Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

Le Dieu de la science I : Le Dieu des savants

 

Pierre-Simon de Laplace entra.

̶   Comment ! s’exclama Napoléon.  Vous donnez les lois de toute la création et vous ne parlez pas une seule fois de l’existence de Dieu !

Le savant lève les yeux.

̶  Sire, je n’avais pas besoin de cette hypothèse.

Dans son Traité de mécanique céleste, Laplace, à l’aide des mathématiques, organise les connaissances du XVIIIe siècle sur le mouvement des planètes et des satellites.  Pour lui, le monde est une machine gigantesque régie par les lois de Newton.  À l’époque, cette réplique est interprétée comme de l’athéisme.  Or, elle ne renie aucune foi.  Il n’a tout simplement pas besoin de surnaturel pour rafistoler une théorie.

Depuis des siècles, depuis l’Inquisition, depuis Galilée, on accuse l’Église de mettre les bâtons dans les roues de la science.  Or, le Vatican fait ses propres recherches, possède son propre observatoire à Gondolfo, la résidence d’été des papes.  Augustin d’Hippone (354-430), alias saint Augustin, suggère de ne pas rejeter sur des bases bibliques les propositions scientifiques démontrées.  Jean-Paul II écrit : « La science peut purifier la religion de l’erreur et de la superstition ; la religion peut purifier la science de l’idolâtrie et des faux absolus. » Plusieurs scientifiques étaient liés à l’Église.  Nicolas Copernic (1473-1543) est chanoine, médecin et astronome.  Il subtilise le centre de l’univers à la Terre.  Comme les autres planètes, elle orbite autour du soleil, description qui, selon lui, révèle une harmonie digne d’un créateur divin.  Le chanoine belge Georges Lemaître (1894-1966), qui sera nommé évêque, est aussi astronome et physicien.  Il dénoue une impasse cosmologique en proposant le premier l’expansion de l’univers à la base de la théorie du Big Bang.  En maintes circonstances, l’Église Catholique a contribué à l’acquisition de connaissances d’ordre naturel, ou les a appuyés.  Dans un article de la revue Études publié en 1911, le père Jésuite Robert de Sinéty déclare à propos de la sélection naturelle de Darwin : « On peut considérer non comme simple hypothèse, mais comme un fait certain que les espèces systématiques actuelles, dans leur ensemble, n’ont pas été créées immédiatement par Dieu telles que nous les voyons, mais se sont formées lentement au cours des siècles par voie d’évolution.  Ce « progressisme » de l’Église catholique du début du siècle rejette le fixisme (le dogme de la fixité des espèces) d’une interprétation littérale de la Genèse.

Depuis le XVIIe siècle, la science revendique son autonomie face à la politique et la religion.  Or, certaines découvertes scientifiques flirtent avec l’expérience religieuse.  Dans l’excellent numéro hors série de la revue Sciences et avenir publié en 2004 et intitulé Le Dieu des savants, numéro que je résumerai ici, John Hedley Brooke, professeur de sciences et de religion à l’université d’Oxford, écrit : « Beaucoup de scientifiques ne se sont pas reconnus dans des traditions religieuses particulières ; ils ont néanmoins débattu des attributs d’une puissance créatrice transcendante au monde naturel. »

Le scientifique peut-il croire en Dieu ?  Dans ce premier texte, nous étudierons le Dieu des savants qui ont marqué nos connaissances.

Francis Bacon (1561-1626), contemporain de Copernic, philosophe, juriste, scientifique et créateur de l’empirisme, sépare la science de la religion et se méfie des exégèses bibliques pour expliquer les phénomènes naturels quand des causes naturelles et immédiates existent.  Bacon ne renie pas Dieu.  Au contraire, pour lui, c’est un Dieu de miséricorde.  Il a créé le monde en accordant la science à l’homme pour que ce dernier puisse dominer sa création et en assure le devenir.

Galileo Galilei (1564-1642), père de la lunette astronomique, l’ancêtre du télescope, confirme l’approche copernicienne, chose qu’on l’oblige à nier sous la persécution.  Dans Letter to the Grand Duchess Christina, Galilée cite le cardinal Baronio : « La Bible nous enseigne comment aller au Ciel mais pas comment le ciel marche. » Le Dieu de Galilée est mathématiques.  La nature est écrite avec le langage des chiffres et ses formes sont géométriques.  La science doit en déchiffrer le code.  Galilée ne croit pas à une séparation complète entre la science et la religion.  Il croit plutôt que les révélations de la philosophie naturelle aident à mieux interpréter les textes sacrés, la raison, « cet instrument céleste, permettant de révéler le caractère divin de la nature ».

