Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

 

La plume du corbeau

 Elle git sur le sol.  Noire.  Seule.  Les autres, où sont-elles ?  Pour quelle chair agissent-elles ?  Elles protègent, glissent sur l’air, se laissent emporter par le vent, planent au-dessus des regards méfiants.

Plume sur le bitume, pourquoi mérites-tu mon œil soupçonneux ?  Noire tu es, comme l’obscurité, comme la nuit.  Tu n’as fait aucun crime, mais mon mépris passe par ce que tu es.  Tu es noire.  N’est-ce pas assez ?!  N’étais-tu pas sur cet oiseau, ce rapace, qui rôde sur la mort, qui plane en quête de mort, qui se nourrit de mort ?  Je n’aime pas les ténèbres, je n’aime pas la mort.  Et de toujours, l’ombre volante a mauvais renom.  Exécutions, cimetières, voilà ses domaines.  Jadis, les Anglais soutenaient que cette chair fuyant la Tour de Londres, la mort frapperait la famille royale, ou le royaume chuterait devant l’ennemi.  On a dit que l’esprit du Roi Arthur habite cette chair.  La tuer prêterait au sacrilège, et à la malchance.  Les Indiens d’Amérique l’appelaient « messager de la mort ».  Poe, ce grand poète, mit en vers sa sinistre nature.  Tout ça, parce qu’un roi de la dynastie des Hapsburgs extermina la horde qui avait trouvé refuge dans une tour de son château.  Depuis, vous avez croassé au-dessus de Marie-Antoinette et de sa guillotine ; vous avez nargué l’Empereur Maximilien tué par balle au Mexique ; vous avez pleuré au-dessus du Prince Rudolf d’Autriche et de l’amour de sa vie, la Comtesse Maria Vetsera, alors qu’ils consommaient leur pacte de suicide ; vous avez tremblé au-dessus de l’archiduc Ferdinand assassiné à Sarajevo, événement qui catalysa la Première Grande Guerre et mena à l’extinction de la dynastie des Hapsburg.  (1)

Pourtant cette chair est sociable.  À la mort d’un membre de la bande, vous respectez un rituel funéraire, des protestations rauques s’étirent des heures et des heures.  Y aurait-il un cœur sous ce lugubre plumage ?  Noire relique, me méprendrai-je sur ta nature, sur celle de la chair qui t’a abandonnée ?

L’habit ne fait pas le moine, dit l’adage.  Le noir de ce plumage, de ce ramage, ne serait-il que fausse représentation ?  Y aurait-il du bon sous ces sinistres attributs ?  Rares les Hitler chez les moustachus.  Rares les Magniotta chez les gais.  Et les cheveux blancs n’assurent pas la sagesse.

Cette chair est si proche de la mienne.  Elle a des yeux, un cou et des pattes, son estomac digère, son foie purifie, ses poumons respirent, son cœur bat.  Comme moi, elle se nourrit de viande, fraîche ou morte, elle boit.  Comme elle, je chante faux, je croasse mes objections, je pleure la perte d’un semblable.  Je plane sur une société cruelle, contrôlée par des forces obscures.  Comme cette chair, je profite des occasions qui se présentent à moi, et au surcroit, je gaspille les ressources, je détruis la Nature qui nous nourrit.  Je juge ma pilosité souveraine, et méprise la douteuse noirceur de ton plumage.  Mais… qui suis-je pour te juger ?  Plus digne que toi ? Ou mon regard n’est-il que l’instrument de ma propre noirceur ?

(1)    http://www.forteantimes.com/features/articles/879/myths_of_the_raven.html

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

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