Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

L’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau…

Il a rompu le silence.  Elle a délaissé les mots, refermé le livre et du coin de l’œil l’observe.  Son regard glisse prudemment de l’homme à la bouteille, de l’horloge à la fenêtre et s’attarde un instant à la surface vitrée, le temps d’interroger son propre reflet.  Jusqu’ici le tic-tac de l’horloge soutenait le rythme de ce qui leur tenait lieu de conversation.  Quelques mots épars, des soupirs et des silences et, entre elle et lui, la bouteille qui peu à peu se vide.  Maléfice ou enchantement ?  Jusqu’ici il y avait le livre où elle pouvait trouver refuge.  Mais le livre git désormais inerte au coin de la table.

Il a rompu le silence, brisé le rythme.  Sa voix à présent couvre le tic-tac de l’horloge.  Dans la fenêtre, la femme scrute son propre reflet, comme si son double pouvait, avec un peu de chance, l’entraîner de l’autre côté de la surface vitrée.  Trop tard.  Encore une fois, elle est restée quand il lui aurait fallu fuir, quand il lui aurait fallu refuser de monter dans ce train qui accélère, s’emballe, s’apprête à dérailler.  Et maintenant, à cause de son inertie, la voilà prise au piège.  « La lune est presque pleine ce soir, dit-elle.  Demain soir, elle sera ronde, et si le ciel est sans nuages… » Mais l’homme n’écoute pas.  Sa voix s’enfle et sa rage et sa colère et ses mots surgissent exaltés par l’ivresse.

Ébranlée, la femme ferme les yeux et se regarde, encore une fois, couler à pic.  Dans les eaux noires d’un lac glacé, elle chute.  Une lourde pierre lestée à ses pieds, elle chute, effleurant au passage les corps-morts de longues épinettes qui jaillissent comme des spectres du plus profond des eaux.  Elle chute et chute encore jusqu’à ce que ses pieds touchent le fond et s’enlisent.

L’homme s’est tu.  À nouveau, seul le tic-tac de l’horloge vient ponctuer le silence.  Sur la table la bouteille est presque vide et le livre git dans un coin, abandonné.  Dans la fenêtre il n’y a plus que le reflet déformé et grimaçant de deux êtres qui ne peuvent se passer l’un de l’autre.  Rescapée des eaux noires, la femme délestée de la pierre ouvre les yeux et se dit qu’il ne lui reste plus qu’à nager, nager jusqu’à l’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau.

Elle a emporté dans ses bagages le livre, le souvenir du tic-tac de l’horloge, de la bouteille posée sur la table, de l’homme que l’ivresse a fini par mener jusqu’au sommeil, jusqu’au seuil de l’oubli.  Le train a quitté la gare.  Au passage à niveau quelques autos font la file.  Dans le jour assombri défilent les villes, les villages et les gares, se suivent les arrivées les arrêts, les départs et bientôt, dans la nuit, le sifflement du train.  Fatiguée, la femme a refermé le livre.  Dans la cabine elle a éteint une à une les veilleuses.  Avant d’aller dormir elle jette un dernier coup d’œil à la fenêtre, le temps d’apercevoir, au loin dans la tourbière, un lac, un lac entouré des corps-morts de longues épinettes et, au milieu du lac, mouvant, mystérieux, l’insaisissable reflet de la lune à la surface de l’eau.

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.  Elle est l’auteure des photographies qui illustrent ses textes.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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Une réponse à Billet de l’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    Quel beau texte, madame L’espérance ! La vie est un livre ouvert où les personnages défilent en se demandant chaque instant s’ils ne devraient pas changer de train.

    Bravo !

    Jean-Marc O.

    J’aime

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