Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

 

L’extrémisme du simple

Dans un article récent du Devoir, Antoine Robitaille utilisait la formule latine « reductio ad absurdum » (réduire jusqu’à l’absurde) pour dénoncer ironiquement, ceux qui, parmi les étudiants et leurs sympathisants, opèrent une reductio, effectivement absurde, de Jean Charest « ad Hitlerum ». Et fort justement, il renvoyait la balle dans l’autre camp, en parlant de « reductio ad Stalinum » à propos de Joseph Facal, s’imaginant exécuté par le « rouge » Khadir. Le mal est très répandu, certes, mais il touche bien plus profond que nos épidermes un peu chauffés par l’actualité. C’est toute notre civilisation qui devrait voir dans cette éruption de simplifications abusives la marque déposée de son identité actuelle.

La suffisance du moi

Peut-être cette réduction forcenée à l’élémentaire, au simple, voire au simplet, est-elle due à ce paradoxal individualisme de masse qui nous taraude le collectif. Quand on voit, par exemple, la droite populiste évoquer sans cesse les taxes qu’elle paie (elle !) et qu’on gaspille (les autres !) ou, pire encore, des étudiants brusquement zélés et qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs droits individuels, exiger l’accès à « leurs » cours, comme si le prof était leur précepteur privé, la réduction jusqu’à l’absurde paraît effectivement être le mode privilégié par l’individu pris dans la masse pour affirmer son irréductibilité devenue pathétique. À cet égard, la palme revient incontestablement à cet étudiant en arts qui, par voie d’injonction, demandait qu’on lui accommode son déficit d’attention en lui donnant « ses » cours à la date prévue parce que toute reprise aurait accumulé la matière au-delà de ses capacités d’assimilation.

La célèbre formule de Thérèse d’Avila : « Dieu seul reste et il suffit » semble bien se transcrire pour nous en un « moi seul reste et je suffis » ; le petit dieu solipsiste que tout, de la cyberculture avec sa virtualité extasiée à la rectitude politique et la démesure de son respect obligatoire, nous pousse à devenir, consacre une bonne partie de ses énergies à essayer de trouver la combine qui lui permettra de s’imposer à tous de quelque façon.

Constamment sur la brèche, l’ego contemporain joue les Madeleine de Verchères, courant d’un créneau à l’autre, se sentant menacé par tout, acharné à proclamer sans cesse et rapidement son opinion sur tout ce qui bouge ; vous n’avez rien vu, rien entendu, mais vous avez la chance d’habiter à côté d’un lieu où il s’est passé quelque chose : ne vous inquiétez pas, il se trouvera bien un micro pour se tendre vers vous et vous faire cracher le morceau. Et on vous assurera que votre réaction « à chaud » est une opinion et que, derrière, il y a un esprit plutôt qu’un simple appel d’air médiatique.

Or justement, c’est de réaction qu’il s’agit, une réaction épidermique. Comme une démangeaison, un prurit. La réponse d’un être poussé à sa dernière extrémité. Qui brusquement n’en peut plus. Et, saisi par une urgence quasi métaphysique, veut à toute force s’exprimer comme un citron pressé.

C’est que nous sommes de plus en plus formatés à réagir au plus simple stimulus et finalement à devenir nous-mêmes simplissimes. Notre humour devient de plus en plus gros, nos spectacles ne se préoccupent plus d’art ou de profondeur ou même — quelle horreur ! — d’éducation, mais visent l’effet, exclusivement ; on ne saurait chanter sur scène avec une simple guitare ou un piano, il faut des danseuses, une chorégraphie, des projections, des explosions, du flash, du bruit, bref, de l’indiscutable. Il est indispensable que cela fesse dans le pare-brise ! Comme il est indispensable que nous connaissions le salaire de celui qui, sur la glace, s’échine au milieu de notre ennui le plus complet : nous avons sans doute tort de trouver ses évolutions ennuyeuses et médiocres, puisqu’il touche des millions pour s’y livrer sous nos yeux.

