Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

Le mur

 Le 21 juillet dernier, j’étais sur les Plaines d’Abraham. Presque seul. 75 000 solitudes, adeptes de Roger Waters et de Pink Floyd, m’accompagnaient. J’ai vu The Wall. J’ai entendu The Wall. Quel spectacle ! Grandiose, mémorable. Son ambiophonique d’une pureté incroyable, visuel hallucinant. Explosions, projections d’images, et d’images. Un électrochoc. Un spectacle d’une générosité étonnante d’un artiste qu’on a dit égocentrique. Et ce mur, ééénorrme, qui s’élève sur la scène devant nos yeux au fil des notes et de l’émotion. Un mur gigantesque au pied de la Citadelle de Québec, dans un parc commérant la guerre, une bataille du passé. Durant la pièce Goodbye Blue Sky, projetés sur le mur, il y a des bombardiers. Ils larguent des bombes, bien sûr. Mais aussi des croix, des dollars, des logos de grandes compagnies. À l’entracte, projetées sur le même mur, les photos de victimes innocentes de la guerre, de l’injustice, leur histoire est racontée, le tout accompagné d’une musique d’Extrême-Orient, douce, déchirante par moment. De quoi faire fuir l’adepte de sensations fortes. Pourtant, tous restent. Plusieurs indifférents, d’autres maugréant un peu sur ce calme soudain. Certains réfléchissent. À la reprise, clair comme de l’eau de roche, derrière un mur complet s’élève le Is There Anybody out There ? Et pendant que nous, spectateurs, ne voyons que le mur, les musiciens, toujours cachés derrière, entament ces mots, limpides : « Hey you ! Out there in the cold, getting lonely, getting old, can you feel me… »

Le véritable mur n’est pas le Mur de Berlin, ni le Mur de Chine, ni ces autres remparts du monde. Le Mur n’est pas fait de pierres. Non. Le vrai mur est humain, actuel, plus intime que celui de l’État, totalitaire ou géré par l’argent. Le mur le plus pervers, c’est cette cloison qu’on élève devant l’autre, cette indifférence quant à l’autre. Étrangement, ce soir-là, un incident évoque le pouvoir du Mur :

Nous sommes arrivés très tôt. Bonne place oblige. Après l’attente, nous entrons et dénichons une place de choix. Sur la colline. Puis, nous attendons encore. Nous jasons, relaxons, des frétillements d’impatience dans le cœur. 21 h sonne. Plus que quinze minutes avant la première note. À travers les spectateurs assis serrés sur l’herbe depuis des heures, comme si de rien n’était, un groupe de quatre personnes se faufilent et se plantent devant nous. Nous protestons. Moi, les autres, ceux qui sont là, près de nous, depuis si longtemps. Les nouveaux venus ne disent rien, nous regardent, arrogants. Ils ne bougent pas, ils sourient, d’un sourire d’un je-m’en-foutisme abject. Le ton monte, nous forçons le Mur. Enfin, il tombe, les intrus cèdent (nous sommes franchement plus gros et plus nombreux), et s’en vont sévir plus loin.

Pendant le spectacle, et depuis, je repense à l’incident. Comment ces personnes ont-elles pensé ne léser personne, arriver ainsi à la dernière minute, chiper une parcelle d’espace à ces débiles arrivés en après-midi ? Comment ont-elles imaginé qu’on ne réagirait pas, qu’on subirait docilement l’affront, l’insolence ?

La réponse est simple. Ces personnes ont créé un mur entre leur besoin nombriliste et les autres, nous, qui avions respecté des règles non écrites, des règles basées sur le respect. Elles ont agi pour eux, malgré les autres, de l’autre côté du Mur.

Tous, nous bâtissons des murs, des cloisons plus ou moins subtiles. Nous reprochons des choses à quelqu’un sans le regarder dans les yeux ? Nous avons peur de sa réaction, nous élevons un mur, fuyons son regard. Nous élevons le mur de la projection, nous portons l’odieux du mal sur l’autre, nous fustigeons parent, voisin, confrère, patron, gouvernement, le monde entier, l’univers et le destin, ignorant nos propres déficiences et comportements, ceux-là mêmes qui construisent le monde. Nous passons devant l’autre dans le besoin, feignons l’indifférence, longeons le mur du faire semblant, pour ne pas intervenir, pour ne pas déranger notre soi. Nous enrobons la vérité pour ne pas être jugés pour ce que nous sommes, nous nous camouflons derrière le mur du mensonge. Nous répliquons sèchement à l’énoncé qui nous prend de court, nous élevons le ton, masquons notre insécurité ; nous nous retranchons derrière le mur du sarcasme ou du silence, nous boudons. Autant de murs érigés quotidiennement, inconsciemment ou par stratégie. Autant de briques ajoutées, jour après jour, sur le mur de notre prison intérieure. Doucement, comme le dit la pièce Comfortably Numb, nous nous engourdissons dans notre vil confort égocentrique, consolidant le plus solide des murs, celui qui nous cloître, pas celui que les autres bâtissent, mais bien celui que nous érigeons nous-mêmes. Un Mur à abattre.

