Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

 

Monstrueuse église

  La façade n’offrait rien de plus qu’une église portugaise classique : pierres grises, statues pieuses, pigeons lourds sur le parvis. Mais dans les entrailles de l’édifice, les jeunes gens eurent un haut-le-cœur face au débordement de décoration, littéralement monstrueux. Rien d’épuré ici. Des dorures vieillies à fatiguer les yeux. Des torsades, des volutes, mille fioritures se démenaient pour étouffer la vue tout autant que la foi. On aurait pu se croire dans le ventre de l’enfer ; une suffocation étranglait tous les sens. Ils furent mal à l’aise, horrifiés par la façon dont l’humain croyait bon, parfois, d’exprimer sa ferveur à l’aide d’un luxueux mauvais goût.

Ils prirent néanmoins le temps de visiter les lieux, en silence, car il y avait ici encore quelques croyants, quelques silhouettes sombres contrites dans la prière, écrasées par ce décor digne d’une page de Dante.  T. quant à lui était subjugué par ce déploiement d’effroyables splendeurs. Il inspectait ardemment chaque volute, osait poser un doigt sur quelque boiserie. Il oubliait Emeline ; son attention était entièrement dévorée par cet infernal décor. Il n’y avait sur les murs aucun espace laissé à un doux dénuement.

Ils passèrent sans mot dire, mais en roulant des yeux goguenards et craintifs, devant un christ agonisant, gisant dans sa maigreur et sa mort. Ils étaient tous athées – c’était peut-être là leur seul point commun avec la musique – et ne regrettaient pas ce choix lorsqu’ils contemplaient cette souffrance faite culte.

 Ils eurent l’impression, en sortant au grand jour, de revenir d’un périple au fin fond de la terre. Un soleil bienvenu les aveugla en même temps qu’il renforçait leur impression d’être plus en vie que jamais. Comme on peut se sentir après un enterrement. Étrange sensation d’être vraiment vivant après avoir caressé, même des yeux, une mortalité.


L’amour du ciel

Gonflé, le rideau se gorge d’air lourd. Le vent l’aime, le vent l’étreint, vient se faufiler dans chacune de ses fibres pour le soulever en silence et le tissu bouge, danse, comme habité par un fantôme potelé. La lumière glisse, liquide, sous l’ourlet pesant, poussiéreux, et l’œil, étonné, découvre le crépuscule italien dans un éblouissement. Les nuages sont peints par Michel-Ange, ronds, purs, cotonneux, à peine percés par l’orange solaire. Les rayons de l’astre font valser la poussière qui se prend pour de l’or et le ciel indigo semble jouer des coudes pour se faire une place au sein de ce cosmos.
Laisse le vent couler. Laisse le rideau voler. Laisse faire. Regarde. Le monde comme un tableau, armé de sa grâce affûtée, perce tes yeux qui jamais ne s’en remettront.
Sur le sol on dirait des larmes.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concouJrs littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)

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