Faut-il que nous soyons pratiquement morts d’inertie, d’indifférence, que nous soyons collectivement atteints d’une asthénie irrémédiable pour qu’ainsi on veuille à toute force nous faire réagir en nous piquant comme un taureau de mille et une façons, toutes plus superficielles les unes que les autres ! Mais, pour filer la métaphore tauromachique, c’est parce qu’on veut nous ramener toujours à cette cape rouge qu’on nous agite sans cesse sous le nez : la masse. Il faut faire masse pour avoir le droit, individuellement, d’exister. En arts et en culture, le nombre d’exemplaires vendus, le nombre de spectateurs touchés, les cotes d’écoute, le prix atteint par le tableau ou la disniaiserie à la Jeff Koons, tout cela est le passeport qu’il faut arborer pour avoir le droit d’exister et être un tant soit peu considéré. En sciences, il faut passer à la télé ou rafler la plus grosse subvention imaginable. Et dans le système universitaire en général, il faut avoir publié un grand nombre d’articles dans des revues reconnues, peu importe qu’il s’agisse du même resucé avec des formules nouvelles et même, peu importe que l’article soit l’œuvre d’un étudiant talentueux que l’on daigne pousser en se contentant  de contresigner, comme l’évêque jadis donnait son imprimatur ou son nihil obstat. Rien ne s’oppose en effet à ce qu’on tire le plus grand bénéfice du travail d’un autre. Et les étudiants le rendent bien à leurs profs, eux qui s’attribuent allègrement sans guillemets ni mention d’auteur toutes les idées ou formules qu’ils peuvent trouver sur la Toile.

Heureux les simples

Malgré l’ampleur des moyens mis en œuvre et le tarabiscotage des effets, cela revient encore et toujours à réduire l’être humain à sa plus simple expression. Et nul ne s’y entend mieux qu’un publicitaire. C’est pourquoi nous sommes pris dans un cercle extrêmement vicieux et qui se rétrécit de jour en jour : on nous propose des choses simples parce que, pris en masse, nous sommes effectivement très simples. Et traités collectivement comme des gens simples, voire des simples d’esprit, nous nous simplifions nous-mêmes volontairement de plus en plus, en érodant tout ce qui pourrait constituer une différence. C’est ainsi que les sports télévisés, regardés, comme chacun sait, par des hommes, première simplification, et jeunes, deuxième simplification, ne peuvent attirer que des spectateurs qui aiment la bière et son condiment de poupounes, les puissants 4X4 et tout ce qui fait vroum vroum, troisième simplification. Parce que les hommes, bien entendu, ne sont que des phallus festifs : c’est comme ça qu’ils sont « vrais », « capables d’en prendre », vigoureux, volontaires, terre à terre et irrésistibles.

Et, dans la montée aux extrêmes qui caractérise nos sociétés, c’est l’aberration qui devient la norme, quand bien même il s’agirait de l’aberration du simple. C’est le simple qui occupe le créneau défini par le marketing, c’est encore lui qui monte aux barricades politiques, tant à gauche qu’à droite. Et dans les réseaux dits sociaux où se représente la masse pulvérisée en individus pratiquement interchangeables, l’opinion, comme la communication, est réduite à l’extrême : j’aime ou j’aime pas, je vote pour ou contre, je fais suivre le messagelet, la réactionnette, ou je les arrête, je fais signe ou je réponds à l’appel.

Ô sainte simplicité qui fait tout gober !

Et accepter avec le sourire l’argent-lapin qu’un homme politique cynique et archaïque dans ses techniques nous sort avec le sourire de son chapeau électoral en pleine rigueur de déficit zéro.

Simple comme bonjour.

Ou plutôt adieu.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il aenseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

Une réponse à Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

  1. Jean-Marc Ouellet dit :

    Un texte génial, monsieur Vidal. Pertinent et lucide. Bravo.

    Jean-Marc O.

    J’aime

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