© Jean-Marc Ouellet 2012

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

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4 Responses to Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

  1. Luc Lavoie dit :

    Bonsoir M. Ouellet,
    Votre texte touche juste. M. Waters est un très grand artiste. Un visionnaire. Comme tout créateur digne de ce nom, il fût, et est encore animé d’une grande sensibilité. Ce film musical majeur, que j’ai vu pour la première fois à l’âge de 20 ans, alors que j’étudiais la musique à Alma, m’a beaucoup marqué. D’abord par la détresse, la violence et l’indiférence qu’il exprime, mais aussi par les vastes sujets qu’il traite. Contestation des mouvements politiques, de la prolifération du nucléaire, des grandes guerres, de l’égocentrisme, de l’isolement, du show business et du contrôle de la pensée:
     » We don’t need no education
    We don’t need no thought control
    No dark sarcasm in the class room
    Teachers leave those kids alone !  »

    Je crois que Roger Waters exprime aussi dans son opéra rock the wall, un certain regret des années 60 et 70 alors qu’il n’existait pratiquement aucun contrôle dans le monde de la musique, des arts et des médias. Période Beatles. La liberté d’expression. Celle de création.
    Oui, comme vous dites, l’homme se mure pour toutes sortes de raisons. La peur en est probablement une majeure.

    Bravo pour votre très intéressant billet !

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  2. Jean-Marc ouellet dit :

    Bonjour M. Lavoie.

    Il y a effectivement détresse, indifférence et violence dans ce chef-d’oeuvre en son genre. À l’époque de la sortie de l’album, j’étais jeune, mon anglais était pauvre, j’écoutais la musique sans comprendre les nombreux messages. Le film m’a marqué moi-aussi. Noir, exprimant tant de sentiments négatifs envers la sociétés, l’autorité, j’avais l’impression qu’il décrivait une époque révolue, l’époque des guerres. Après ce film, on parla de Waters d’un être troublé, aux prises avec divers problèmes psychologiques, ou de consommation. Seul un être troublé pouvait concocter une oeuvre aussi dérangeante. Les relations avec Gilmour et les autres musiciens mena à la rupture de Pink Floyd. Pourtant, l’oeuvre demeura, resta actuelle, les sentiments restant les mêmes, seul le contexte variant avec le temps. Ce spectacle à la fine pointe des capacités actuelles de la technologie fut une révélation. Malgré la science et la révolution technique, l’homme reste le même, un être fragile, qui a besoin d’un mur pour se sécuriser. Oui, monsieur Lavoie. Vous avez entièrement raison. L’Homme a peur, et prouve sa faiblesse.

    Merci pour ce merveilleux commentaire.

    Jean-Marc O.

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  3. Jean-Pierre Vidal dit :

    Bravo pour ce texte, effectivement très juste. Et je suis aussi d’accord avec le commentaire de M. Lavoie, mais, curieusement, n’ayant jamais pris la peine de lire les paroles, j’ai toujours entendu, moi «leave us kids alone».
    Cela dit, onze ans avant, il y avait eu le film If de Lindsay Anderson où la violence étudiante (et non plus simplement le refus écolier, mais les fondements étaient les mêmes) aboutissait à une question finale posée en toute lettre dans un encart à la fin du film: «quand viendra le moment de choisir, de quel côté serez-vous?»
    Tout cela pour dire que j’ai toujours été du côté de la révolte (j’ai fait mai 68 sur les barricades et, croyez-moi, c’était bien plus violent ,des deux côtés, que ce dont on accuse nos étudiants), cette fois-ci encore. Mais la seule chose que je regrette, dans tout cela — et à mon avis, cela fait partie du mur — c’est la destruction opérée dans ces années-là du système d’enseignement occidental, à partir du refus — justifié — de l’autorité abusive et paternaliste qui a entraîné celui —absurde et nocif— de toute autorité, aussi bien celle des œuvres et de la pensée que celle des institutions. C’est parce que l’individu actuel est absolument nu, sans aucune autorité, de quelque nature qu’elle soit, en face de lui, à part celle du fric et des idoles, qu’il se retrouve, paradoxalement, derrière le mur de la facilité, de l’indifférence, de la complaisance et du mépris de l’autre, avec pour horizon la seule frénésie de ses désirs sans bornes.
    Merci d’avoir souligné cette terrible situation dans laquelle nous sommes et de l’avoir fait de façon si éloquente.

    J-P V

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  4. Jean-Marc ouellet dit :

    Merci beaucoup, monsieur Vidal.

    Je ne suis pas homme de révolte. J’aime le compromis. Mais qui dit compromis, dit discussion, ouverture. Je suis donc pour la révolte contre la tyrannie, et pour le droit humain. Pas pour les peccadilles. La révolte apporte sa part d’injustice ( ex: la révolution française ), et parfois apporte le pire. Les révoltes du passé ont conduit aux institutions d’aujourd’hui, avec leurs bénéfices confort, et leurs coûts dans les relations humaines. Confort = individualisme = « frénésie de ses désirs sans bornes » = indifférence et complaisance. Nous en sommes là. Serions-nous dû pour un traitement choc? La morale nous interdit d’intervenir avec violence et éclat, mais au rythme où vont les choses, quand eau et nourriture manqueront par notre incurie, la misère libérera peut-être l’humain dans l’Homme.

    Jean-Marc O.

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