Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

 

Canard ou lapin ?

 

Regardez l’image ci-contre.  Que voyez-vous ?  Un canard ?  Penchez la tête, changez la perspective.  Et maintenant ?  Un lapin ?

Une image, deux perceptions.

Ce dessin, dont l’origine reste obscure, a été utilisé par Joseph Jastrow dans son livre Fact and Fable in Psychology publié en 1898.  La figure peut représenter un lapin, ou un canard.  Les mêmes traits, le même dessin, la même impression sur la rétine, le même effet sensoriel transmis au cerveau, seront interprétés de deux façons : tantôt un anatidé, tantôt un lagomorphe.  (1)

Franz Brentano est père de la Gestalt Psychology, la théorie de la forme.  Selon cette théorie, nous ordonnons nos perceptions actuelles ou passées selon des « formes », souvent préconçues.  Par exemple, nous voyons du courage ou de la lâcheté dans l’attitude d’un individu.  Or, les sens ne perçoivent pas le courage ou la lâcheté.  Nous voyons une action, nous entendons une parole.  Au cinéma ou au théâtre, le comportement d’un personnage nous apparaîtra comme l’un ou l’autre selon les formes plus ou moins accentuées, imposées par l’acteur, le metteur en scène, le réalisateur, la musique…  Dans la vie réelle, il n’y a pas de metteur en scène.  La situation est plus complexe et souvent plus ambigüe.  Avons-nous affaire à du courage ou à de la lâcheté ?  En fait, le sentiment que nous éprouvons envers notre propre courage ou notre propre lâcheté influencera notre interprétation.  Ainsi, les objets ne nous apparaissent pas tel qu’ils sont, mais bien vêtus d’une forme, d’un vêtement, que nous décodons selon notre vécu, forme que nous ne réalisons souvent que lorsque les choses changent d’aspect.  Une parole, un aveu, une information au sujet d’une même réalité, d’un même spectacle, d’une même personne, apporteront une signification nouvelle, changeront notre regard sur l’autre, nos sentiments à son égard.  Et nous nous demanderons si le changement de regard a changé nos sentiments, ou si à l’inverse, nous voyons autrement parce que nos sentiments ne sont plus les mêmes.

Par ailleurs, dans la réalité, nous ne repérons bien que les choses que nous nous attendons à voir.  Les choses inattendues, incongrues, passent souvent inaperçues, et provoquent un malaise chez celui qui les découvre.  Nous remarquerons plus aisément le sapin dans une forêt de feuillus qu’un bouleau avec une bouche et des yeux.  Nous avons des idées préconçues de ce que devrait être le monde, ce que nous appelons la réalité.  Nous voguons sur un paradigme du monde.  Celui que nous sentons.

Imaginez ceci.  En proportion, l’électron est aussi distant du noyau de l’atome que la Terre du Soleil.  Le nombre d’électrons détermine l’atome, l’élément, qui s’unit à d’autres pour former des molécules, la matière.  Cette dernière se modèle pour devenir nos cellules, qui s’assemblent pour former nos organes, notre corps.  Maintenant, une autre échelle.  Les planètes tournent autour de leur soleil respectif, les systèmes s’assemblent pour devenir des galaxies, puis des constellations.  Jusqu’à l’infini ?  Et si cet infini, que nous ne percevons pas, n’était en fait qu’une autre structure dépassant l’entendement, un Mégacorps, composé de l’ensemble des constellations, vaquant à des activités extraconceptuelles.  Et si nous n’étions que des organismes microscopiques se multipliant sur la Terre, des virus pour le Mégacorps, comme ceux qui s’accrochent à nos cellules.  Et si nos actions perturbaient le Mégacorps, le rendaient malade selon leurs natures ?  La capacité insignifiante de nos instruments nous interdit de voir au-delà d’une certaine limite.  Nous sommes comme des êtres infinitésimalement petits, postés sur un électron, qui observeraient le noyau, émerveillés, ignorants qu’au-delà de leur capacité d’observation, il y a nous, humains, qui vaquons à nos quotidiens.

Loufoque ? Sans doute.  Mais qui sommes-nous pour le jurer ?  En toute sincérité, pouvons-nous être absolument certains que le réel se limite à nos sens, à nos instruments de mesure ?

Non !  Parce que la réalité est fourbe.  Elle est la caverne de l’allégorie.  Nous observons des ombres, nous jurons que rien d’autre n’existe, alors que nous hésitons entre canard et lapin.

(1) Pascal Nouvel, Philosophie des sciences, PUF

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

Une invitation à visiter le jumeau du Chat Qui Louche : https://maykan2.wordpress.com/

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2 Responses to Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

  1. Hélène Bédard dit :

    J’aime beaucoup ton écriture. Quelle plume!!
    Merci

    J’aime

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