Un récit de Jacques Girard…

 

La mante ouvrière

Son cher bungalow…  Notre voisine ne vit que pour son château, comme elle l’appelle. Sa douce retraite.

Ce bout de femme, énergique,  y investit les fruits de son travail et y consacre tous ses loisirs.  Même sa vie amoureuse est subordonnée à son royaume.  Cet amour, donc, elle le partage entre son fils et sa propriété – ou vice versa.

Disons plutôt que les attentions qu’elle dispense à son rejeton gravitent autour de la maison. La mère se justifie en disant que la propriété lui reviendra, à lui. Il  met ses petites mains à l’épaule. À l’entendre parler, sa maison – elle insiste sur l’adjectif possessif – tombe en ruine et elle s’accuse de la négliger. Sa conscience trouve quelque répit dans la peinture fraîche.

Le dernier  cri des fenêtres orne les ouvertures et les portes se succèdent au gré des modes. Dans la rue, elle est la seule à pouvoir profiter d’une verrière. Toutefois, le peu de temps dont elle dispose ne lui permet pas d’en jouir. Le chat a élu domicile dans le solarium.

Où la travailleuse puise-t-elle ses fonds? Tout est toujours trop cher sauf lorsque c’est pour améliorer son coquet bungalow qui se démarque de ceux des voisins, pourtant de la même fournée.

L’ouvrière architecte est fière de l’avoir refait de fond en comble.

L’été, au lieu de profiter des bienfaits de « sa » piscine, le bout de femme fait la guerre au chiendent, vêtu de son costume de bain et d’une paire de bottes.  Elle regarde le gazon pousser dans  l’espoir de le tondre aussitôt. Sa tondeuse, c’est son exercice, jamais remisé.

En hiver, elle se métamorphose en ouvrière, boucle sa ceinture et améliore le sous-sol, repeint une pièce ou modernise tel coin. « Y a toujours quelque chose à faire dans une maison », répète-t-elle.

Le printemps, elle brasse la neige afin d’activer la fonte. Cette ouvrière ne lit que des revues consacrées aux travaux      de     rénovation,     d’agrandissement     ou d’embellissement. Ma maison, Décorez votre maison, Réno­ ci Réno-là, Les Jardins d’aujourd’hui remplissent le porte-revues et sa tête d’idées nouvelles.

Avec elle, la conversation bifurque indéniablement sur la… maison, sa maison plutôt.

Donc, sa vie s’écoule entre son travail à l’hôpital et son royaume dont elle veut améliorer la valeur.

— Une propriété, ça prend de la valeur, affirme-t-elle, à condition de s’en occuper.

Par conséquent, adieu aux samedis, dimanches, jours fériés, congés. Le mot « repos » l’insulte et « grasses matinées », ce plaisir tant convoité par une armée de travailleurs, la met hors d’elle. L’incontournable rendez-vous à l’épicerie équivaut à une perte de temps. Vous voyez un peu le portrait.

Une opération à un genou ne l’a pas empêchée d’ajouter une seconde rocaille entretenue à un brin d’herbe près. Appuyée sur une canne,  l’éclopée maniait la pelle et poussait la brouette quand  même.  Une collection d’outils couvre deux murs du garage, voilà ses bijoux. Ce que notre voisine fait doit être fait dans les normes, sinon à la perfection.

Toutefois, lorsque de gros travaux, des travaux majeurs, s’annoncent,  notre voisine change de tactique. Un homme entre alors, comme ça, dans sa vie.

La clôture et le patio, sur lequel on  ne la voit jamais, portent la griffe du beau Marcel. On a baptisé « Hugues »  le garage et « Jean » le toit. La verrière s’appelle « Normand ». Elle s’est réconciliée avec son ex-mari et le père de son enfant, le temps qu’il  transforme la maison du  tout  au  tout.   La première fois, on s’entend. Eh oui, intérieur et extérieur.

Comme la mante religieuse, l’ouvrière d’occasion l’a répudié une fois l’œuvre accomplie.

Avec ses amoureux du moment, cette femme, une femme de tête, assez coquette et agréable, est fidèle et semble vivre un grand amour.

Jusqu’à la rupture des tourtereaux. L’éplorée se console dans le travail. Elle trouve refuge dans la maladie. Puis, un nouvel homme fait son apparition. Comme ça. Non !

« Un chantier se prépare », en conclut ma femme. Pourtant, tout a été refait. « Qu’est-ce qu’elle mijote ? » se demande l’entourage. On spécule sur l’agrandissement du salon de bronzage. Peut-être un autre étage.  Un second garage. Pas le patio !

L’homme est un ami de son ancien mari, un compagnon de chasse et de pêche, glisse-t-elle dans la conversation à la hauteur de la clôture.

On le sait. Un pauvre homme. Sa femme et lui font maison à  part;  lui en  bas, elle en  haut.  Des dépressions répétées torturent sa conjointe. Notre voisine lui offre une oreille attentive et réconfortante.

« Ça lui fait du bien », argumente la psychologue…

« Attention, il n’y a rien entre nous », se défend-elle avec des poses de vierge offensée. L’homme est manœuvre, ouvrier de métier et électricien de surcroît. Il est adroit dans le domaine de la construction.

Un jour, on apprit,  de sa bouche, qu’elle s’était acheté un chalet. Un chalet qui avait  besoin de beaucoup de réparations…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

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