Balbutiements chroniques, avec Sophie Torris…

9,99 $eulement !

À Chat en ligne,

Vous n’êtes pas du genre lèche-bottes.  Je risque donc avec cette chronique de me prendre une veste.  Ça va peut-être vous chiffonner, mais aujourd’hui, on va parler tissu, souliers, vêtements, bijoux, parfums, breloques, et il est hors de question que la gent masculine se débine.  Messieurs, mon Chat, que ce soit bien clair entre nous, vous risqueriez de me froisser si vous repassiez plus tard.  Car après tout, c’est entre autres parce que les hommes sont des coureurs de jupons que nous en magasinons, et si les filles aujourd’hui sont accros au shopping, c’est tout simplement parce qu’elles ne pensent plus qu’à cette quête : trouver l’étoffe d’un héros.

Et puis, un beau jour, parfois, on trouve chaussure à son pied.  Le magasinage devrait alors perdre sa raison d’être.  Le héros nous cire si bien les pompes qu’on le laisse porter la culotte.  Enfin, on le lui laisse croire.  Car, tandis qu’il va s’en jeter un petit derrière la cravate, et alors qu’on s’était pourtant drapée de bonnes intentions, on va de nouveau perdre ses bas au centre commercial.  Constat : la même ardeur nous brûle et le désir s’accroît quand l’effet se recule.  Rien à faire !  Le magasinage et les filles sont comme cul et chemise.

Il aurait été évidemment simpliste de faire reposer uniquement sur l’homme notre propension à la surconsommation vestimentaire.  J’avoue qu’il m’a plu, messieurs, mon Chat, de vous tailler un costard quand vous nous remontez constamment les bretelles au sujet d’achats qui vous semblent inconsidérés.

 Ne pensez pas, toutefois, que nous sommes totalement responsables de ce soi-disant mauvais pli.  Sachez de plus que je ne suis pas complètement à côté de mes pompes quand je vous fais porter le chapeau, messieurs.  En effet, des études très sérieuses ont constaté un pic compulsif d’achats en période d’ovulation.  S’il y a bien un moment où l’habit ne doit pas faire le moine, c’est quand nous sommes fertiles, non ?  Au commencement donc était la faim.  De vous, messieurs.  C’est donc de prime abord pour éviter de faire tapisserie que nous nous tirons à quatre épingles.  Cette boulimie acheteuse tout hormonale est donc une question de survie.  De l’espèce.

Moi, je sais magasiner.  J’ai fait mes preuves.  Je me suis dégoté le plus charmant des costumes trois-pièces sur mesure.  Tricotées serrés, trois pièces qui restent dans les jupes de leur mère sous l’étoffe du héros.  Le magasinage aurait dû alors perdre sa raison d’être.  J’ai en effet pris plaisir à retrousser mes manches et, comme bien d’autres jeunes mamans, à laver mon linge sale en famille.  Ceinture ! De toutes les façons, nous laisse-t-on alors le temps de triper sur autre chose que sur les têtes de gondole des épiceries ?  Je me suis dit pendant quelque temps que j’étais bien dans mes vieilles baskets.  Jusqu’à ce que le moral me tombe dans les chaussettes.

Vider son bas de laine, après des jours d’abstinence pour certaines, des mois pour d’autres, équivaut à un plaisir proche de l’orgasme.  D’ailleurs, la première fois qu’on cède à cette tentation extraconjugale, c’est souvent sous le manteau, seule, en proie à une délicieuse culpabilité et sous le couvert d’un tissu de mensonges.  Je vous avoue, le Chat, que ce jour-là, je suis rentrée chez moi à pas de velours afin de planquer l’objet du gros délit de magasinage.  Comme il aurait été évidemment inhumain de retourner un achat qui m’allait comme un gant, je l’ai abandonné quelques semaines dans le fond d’une armoire.  Nous sommes plus nombreuses que vous ne le pensez, cher Chat, à partager cette tactique.  C’est donc d’un air faussement candide que nous finissons par enfiler nos emplettes, un beau petit matin (après avoir avalé la facture pour ne laisser aucune trace, bien entendu), et si par hasard l’œil de l’homme se fait soupçonneux, c’est sans équivoque que nous pouvons alors assurer : « Nouveau ?  Mais pas du tout.  J’ai acheté ça, y’a des semaines ! »  Si l’œil, malgré tout, reste réprobateur, il est facile de le mettre dans sa poche en ajoutant : « C’était en solde ! »

