Billet de Maestitia, par Myriam Ould-Hamouda…

Paradis perdus

Voilà déjà une éternité que Mathilde patiente dans cette immense salle d’attente.  Ils sont des milliards, et au fil des heures encore davantage, assis sur des bancs, adossés au mur, allongés par terre, à s’impatienter.  Tous, le regard oscillant entre un bout de papier et le compteur qui trône au-dessus de l’antichambre.  À chaque bip, mécaniquement, chaque pupille fait un rapide aller-retour.  Et chaque fois, un soupir général s’échappe de toutes ces mines défaites.  Bip.  Mathilde jette un œil sur le compteur : 999 999 945.  Puis sur son bout de papier à elle : 1 000 000 003.  Ça approche…

Bercées par ces tintements quasi réguliers, ses paupières s’affaissent doucement.  Son esprit s’échappe, loin de cette pièce démesurée et froide.  En un bord de mer.  Et ces bips crispants sont vite remplacés par l’éclat des vagues qui viennent cogner les rochers.  Sans s’en apercevoir, Mathilde esquisse un sourire.  Soudain, elle sent quelque chose pénétrer dans sa bulle.  En un sursaut, ses paupières se soulèvent.  Elle perçoit la main de son voisin de banc, tentant de lui subtiliser son bout de papier.  Elle lève les yeux vers le compteur : 1 000 000 003.  Elle se lève d’un bond, lui adresse un regard mauvais, et perd son sourire qui explose sourdement au sol.  Le type jette violemment son pied dessus pour en anéantir les dernières bribes.  Pauvre type, marmonne-t-elle.

Au guichet, une dame d’une cinquantaine d’années l’accueille avec une moue fatiguée.

— Bonjour.  Quelle est votre requête ?

— Je souhaiterais obtenir un passeport pour le bonheur !

La guichetière laisse échapper un sourire narquois.

— Tout le monde vient ici pour ça, madame !  Il faudra m’en dire plus.  Dans quel domaine ?  Travail ?  Amour ?  Famille ?  Autre ?  Pour combien de temps ? Six, douze mois ?  Rayez les mentions inutiles.

— Ben…  Dans ma vie, dans tous les domaines.

Cette fois-ci, la guichetière lâche un rire ronflant qui réveille les quelques malheureux qui ont eu l’infortune de s’endormir dans cette salle d’attente infinie.

— Bon, assez plaisanté, je vous donne le formulaire à remplir.  Vous y joindrez une photocopie de votre carte d’identité, de votre extrait de naissance, ainsi qu’un curriculum vitae et une lettre de motivation.  Sa main se dirige vers le bouton pour ajouter un chiffre au compteur, quand Mathilde hurle :

— Non, mais… Vous savez depuis combien de temps j’attends ici ?!

— Comme tous ceux qui patientent ici a priori…  Avec un dossier complet de surcroît.  Au revoir, madame.

Devant tant de mépris, les mots lui manquent.  Elle baisse la tête et se résigne, lâchant un au revoir pétri d’amertume avant d’accéder à la sortie, formulaire entre les mains.

Tant pis.  Elle avait perdu assez de temps à attendre ici.  Elle n’y retournera plus, c’est décidé, pense-t-elle, en jetant ce foutu formulaire dans la première corbeille qu’elle croise.  Tant pis.  Sa vie suivra le même chemin qu’elle avait toujours emprunté.  Elle se lèvera tous les matins, sans envie, sans sourire, pour passer la journée à faire ce boulot qu’elle déteste.  Tant pis.  Elle rentrera chez elle, tous les soirs très tard, sans envie, sans sourire, pour affronter ces nuits vides et fades.  Tantôt à s’abrutir devant un programme télé.  Tantôt dans les bras d’oiseaux de passage.  En attendant le jour suivant.  Et cætera.  Tant pis.  Elle avait sûrement mérité tout ça, après tout.  Sinon pourquoi ?  Avant de rentrer chez elle, elle pénètre dans un parc qu’elle distingue pour la première fois, se pose sur un banc, prend sa tête entre ses mains et laisse échapper quelques larmes.

