Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Le manège

Au milieu de la place du village, le corps de Jeanne suit harmonieusement les mouvements de son fidèle destrier qui trotte.  Trotte.  Trotte en rond.  Blottie dans son carrousel, elle observe le monde défiler, derrière son regard qui ne lâche pas l’horizon, sans jamais s’y confondre.  Le monde tourne.  Le carrousel tourne.  Jeanne tourne.  Sans que jamais aucun grain de sable ne vienne se glisser dans les rouages de ce mécanisme bien huilé.  Devant elle, un bel homme aux cheveux couleur blé se tient droit sur sa monture, se retournant de temps à autre pour échanger avec elle quelques regards baignés de tendresse.  Derrière elle, un rire éclate.  Un rire vrai.  Un rire d’une fillette de huit ans.  Comme hier et comme demain, aujourd’hui tourne rond.  Sans jamais aucun carambolage, cette farandole de chevaux trotte gaiement.  Jeanne perd un sourire contre l’horizon, les cheveux au vent.

Du haut de ses soixante-dix printemps, Jeanne avait opté pour ce manège-là, à l’automne de sa vie.  Qui l’eut pensé, quelques années plus tôt… certainement pas elle !  Elle se souvient…

Ses premiers pas, elle les avait faits sur cette grande roue qui l’avait accompagnée durant les trente premières années de sa vie…  Trente ans à tourner en rond !  Cinq ans à effleurer le bonheur du bout des doigts, lorsqu’elle parvenait au sommet.  Cinq ans à gésir au plus bas, accompagnée par une impalpable douleur.  Et le reste du temps, à s’emmerder profondément, dans cette vie qui tourne en rond. Elle avait glissé dans la vie, comme on l’y avait poussée, sur cette piste délimitée qui ne laissait place à aucun imprévu.  Elle avait suivi les études que ses parents avaient voulu qu’elle suive.  Et, comme papa, ce furent des études de droit.  Droit, comme son dos auquel on ne consentait aucun répit sur la grande roue de sa vie.  Elle avait eu les passions qu’on lui avait dictées.  Et, comme dans les rêves de maman, elle fit de la danse classique.  Les cheveux toujours tirés pour se rassembler en un chignon arrondi.  Sans jamais tenter un pas dans sa propre vie, elle avait tout bien fait, comme on lui avait dit.  S’engendrant prolongement de papa, avocate renommée.  Réalisant les fantasmes inassouvis de maman, en tant que nouvelle Étoile.  Plaire à papa-maman, plaire à l’instituteur, plaire à ses camarades, plaire à son patron, plaire aux hommes…  Sa vie avait été conduite par ce besoin d’être aimée à tout prix.  En s’y oubliant au passage.  Elle avait été celle qu’on voulait qu’elle soit.

Et puis, le jour de ses trente ans, ça l’avait prise un matin.  Alors qu’elle s’examinait dans le miroir avant de revêtir son masque du quotidien, elle avait distingué cette petite fille qui semblait se débattre.  Cette petite fille qui rêvait d’une autre vie.  Une vie où chaque chose n’est pas à sa place, où l’on n’est pas ce que l’on attend de nous, où une vibrance emporte loin, très loin, de ce monde qui tourne en rond.  Et, ce matin-là, elle avait jeté à la poubelle son masque et avait plongé en ce grand huit pour enfin devenir elle-même.  En un nouveau monde baigné de sensations fortes, elle avait troqué le domicile familial pour un appartement en ville, avait délaissé sa carrière au barreau pour une bibliothèque, en laquelle elle contait toutes ces histoires qui la faisaient vibrer.  Elle avait également abandonné ses ballerines pour d’autres souliers qui se transformaient au gré des rôles qu’elle revêtait dans la troupe de théâtre qu’elle avait rejointe.  Et elle riait, face à l’absurdité de la vie.  Elle qui avait quitté ce rôle endossé depuis de trop longues années, s’amusait à présent à se cacher derrière une Juliette, une Electre, une Antigone…  Elle riait, d’un rire d’enfant.

En ce grand huit qui galopait en une course effrénée, elle vivait enfin la vie dont elle avait toujours rêvé.  Étreignant le bonheur de toutes ses forces, crevant mille et une fois dans les bras d’une douleur vive.  Elle était heureuse, avait mal, mais pour de vrai !  Pour la première fois de sa vie, elle avait le sentiment de vivre pleinement chaque instant de sa vie.  Un jour d’ailleurs, elle avait atteint le sommet le plus haut.  Et le wagon s’y était immobilisé un temps.  Grâce à cet homme qui avait ouvert les portes de sa bibliothèque, ce jour-là.  Ses cheveux couleur blé avaient fendu l’air pour rejoindre le rayon poésie.  Le rayon préféré de Jeanne.  Elle l’y avait rejoint.  Et ils avaient échangé quelques mots, de longs baisers, partagé un bout de chemin et une petite fille.  Huit ans plus tard, ce monde qu’ils avaient bâti ensemble s’était écroulé en une ultime descente furieuse, en ce grand huit d’un bout d’vie.  Un camion poubelle avait renversé leur petite Fanette, la chair de leur chair, leur revanche sur la vie aussi.  Lui, avait survécu un temps en cette insoutenable douleur sans jamais pouvoir la dompter, terminant sa course contre le caniveau creux.  Elle avait vivoté, tant bien que mal, face à ces coups bas du destin, en regagnant sa grande roue d’antan.  Tantôt en haut, tantôt en bas, mais pas vraiment.  Et elle avait poursuivi son chemin ainsi…  Vibrer avec intensité faisait bien trop mal, en réalité.

Et puis, le jour de ses soixante-dix printemps, ça l’avait prise un matin.  Alors qu’elle s’examinait dans le miroir, tentant d’effleurer, pour la énième fois, ce factice bonheur, elle avait distingué cette vieille femme pétrie de sagesse qui semblait lui murmurer quelque chose.  Quelque chose qui ressemblait à un Rejoins-nous !  Et, ce matin-là, elle avait écouté cette voix et avait jeté à la poubelle sa vie d’aujourd’hui pour plonger dans le carrousel d’un autre temps.  Un autre temps où Lui, cet homme aux cheveux couleur blé la baignait encore d’un Amour inconditionnel.  Un autre temps où la petite Fanette parsemait encore ses rires vrais un peu partout, dans toute la maison, dans sa vie, dans son sang.  Un autre temps où elle ne cessait d’étreindre le bonheur de toutes ses forces.

Au milieu de la place du village, Jeanne perd un sourire contre l’horizon, agrippant d’une main cet homme aux cheveux couleur blé, et de l’autre la petite Fanette, les cheveux au vent…

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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