Lutte à finir, une nouvelle de Benoit Bourdeau…

Lutte à finir…

D-Natural–Voir

Tu es mort. Mort et enterré. Il subsiste de toi que de vagues souvenirs. Quand tu deviens nostalgique, tu visionnes tes vidéoclips sur YouTube et feuillettes les quelques magazines ou journaux dans lesquels tu es apparu. Pour moi, ce moment ne provoque aucune émotion. À l’époque, on parlait de toi partout dans la province. Tu as réalisé des prouesses extraordinaires. Tu as dominé le sommet des palmarès pendant près d’un an. Les bars où tu as donné tes spectacles étaient remplis à craquer. On te reconnaissait à chaque coin de rue et ce, plusieurs fois par jour. Bravo, je t’en félicite.

Ta popularité est disparue aussi vite qu’elle est apparue. On dirait que c’était hier. Voici le côté triste du vedettariat : un produit de consommation immédiat qui ne laisse aucune trace. Je n’ai aucune honte à l’affirmer, tu es chose du passé.

J’écris ces mots pour te faire comprendre que ton petit numéro ne m’intéresse plus. Tu débarques chez moi chaque fois que ma décision t’irrite. Ce conflit a assez duré. Il est temps d’y mettre un terme, mais je doute qu’il soit possible de compléter ce texte sans confrontation.

Je remarque ton vieux gilet de hockey bleu, que le monde confond avec celui des défunts Nordiques de Québec, et ta casquette élimée des Rockies du Colorado, l’équipe de baseball, pas les prédécesseurs de l’Avalanche où évoluait Lanny Mcdonald, un joueur à la drôle de moustache blonde.

Tu sonnes et attends. Je voudrais t’ignorer, mais tu appuies sans cesse sur la sonnette. Si je ne me lève pas, tu ne partiras pas. Tu es tenace quand tu es contrarié.

Je t’ouvre la porte. Ton menton carré, ta cicatrice sous le nez et ta bouche sans sourire, je croirais voir mon reflet dans un miroir.

Certes, tu es plus jeune et tu as moins de cheveux blancs, mais c’est la seule chose que je t’envie.

D-Natural est ton nom. Je le sais trop bien.

La mélodie de cette chanson joue encore dans ma tête.

— Qu’est-ce que tu veux ? je demande.

— Fais pas semblant de ne pas le savoir !

Mon indifférence empourpre tes joues.

— Tu es une invention de la télé, que je lance, une vision d’une équipe qui a eu droit de vie et de mort sur ton existence. C’était une belle expérience, maintenant, c’est fini.

Tu serres les poings et les dents. Je renchéris :

— La jalousie, les menaces, l’intimidation, la diffamation, les vautours qui tirent sur ta chemise dans l’espoir de récolter un brin de succès. As-tu déjà tout oublié ?

Tu pénètres dans le portique sans me demander la permission. Je recule de quelques pas, surpris par ton intrusion. Habituellement, tu demeures passif et retournes dans les limbes de mon imagination.

Tu fonces sur moi et tends un bras à la dernière seconde. J’encaisse ton coup de la corde à linge et tombe sur le plancher de céramique. Ma tête a cogné sur un coin de l’escalier. Je grimace.

Tu es déterminé à me faire revenir sur mon choix, à t’accorder un sursis, même si presque plus personne ne parle de toi.

— Je t’ai connu plus courageux, me cries-tu en bougeant tes mains vers le haut pour m’encourager à me relever. Qu’est-ce que tu attends pour me remettre sur la carte ?

Tu m’as toujours blâmé de ta retraite forcée. Tu crois encore que j’avais un droit de regard sur la décision de bouder tes dernières productions ? Ça ne devait plus être assez payant pour eux.

— Le passé ne me manque pas, que je rétorque. C’est toi qui es incapable de faire ton deuil.

Tu sautes sur moi. Je roule sur ma droite et ta descente du coude se termine sur la céramique. Tu as mal, ça a claqué fort. Tu es si prévisible !

Laisse-moi te rappeler tes origines. C’est grâce à The Natural que tu es né. Tu viens de ma passion pour la WWF de la décennie 90, avec le Honky tonk man, le géant Ferré et les Fabuleux frères Rougeau. J’ai inventé ton pseudonyme d’un jeu de lutte inspiré de Donjons et Dragons que j’avais créé avec un ami. Pourquoi penses-tu que j’ai évité cette attaque ? Je savais que tu allais faire cela. Comprends-tu que je lis en toi comme dans un livre ouvert ?