Pour Johannes Kepler (1571-1630), science et religion sont fusionnées, l’astronomie, la philosophie naturelle et la théologie ne font qu’un.  La géométrie chrétienne de la Création représente les pensées de Dieu.  Voici sa troisième loi : le carré du temps de l’orbite d’une planète autour du soleil est proportionnel au cube de sa distance moyenne.  L’existence d’un Dieu géomètre se confirme.

Pour René Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien, philosophe, célèbre pour sa méthode scientifique, la finitude du moi prouve l’existence de Dieu.  Par mes limites, je n’ai pas pu me créer moi-même.  Il faut donc que l’Être existe vraiment, qu’Il ait engendré cette idée infinie, et l’ait déposé dans mon esprit fini.  Par ailleurs, pour Descartes, la conservation du mouvement découle d’un Dieu immuable qui soutient le monde qu’il a créé.

Le Dieu de Robert Boyle (1627 – 1691) est un artisan habile et attentif au moindre détail, créateur d’un monde merveilleux de beauté révélé par le microscope, « de l’aile de la mouche à l’écaille de poisson », un monde impensable si non planifié, dépassant en beauté, en complexité et en précision tout ce que l’Homme a fabriqué et même imaginé.

Isaac Newton (1643-1727) est philosophe, mathématicien, physicien et astronome.  Son Dieu est présence et activité.  Le monde n’est pas que mécanique, un monde sans Dieu.  Dès 1668, il s’intéresse à l’alchimie, à la théologie, à l’interprétation des textes sacrés, à la chronologie des anciennes civilisations, à la recherche d’un principe vital actif.  Étrangement, dans ses travaux, Dieu semble lointain, presque absent.  Sans prononcer son Nom, il décrit les lois mathématiques qui régissent les phénomènes naturels.  « La force d’inertie est un principe passif, par lequel les corps persistent dans leur mouvement ou dans leur repos […].  Il en fallait nécessairement quelque autre pour mettre les corps en mouvement ; et à présent qu’ils y sont, quelque principe pour conserver leur mouvement. » De la chute d’une pomme aux mouvements des planètes, les mêmes lois immuables pour plusieurs phénomènes réguliers impliquent un monde homogène, un seul monde, un seul créateur qui a réglé avec minutie et finesse le mouvement de chaque planète dans une orbite parfaite.  Plus petite, elle exploserait sur le soleil.  Plus grande, elle s’éloignerait et dériverait dans l’espace.  Pour lui, la créativité de l’homme signe l’existence de Dieu.  « Car le pouvoir qui peut faire advenir des créatures non seulement directement mais par le truchement d’autres créatures est considérablement pour ne pas dire infiniment plus grand. » Dans l’esprit de Newton, l’univers est harmonieux, la nature est la même pour tous, elle est régulière, ordonnée, signe d’une sagesse créatrice visant la stabilité et l’éternité.  L’histoire humaine est toute autre.  Complexe, comblée de divisions, de violences, de conflits, de créations éphémères, incompatible avec le salut.

Joseph Priesley (1733-1804), théologien, pasteur, philosophe naturel, chimiste et physicien, décrit le progrès scientifique comme « le moyen qu’a trouvé Dieu pour extirper erreur et préjudice et pour mettre un terme à toutes les autorités infondées et usurpées, et ce dans le domaine de la religion comme dans celui de la science ». Pour lui, la science et la religion, deux abstractions faussement interprétées, luttent ensemble contre la superstition.

William Paley (1743-1805), théologien naturel britannique est le théoricien de l’horloge.  (Voir prochain texte) « C’est comme si un Être avait fixé certaines règles et, si l’on peut dire, fourni […] certains matériaux ; puis légué à un autre être, en dehors de ces matériaux et de ces règles, la tâche de faire le plan de la création. » Pour lui, un Dieu capable de laisser les choses se produire elles-mêmes est plus avisé que celui qui se contente de créer les choses.

Charles Darwin (1809-1882), naturaliste anglais et père de la théorie de l’évolution des espèces et de la sélection naturelle, s’inspire de la pensée de ses prédécesseurs.  Dieu confie à la sélection naturelle le soin de gérer la création.  Darwin a écrit : « Si un être infiniment plus judicieux qu’un homme […] pendant des millénaires et des millénaires avait dû sélectionner toutes les variations qui tendent à une certaine fin.  […] Par exemple s’il avait prévu qu’un chien conviendrait mieux à un pays produisant beaucoup de lièvres s’il a des pattes plus longues et une vue plus perçante – [alors] il [aurait] produit un lévrier. » Plus tard, Darwin renonce au christianisme, clame son athéisme, non pas à cause de ses découvertes scientifiques, mais plutôt sur des questions existentielles liées à la damnation éternelle, et surtout, à la mort prématurée de sa fille bien-aimée de 10 ans.

