Chronique d’humeur, par Jean-Piere Vidal…

 

Perdre la carte

 

Nous vivons une époque où la notion même de lieu est attaquée de toutes parts : le lieu des choses, mais aussi le lieu de l’événement et même, en fin de compte, le lieu d’être. Les choses, y compris les usines et ceux qui les font fonctionner, prennent place n’importe où, c’est-à-dire là où c’est moins cher, là où les profits peuvent être les plus élevés le plus rapidement, mais aussi là où les gouvernements ouvrent leurs bourses pour acheter des jobs, parfois à un coût quasi prohibitif.

En fait, c’est l’occasion ou la commodité qui font foi de tout. Rien n’a plus de cadre particulier, d’espace consacré, ce qui fait qu’au bout du compte rien n’a plus de raison d’être, rien n’a plus « lieu d’être ». Ce rapport particulier au lieu, dont la locution citée souligne bien la dimension ontologique et le rapport à la justification, justesse et justice à la fois – car avoir « lieu d’être », c’est avoir une « raison d’être » –, ce rapport a fondé, tout au long de l’histoire de l’humanité, l’autorité des hommes et des dieux, la spécificité des êtres et des œuvres. Tout cela, abstrait ou concret, réel ou imaginaire, est ancré, inscrit dans un lieu, enraciné.

L’éradication tranquille

La globalisation a effacé tout cela, aidée ou peut-être impulsée par la technologie qui permet à individus et groupes de lever l’ancre, de couper toute attache, y compris culturelle, de se penser comme une île et de transformer son environnement en archipel. Tout peut avoir lieu partout, la messe dans un pub et une course de formule 1 en pleine ville, l’étreinte ou le meurtre sur YouTube ou Facebook. Le privé et l’intime logent dans l’extériorité objective, donc absolue, des pixels et des bits. Au point que le psychologue français Serge Tisseron a inventé le terme d’« extimité » pour désigner l’espace particulier, décentré, extériorisé, invaginé, « désintimisé » qu’occupe désormais le sujet postmoderne. Cet espace-temps nouveau, où le virtuel se conjugue au réel et où le personnel se pense sans scrupule et d’emblée comme général et même universel, est livré sans réserve à la disposition pleine et entière de tout un chacun. Les désirs de l’individu moyen, ordinaire, non exceptionnel jusqu’à l’extravagance, sont des ordres. Des ordres qui s’imposent à tous. Les roitelets sont partout qui nous agitent sous le nez leur volonté « autiste », comme un exhibitionniste sa viande érigée. L’exception est universelle, l’autorité s’éparpille aux quatre vents, l’œuvre est à la portée du premier logiciel venu et du premier amateur capable de s’en servir pour magnifier ses velléités créatives. Le tourisme règne dans toutes les sphères d’activité humaine et nous sommes tous devenus des badauds de l’art, de la politique, de la culture, du sport et même de la vie professionnelle. Nous ne faisons que passer, sans nous attacher à rien, avec la liberté comme carte de crédit, une liberté consumériste, sans engagement, sans contenu, sans envergure. Tout cela, me semble-t-il, est affaire de perte du lieu. Nous sommes déracinés, désancrés, nous avons perdu la carte — sauf celles de plastique où gît notre âme — et nous flottons comme de purs esprits, mais qui, paradoxalement, se soucieraient encore de leur look.