— Benoit Bourdeau est un quidam pour la population, pas moi ! vocifères-tu avec vigueur. Hier encore, une jeune fille t’a reconnu parce que son père lui a parlé de moi.

Oui, la situation était cocasse.

Tu continues tes accusations :

— C’est toi qui as raté ton Stone Cold Stunner lors d’un gala de lutte. C’est toi que les gens visaient pendant un spectacle avec des bouteilles d’eau et des cailloux. C’est contre toi que les gars voulaient se battre à Jonquière. C’est aussi toi qui oubliais tes paroles dans les spectacles parce que tu étais trop nerveux. Quand tu me laissais intervenir, l’audience était conquise.

— Si le ridicule tuait, mon cadavre aurait été retrouvé une heure après mes balbutiements à la télévision. Malheureusement pour toi, c’est moi qui décide quand je t’utilise et non l’inverse.

Tu te relèves et ramasses le balai dans la garde-robe. Je me faufile dans le salon. J’ai besoin de place pour éviter tes assauts. Je tente encore de régler ce conflit de façon pacifiste :

— Il n’y a plus de chansons ni de spectacles. Cesse de m’accuser de tes erreurs et de t’approprier les bons coups.

Tu agites le balai dans tous les sens. Je suis acculé au pied du mur, aucune fuite possible. Tu m’envoies le manche dans les côtes. Je plie en deux, les bras appuyés sur mon abdomen. Tu t’installes dos à moi et me saisis par la nuque. Tu profites de l’occasion pour me montrer que TOI tu as le talent pour faire le Stone cold stunner. D’un élan, tu te laisses tomber sur les fesses. Je me retrouve encore sur le plancher, le menton en compote.

— Écoute-moi bien, Benoit, tu as joué à la vedette en 2003 et j’exige que ça continue.

Je réfute ton ordre. Ça ne t’a pas suffi que les bonzes de la musique te balancent à la porte aussi vite qu’ils te l’ont ouverte ?

Je sais que tu as besoin de cette reconnaissance et le sevrage a été trop drastique. D’un vif élan, je pousse la chaise d’ordinateur sur toi. Tu bascules sur le dos. J’en profite pour t’attraper par les chevilles. Tu résistes. Ma volonté te surprend, je réussis à t’amener face contre terre. Je m’accroupis et descends mes fesses à quelques centimètres de ton bassin. Avoue que tu ne t’attendais pas à cette prise : le sharp shooter !

— Lâche-moi, m’ordonnes-tu en gémissant, moi aussi, j’ai le droit de vivre !

— Te rappelles-tu ces dernières années ?

Tu gardes le silence.

— Les prochaines seront identiques.

J’augmente la pression sur le bas du dos. Tu m’arroses d’une pluie de jurons. Avoue que ce n’était pas la finale que tu espérais ?   Tu m’implores d’arrêter. J’accepte. Tu masses tes hanches. Ne t’inquiète pas, demain, la douleur sera partie.

Je soupçonne qu’un jour tu reviendras tâter le terrain. Encore une fois, je serai là pour que tu te souviennes que ton personnage ne prendra jamais ma place. Tu me lances un regard réprobateur. Je lève la main et te dis :

— Ne pleure pas, mon D, la vie est belle, même en has been !

L’auteur

En 2003, Benoit Bourdeau a incarné le personnage de D-Natural, lorsque Musique Plus a diffusé ses deux vidéoclips : D-Natural est mon nom à l’émission Dollaraclip et D-Natural is back.  Pendant sept semaines, cette chanson fut au top 5 franco. En août 2004, lorsqu’il est revenu avec un nouveau clip, Musique Plus ne l’a diffusé qu’à l’émission Plus sur commande.  Ce fut la fin de sa carrière musicale : personne ne souhaitait plus présenter ses spectacles.

Il y a sept ou huit ans, il a commencé à s’intéresser à la littérature de l’imaginaire et il a ainsi commencé à écrire.  À ce jour, il a publié cinq nouvelles dans divers magazines et fanzines.

Dernièrement, il a mis sur pied la maison d’édition Soleil Noir et y a publié son premier ouvrage en numérique, Le désir. Le peu d’intérêt suscité par son projet et son roman l’a incité à prendre une pause en ce qui a trait à l’écriture. Il réfléchit à la pertinence de persévérer.

Facteur, il habite Québec, et on l’a élu deuxième vice-président de la section locale de son syndicat.

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2 Responses to Lutte à finir, une nouvelle de Benoit Bourdeau…

  1. Valérie Bédard dit :

    Je trouve que c’est une belle histoire… Touchante! Bravo!

    J’aime

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