James Clerk Maxwell (1831-1879) unifie les équations liées à l’électricité, le magnétisme et l’induction.  Il écrit : « L’égalité exacte de chaque molécule, par rapport à toutes les autres de la même espèce, lui donne […] le caractère essentiel d’un article manufacturé, et dissipe l’idée d’une existence éternelle et d’une self-existence.  […] parce que la matière ne peut être éternelle ni exister par elle-même, elle a dû être créée. » Et il s’assure de préciser : « la science est incompétente pour raisonner sur la création de la matière à partir de rien. »

Albert Einstein (1879-1955), père de la célèbre théorie de la relativité, écrit dans Comment je vois le monde que la religiosité cosmique « consiste à s’étonner, à s’extasier devant l’harmonie des lois de la nature dévoilant une intelligence si supérieure que toutes les pensées humaines et toute leur ingéniosité ne peuvent révéler, face à elle, que leur néant dérisoire ».  Dans Physique et Réalité, il écrit encore : « Que l’ensemble de nos impressions sensibles soit ainsi constitué que la pensée puisse les ordonner (maniement de concepts, création et application de relations fonctionnelles déterminées entre eux, et leur rattachement à des impressions sensibles), c’est là un fait dont nous ne pouvons que nous étonner et que nous n’arriverons jamais à concevoir. » Einstein s’émerveille de l’intelligibilité du monde et de son rapport avec la science : « Derrière tout travail scientifique d’un ordre élevé, il y a certainement la conviction proche d’un sentiment religieux, de la rationalité ou de l’intelligibilité du  monde.  […] L’éternel mystère du monde est son intelligibilité. » […] « La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle. » Einstein ne croit pas à un Dieu classique.  Il a plutôt un profond respect pour la nature, un « sentiment religieux cosmique » qui guidera sa quête de réponses aux mystères de l’univers.

Stephen Jay Gould (1941-2002), paléontologue américain, affirme dans Rocks of Ages que « la science peut rendre compte des faits de nature et permettre, grâce à ses constructions théoriques, un certain niveau de compréhension ; mais, sur le plan de la morale et des engagements, la foi religieuse peut inspirer des choix existentiels, ce que la science ne peut faire seule ».

Stephen Hawking (1942 —), célèbre cosmologiste et physicien théorique britannique, défie la médecine et s’entête à survivre à la terrible sclérose latérale amyotrophique.  Quand il suggère qu’avec la théorie du Big Bang, Dieu n’a plus rien à faire puisque la physique quantique offre une explication naturelle de la naissance de l’univers à partir du néant, il ne désavoue pas Dieu, en affirme même l’existence et pense plutôt que « connaître la pensée de Dieu [est] le triomphe ultime de la raison humaine. » Dans Une brève histoire du temps, il doute : « Tant que l’univers aura un commencement, nous pouvons supposer qu’il a eu un créateur.  Mais si réellement l’univers se contient tout entier, n’ayant ni frontière ni bord, il ne devrait avoir ni commencement ni fin : il devrait simplement être.  Quelle place reste-t-il alors pour un créateur ? »

Malgré leurs connaissances, ou à cause d’elles, ces quelques savants éminents à l’esprit ouvert, manipulateurs d’équations et créateurs de théories, humbles devant l’univers, reconnaissent le merveilleux de l’univers et lorgnent le surnaturel.  Petit à petit, d’une théorie à l’autre, d’une application à l’autre, ils réalisent les limites de la science.  Dieu devient la solution.

Au début de ce billet, je posais cette question : le scientifique peut-il croire en Dieu ?  Bien sûr !  On peut très bien être physicien et croire en une Force suprême sans jamais user de métaphysique dans les théories physiques.  La science et la théologie ne parlent pas de la même chose.

Existe-t-il des preuves scientifiques de l’existence de Dieu ?  Nous en reparlerons à notre prochaine rencontre.

Citations tirées de Le Dieu des savants, numéro hors série, Sciences et avenir, 2004.  L’essentiel de ce texte en constitue un résumé.

© Jean-Marc Ouellet, 2012

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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