Je fais à peine dans la dentelle, le Chat.  Le magasinage exige quelques bassesses.  C’est comme ça.  Mais là où j’en ai ras la casquette – ou plein mon casque, si vous préférez –, c’est que vous avez tendance à considérer cette activité essentiellement féminine comme un passe-temps futile, alors qu’elle n’a rien de frivole.  En effet, nous savons aujourd’hui que le shopping est une stratégie de collecte innée qui date du temps des cavernes*.  Les hommes se chargeaient alors de la chasse et les femmes de la cueillette.  La femme d’aujourd’hui, qui adore faire de longues expéditions dans les boutiques, reproduit tout simplement le comportement de son ancêtre à la recherche de racines comestibles.  Tout comme Dame Cro-Magnon se fiait à la couleur, à la texture et à l’odeur pour s’assurer des meilleures récoltes, nous consacrons autant de temps et d’attention au choix de nos fringues.  Bref, si la dépense n’excède pas les moyens, la fièvre acheteuse n’est aucunement pathologique.  Il est donc tout à fait normal qu’à l’instar de nos consœurs d’antan, nous retournions régulièrement sur le lieu des meilleures récoltes.  Pour vous, messieurs, mon Chat, c’est une tout autre paire de manches.  Si vous vous fichez du magasinage comme de votre première chemise, si vous êtes capables de rentrer chez vous à brûle-pourpoint après un simple achat, c’est que vous reproduisez inconsciemment le scénario ancestral du chasseur qui, ayant tué la bête, devait la ramener à la caverne avant qu’elle ne pourrisse.

Vous n’avez pas fini d’en découdre avec moi.  Et de fil en aiguille, je compte bien, messieurs, mon Chat, vous convaincre à plates coutures de l’utilité d’acheter aussi, de temps en temps, quelques inutilités.  Avant d’envisager l’éventuelle fermeture éclair de nos comptes joints, vous devez savoir que le shopping, tout comme hier les cueillettes néandertaliennes, est un haut lieu de socialisation.  Une journée de boutiques avec une copine consolide l’amitié.  Or, ce sentiment de complicité, exacerbé par les déambulations brasdessus-brasdesourire et les bavardages incessants, stimule une sécrétion avantageuse d’endomorphines, hormones à propriété antalgique.  Le magasinage, entre autres trips de filles, apporte autant de vitalité et de sensation de bien être qu’une partie de volley-ball, et ce, sans se mouiller la chemise.  Le magasinage a donc tous les atouts d’un sport d’équipe.  Alors certes, le Chat, my tailor is rich, mais ma santé en dépend.

Et puis rassurez-vous, elles sont peu nombreuses celles qui poussent le vice à acheter chat en poche.  Les vraies accros au shopping préfèrent traquer la bonne affaire.  Car rien ne vaut, après avoir batifolé toute une journée dans une forêt de cintres, après avoir oublié de se nourrir, après s’être déshabillées et rhabillées soixante-douze fois dans des alcôves dont l’air vicié d’épices corporelles étourdit, après avoir paradé nos fous-rires mal fagotés devant les miroirs, rien ne vaut, en effet, alors que tout semblait fichu, alors que l’on était prêtes à rendre son tablier, la découverte du petit jean à 9,99 $ qui nous fait le même petit cul que Cindy Crawford.

Là, le bonheur est dans le prix.  Alors, le Chat, courons-y vite !

Sophie

* Selon Daniel J Kruger, University of Michigan

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.

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3 réponses à Balbutiements chroniques, avec Sophie Torris…

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  2. Anonyme dit :

    Chère Sophie!
    T’es super d’avoir flairé la piste pour un décryptage relevant de nos ancêtres en ce qui concerne le magasino-cueillette! La bonne affaire! Je pourrai dire à mon homme que je pars faire l’épicerie et reviendrai les bras chargés de paquets… bons à porter!

    Francine xxxx

    J’aime

    • Sophie Torris dit :

      Ma belle Francine…En plus c’est pas moi qui le dis…C’est un éminent professeur du Michigan. Fait que tu peux partir magasiner tranquille. Le professeur-chercheur est prêt à porter tous les blâmes de ton homme! T’es couverte! Merci beaucoup de me lire et de commenter. J’adore les commentaires. J’en magasinerais des tonnes si j’en avais les moyens. :)!

      J’aime

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