Ce sont quelques-unes des idées qui m’agitaient en regardant les Jeux olympiques à la télé et en particulier le volley-ball de plage ; voilà bien, en effet, un jeu privé et informel auquel on se livrait entre amis de hasard ou voisins de camping, et dans cet espace différent de la vie sociale que l’on appelle les vacances. Il est désormais transporté dans l’espace ô combien symbolique et social des Jeux olympiques, avec accession ennoblissante au rang de « discipline », et l’adulation qu’elle vaut à ses vedettes. Mais l’hypocrisie contemporaine a trouvé le moyen de garder à cette activité « déplacée » des bords de mer au béton des stades une dimension privée, voire même furtive : celle, justement de l’exhibitionnisme-voyeurisme, cette lisière entre intime et public où se joue toujours justement le lieu du passage au social. Alors que les hommes, eux, allez savoir pourquoi, sont très dignement accoutrés comme des surveillants de plage et ne montrent pas le plus petit bout de peau susceptible de faire rougir la télé américaine, les maillots quasi-string des joueuses sont, en effet, manifestement conçus pour ravir ceux que Raymond Queneau, dans Pierrot mon ami (1942), appelait des « philosophes » parce que capables du discernement sans lequel il n’est point de conscience  : « intéressés par le déshabillé des femelles », ils « repèrent les morceaux de choix et les guignent avec des yeux élargis et des pupilles flamboyantes. »

C’est ainsi que je me mis à penser au discernement et à la philosophie. Et que de l’un à l’autre me vint ce sentiment que l’amitié, elle non plus, n’a plus lieu d’être depuis que Facebook en a fait la porte d’entrée privilégiée à son lieu commun quasi carcéral.

L’amitié à tout venant

Je me suis souvenu de Montaigne qui, s’imaginant pressé de dire pourquoi il aimait son ami La Boétie, répondait dans ses Essais : « parce que c’était lui, parce que c’était moi. » L’amitié Facebook n’est évidemment pas de cette trempe. Bien au contraire, elle éparpille aux quatre vents de l’indistinction la plus totale ce qui ne vit que d’élection réciproque ; elle universalise ce qui n’est qu’exclusif, quand bien même cette exclusivité se multiplierait en une pléthore de couples qui ne sont pas nécessairement équivalents, car les amis de mes amis ne sont pas nécessairement mes amis, contrairement à ce que dit l’adage dont chacun a pu, dans sa vie, éprouver la fausseté.

Pour tout vous dire, il suffit qu’un ami me demande de le suivre sur Facebook pour que je me pose des questions sur son amitié. Car enfin, qu’est-ce que cette communication qui a besoin de faire des proclamations et des mises en scène destinées au monde entier avant de daigner s’orienter vers quelqu’un de vraiment proche ? Qu’est donc cette amitié qui confie et montre tout à tous et vous transforme, vous, le véritable ami, en un n’importe qui, comme tout le monde ?

Le vers célèbre de Corneille : « Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis » (Sertorius) pourrait, sans doute, servir de devise à la maladie dégénérative du lieu qui nous frappe et dont les symptômes sont innombrables. Comme un livre n’y suffirait pas, je me contenterai d’évoquer ici la perte du lieu de l’image et de son intégrité : du mur complet au timbre-poste des écrans de cellulaire, elle se contorsionne, s’amplifie ou s’amenuise au gré de nos humeurs et de notre mobilité maladive. Elle se répercute, se falsifie, se transforme et finalement disparaît. Car oui, paradoxalement, il y a, dans cette germination virale, une raréfaction de l’image, celle, justement, qui « fait image », celle qui compte parce qu’elle a trouvé un lieu d’être qui n’appartient qu’à elle.

Et que dire de tous ces prénoms, « déjantés », comme des pneus qui ont perdu leur roue ? Il faut, avec eux, sortir à toute force du lieu de la communauté et marquer son irréductibilité. Après les astres (à quand, plutôt que Soleil ou Lune, Alpha du Centaure Tremblay ?), voici qu’on se baptise par les saisons, comme cette athlète française qui se prénomme Automne.

Hélas, pauvre Mallarmé, rien n’a plus lieu dans son lieu, nous sommes tombés dans une gigantesque centrifugeuse qui nous repousse vers les marges, nous éloigne les uns des autres et projette, en retour, nos éclats d’ego sur la terre entière.

Pour la plus grande gloire de la métonymie.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

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