À quoi bon tout ça ?  Elle se pendra demain, peut-être.  Elle relève la tête pour perdre son regard contre l’horizon, quand elle perçoit deux autres yeux perdus contre son corps à elle.  Leur propriétaire s’approche d’un pas lent, et d’un ton chaleureux l’apostrophe :

— Alors, mademoiselle, on a perdu son sourire ?

— Oui, dans une poubelle un peu plus loin, lui répond-elle en désignant le grand bâtiment gris.

— Je vois…  On a suivi le troupeau pour chercher son passeport pour l’enfer ?

— Vu le sourire que vous affichez, vous avez dû l’obtenir, vous.  Vous êtes méprisant.  Et… merde, allez vous faire foutre, avec votre bonheur, et laissez-moi tranquille !

— L’obtenir ?  Leur bout de papier de misère ?  Dieu m’en garde, ma belle, je vise un peu plus haut que ce pseudo bonheur en CDD.  Pas vous ?

Le sourire qu’il affiche l’écœure.  Mais, curieusement, sa présence l’apaise.  Il tend sa main vers elle :

— Venez, il faut que je vous fasse découvrir quelque chose…

De toute façon, elle n’a plus rien à perdre.  Elle le suit.

[…]

L’orée d’un bois.  Mathilde affiche une moue dépitée.  Ce type est probablement un dégénéré de plus qui aspire à une coucherie sauvage.  Tant pis.  Il faudrait vraiment qu’elle arrête d’espérer ce « elle ne sait quoi ». Mécaniquement, elle déboutonne son chemisier, quand la main de l’inconnu l’arrête.

— Entrons, et venez découvrir un autre monde que celui que vous ne connaissez que trop.  L’homme se penche pour ramasser quelque chose, et se relevant, il lui tend une fleur sous le nez.

— Respirez…

Mathilde obtempère et inspire profondément.  Une question glisse sur les lèvres de l’homme :

— Que sentez-vous ?

— C’est étrange, c’est l’odeur de la crème brûlée que ma grand-mère me préparait le dimanche…  Euh…  Non…  C’est le parfum d’un bord de mer…  Plutôt celui d’un champ de blé, peut-être… Ou…

L’homme reprend :

— Ou ?

Mathilde ne répond pas.  Elle laisse son esprit voguer en ces souvenirs d’un temps oublié.  Puis, reprenant ses esprits, elle le questionne à son tour :

— Qu’est-ce que c’est, ce truc ?  Une drogue ?

— Pas le moins du monde, jolie demoiselle.  C’est votre premier pas pour regagner petit à petit les petits bonheurs de la vie.  Souhaitez-vous poursuivre la visite de ces paradis perdus ?  Déstabilisée, Mathilde baisse sa garde et opine de la tête, un sourire au bord des lèvres.

Notice biographique

Myriam Ould-Hamouda (alias Maestitia) voit le jour à Belfort (Franche-Comté) en 1987. Elle travaille au sein d’une association pour personnes retraitées où elle anime, entre autres, des ateliers d’écriture.

C’est en focalisant son énergie sur le théâtre et le dessin qu’elle a acquis et développé son sens du mouvement, teinté de sonorités, et sa douceur en bataille — autant de fils conducteurs vers sa passion primordiale : l’écriture. Elle écrit comme elle vit, et vit comme elle parle.

Récemment, elle a créé un blogue Un peu d’on mais sans œufs, où elle dévoile sa vision du monde à travers ses mots – oscillant entre prose et poésie – et quelques croquis,  au ton humoristique, dans lesquels elle met en scène des tranches de vie : http://blogmaestitia.xawaxx.org/

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche :https://maykan2.wordpress.com/)

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