ça maintes fois, Carole.  Je…

Dring.  Dring.  Dring.  Les pupilles de son rendez-vous se dérobent, une fois de plus, et viennent se heurter contre son téléphone portable.

— Excuse-moi, c’est important.  Je réponds et on reprend, promis.  Oui, Monsieur Lanois !  […]

Et bla.  Et bla.  Et bla.  Au milieu de leur rendez-vous de rien du tout, ses pupilles à elle s’échappent aussi, lassées par cette scène coutumière qui se joue devant elles.  Et elles viennent se poser encore un instant sur l’occupant de la table d’à côté.  Qui, toujours là, griffonne à présent sur son carnet noirci.  Pour une seconde hors du temps, il lève ses deux yeux noirs.  Boum.  Quelque chose vient de leur tomber sur la tête.  À eux deux.  La foudre, l’Amour, ou un honteux seau d’eau.  Ils ne savent pas vraiment.  Ce qu’ils savent, c’est qu’à cet instant, leurs regards se brouillent, s’emmêlent, s’enflamment.  Ils lisent le désir, chacun, dans ces yeux qui deviennent univers.  Leurs sourires, à leur tour, s’emmêlent également.  Ils se devinent, se connaissent déjà.  Ils le savent, ils sont liés.  Par un fil invisible suspendu à leurs vies.  Entre eux deux, il ne serait aucune promesse vaine.  Aucun bientôt.  Aucun un jour peut-être.  Demain, c’est certain, serait tellement beau.  Uniquement tellement beau.

— Excuse-moi, Carole, c’était Monsieur Lanois, il me disait…

— On devait se voir pour parler d’autre chose.  Tu te rappelles ?

— Je sais, Carole.  Mais il me disait que l’on devait se voir de toute urgence.  Je suis désolé, je dois partir tout de suite.  Je te rappelle rapidement pour fixer un autre rendez-vous, promis !

En partant, son rendez-vous dépose sur sa joue un fugitif baiser.  Un baiser de comme si.  Un baiser brouhaha.  Clac.  Clac.  Clac.  Et puis, ses talonnettes s’éloignent vers un horizon qui n’est déjà plus.  Les pupilles de Carole se rouvrent fébrilement, drapées de larmes éphémères.  Mais pareillement à sa table qui vient soudainement de se dépeupler, la table voisine est maintenant désertée.  Uniquement couverte d’une feuille de papier qui tente de fuir la tasse de café qui l’emprisonne depuis.  Ses jambes la portent alors vers cette table qui répandait tout à l’heure tellement de tout.  Qui maintenant ne dit plus rien.  Ses mains agrippent la feuille de papier.  Ses pupilles la parcourent.  Et puis, plus rien.

Une foule un brouhaha

Mais il n’est que ses yeux

L’émoi m’aura blotti

Dans le creux de ses bras

Une foule un brouhaha

Mais il n’est que ses yeux

Et derrière ces pépites

Un sourire apparaît

Un trouble se dessine

Qui semblent dire « Suis-moi ! »

À qui je hurle « J’arrive ! »

Mais qui s’éloignent soudain…

« Ils ne s’éloignaient pas.  Ils ne s’éloignaient pas ! » hurle-t-elle sauvagement à cette rue qui se vide.  De présence, d’amour, et puis de sens.  Comme pour la remplir enfin.  La rue, et puis sa vie.  Sa vie dépeuplée.  Et pleine de rendez-vous.  De rendez-vous manqués.  Irrémédiablement manqués.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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