Billet de L’Anse-aux-Outardes, par Claude-Andrée L’Espérance…

Le pèlerin

J’ai exploré tant de chemins

tant d’avenues d’où l’on revient

parfois brisé et parfois fou

d’autres fois nu et à genoux

avec mon sort entre les mains

et dans mes poches à peu près rien

j’ai visité tant de pays

au gré des ombres de ma nuit.

 Le Vieux aimait ça, chanter.  Cette chanson-là, c’était sa préférée.  Y’avait même ajouté un couplet pour moi.

Hors de la ville ou en son cœur

j’ai croisé d’autres voyageurs

dans la noirceur des nuits sans lune

d’autres compagnons d’infortune

combien alors, je ne sais plus

peut-être cent, peut-être mille

je vous le jure, je les ai vus

le corps brisé, l’âme en exil.

 

Un couplet juste pour moi qu’y disait. Pis moi, j’faisais semblant d’y croire. Faut dire qu’ le Vieux avait passé tellement d’années à faire la route du fleuve qu’y’avait sûrement du vrai dans son couplet.  Pis moi, j’devais bien faire partie des cent ou des mille…

Le soir où j’l’ai rencontré, j’cherchais une place à squatter.  En marchant sur la grève, pas loin des hangars à bateaux, j’avais vu d’la fumée.  Tout doucement, j’me suis approché.  C’est là qu’j’ai vu, assis dans le sable, le regard tourné vers le fleuve, un vieux monsieur qui faisait griller du pain sur une broche en métal, au-d’sus des braises. Y’avait deviné ma présence parce que, juste au moment où j’passais loin derrière lui, sans même se r’tourner. y m’a crié  :

« Approche, aie pas peur, le jeune.  Viens t’asseoir ! »

Ce soir-là, y’avait fait bouillir de l’eau dans une p’tite casserole,  pis on avait bu du thé. Moi j’aurais aimé mieux du fort ou d’la bière, mais j’avais pas d’argent, pis le Vieux disait, en r’gardant l’ fleuve, qu’y buvait pas, qu’y buvait pu.

« Veux-tu ben m’dire, Sébaste, pourquoi j’prendrais un coup quand j’ai toutes ces eaux-là pour me soûler l’regard à longueur de journée ? »

J’lui avais dit mon nom, mais j’ai jamais su le sien. À chaque fois que j’ai cherché à savoir, j’ai eu droit à un long silence. Pas d’papiers, pas d’nom, pas d’adresse…  Une vie à marcher le long des ch’mins pour ramasser des cannettes pis des bouteilles vides.  Une vie à marcher en poussant sa voiturette, beau temps, mauvais temps, emmitouflé dans son parka de nylon doublé, usé, taché, brûlé par le soleil ; son parka qui, à force d’être porté, avait fini par prendre la couleur d’la poussière des ch’mins. Beige, gris, une couleur entre les deux ? Difficile de mettre un nom sur une couleur qu’y a pas d’couleur.  Pareil pour sa barbe, pis sa tignasse. Sans farce, de loin on aurait dit la toison d’un bœuf musqué.  Une bête sauvage, le Vieux. Y’a pas à dire, son allure faisait peur au monde, mais fallait pas s’arrêter à ça. Fallait plutôt voir ses yeux. C’est comme si, à force de côtoyer l’fleuve, de « s’imbiber le regard de ses eaux », comme y disait, ses yeux avaient fini par en prendre toutes les couleurs.

Les derniers jours, y’étaient plutôt « couleur des jours de fleuve sombre, couleur  des jours de fleuve à la pluie, des jours de fleuve à la tempête… »  Y parlait comme ça, le Vieux.

Hier, j’ai eu la visite d’une policière de la SQ.  Elle m’a posé des tas de questions. Qu’est-ce que tu voulais que j’lui dise ?  Est pas restée longtemps.

« Vraiment triste de finir comme ça !  Pas d’papiers, pas d’adresse, un corps sans nom dans un tiroir d’la morgue… »

C’est c’qu’elle a dit en partant.

Victime anonyme d’un chauffard, le Vieux…  Découvert à moitié mort dans l’fossé, un beau matin d’octobre, par un couple de touristes qui s’étaient arrêtés sus l’bord du ch’min pour admirer l’fleuve.  La policière m’a raconté que, quand est arrivée sur les lieux de l’accident, la femme en état de choc arrêtait pas de répéter :

« Cette année nous voulions voir le fleuve, l’an prochain nous ferons Compostelle… »

Tu sais, toi, où c’est Compostelle ?

Notice biographique :

Claude-Andrée L’Espérance a étudié les arts plastiques à l’Université du Québec à Chicoutimi. Fascinée à la fois par les mots et par la matière, elle a exploré divers modes d’expression, sculpture, installation et performance, jusqu’à ce que l’écriture s’affirme comme l’essence même de sa démarche. En 2008 elle a publié à compte d’auteur Carnet d’hiver, un récit repris par Les Éditions Le Chat qui louche et tout récemment Les tiens, un roman, chez Mémoire d’encrier. À travers ses écrits, elle avoue une préférence pour les milieux marins, les lieux sauvages et isolés, et les gens qui, à force d’y vivre, ont fini par en prendre la couleur. Installée aux abords du fjord du Saguenay, en marge d’un petit village forestier et touristique, elle partage son temps entre sa passion pour l’écriture et le métier de cueilleuse qui l’entraîne chaque été à travers champs et forêts.

(Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/)

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