Rétro : Un récit de Jacques Girard…

Les roches d’hiver…

Cette  histoire débute  avec  l’arrivée du  juge Lamarche à Roberval. Il venait à la rescousse du juge en place. On craignait que ce dernier, en raison de son âge avancé et d’une  récente maladie, ne succombât sous le poids des assises d’hiver qui s’annonçaient chargées. Le nouveau juge avait déjà fait un passage remarqué dans le vieil édifice du palais de justice construit le long du boulevard Saint-Joseph, la plus vieille artère de notre ville. Jeune avocat, il y avait gagné un procès retentissant. Pour la première, fois une grosse compagnie avait  dû dédommager plusieurs petits propriétaires lésés.  Sa nomination fut  donc  bien accueillie. Le magistrat et son épouse s’installèrent dans une coquette maison près du lac.

La  première cause  que  le  nouveau magistrat entendit concernait un vagabond accusé  d’avoir fracassé la vitrine d’un grand magasin. Selon le rapport de police, l’individu, un Montagnais, était bien connu et avait la réputation d’aimer la bouteille. C’était  un modèle de douceur. Sa feuille de route faisait état de plusieurs vitrines volées en éclats. Toutes celles qui s’étaient  effondrées sous l’un de ses cailloux auraient grandement suffi à ériger la  devanture de  trois magasins Gagnon et Frères.

L’accusé  commettait  son délit, s’assoyait sur le trottoir et attendait que les policiers le cueillent, tenant dans sa main la roche qu’il avait récupérée au risque de se blesser. Il ne touchait à rien. La scène se passait à la fin octobre ou au début novembre.

Impossible d’oublier ce visage. Pensez  à un boxeur de la catégorie de ceux qui servent de sac aux jeunes débutants et qui offrent leur sang en spectacle. Ses arcades étaient bombées. Le nez occupait la moitié du visage. La mâchoire paraissait soudée au mauvais endroit, à la suite d’une  vilaine fracture.   Ses dents étaient grosses et croches. Ses vêtements étaient sales, bigarrés.

Quand le clochard remonta la longue mèche de cheveux noirs qui barrait son visage,  le juge fut surpris  par ses yeux.  Ils étaient petits, très foncés et brillaient. Le regard respirait la bonté et la douceur. La vie ne l’avait pas choyé, se dit le juge.

Le tribunal débordait, ce matin-là, pour l’ouverture des assises. Le malheureux refusa un défenseur et plaida coupable d’une  voix rauque, tellement éraillée que le juge eut de la peine à comprendre et dut consulter l’agent  de sécurité. Pour le même délit, l’ancien juge l’avait condamné  plusieurs fois à cinq mois de prison. Il se convainquit que cette  peine  était démesurée.  Avec la magnanimité d’un débutant, il le gracia.

« Qu’on  le   libère ! »  ordonna-t-il avec éclat.

Le vagabond se mit alors à vociférer dans la boîte des accusés. Le juge n’y comprenait rien. Le magistrat avait peine à déchiffrer ce que son nouveau protégé déclamait.  Chose certaine,  ça ne ressemblait  pas à des  formules de  remerciement. L’homme de  loi comprit lorsque le Montagnais  traduisit en français ce qu’il avait crié dans sa langue. Ses mains difformes imploraient le  ciel. Son  spectacle se continua jusqu’à ce que le  juge,  excédé, le rappelle à l’ordre.

De peine et de misère, le dos voûté et les jambes lourdes, l’accusé  se rendit devant le bureau du magistrat et il demanda à l’agent  de sécurité de s’éloigner. L’entretien  dura quelques minutes. Ce fut l’accusé  qui parla. On  l’entendit  jusque dans  la  salle. Il était question  de roches et d’hiver…  Lorsque soudain, l’accusé s’empara  de la main du juge et la secoua.

Le Montagnais regagna  la  boîte  des  accusés.  Le silence revint. Le juge reprit la parole, invoqua des éléments nouveaux au dossier, avant de condamner l’accusé à cinq mois de prison. L’homme applaudit.

Leur deuxième rencontre eut lieu l’été  suivant.

Le juge dînait à la Tabagie Harvey, à proximité du Palais de justice. La nourriture y était bonne et c’était le seul endroit où l’on pouvait trouver un bon éventail de journaux et de revues. Le magistrat aimait lire en mangeant, et une loge, en retrait, lui garantissait un peu d’intimité. Le vagabond appréciait aussi l’endroit parce que le patron, surtout en période de dèche, savait se montrer généreux.

Le juge reconnut le clochard.

Son allure était la même. L’homme avait un sac usé jusqu’à la corde, qu’il tenait en bandoulière. Quand le proprio vint demander au visiteur de laisser le juge en paix, ce dernier s’y opposa.

« Monsieur  est  mon invité », dit-il en clignant de l’œil.

Ce midi-là, l’homme  de  loi  apprit ce que  le vagabond  voulait  dire  quand  il parlait  de               « roches d’hiver ». Cette expression l’avait intrigué lors de leur première  rencontre. En regardant  autour  de lui, comme s’il avait peur, le clochard fouilla dans son sac, en retira plusieurs pierres de la grosseur d’un œuf. Elles étaient enroulées dans des chiffons et brillaient après  avoir  été  polies. Ses   doigts  difformes les effleuraient en les rangeant sur la table.

Il en compta seize et les plaça dans un certain ordre.

Tous ses mouvements étaient religieusement étudiés comme si cela faisait partie d’un rituel. Le juge suivait la scène avec beaucoup d’attention. Qu’est-ce  qui se cachait derrière ce visage, ce corps brisé ? Ses yeux ne mentaient pas. Tout son univers était enfoui dans ce sac qui contenait aussi un vieux croûton de pain, des bouts de ficelle, un moignon de crayon et un restant de vin dans une bouteille sale.

Le clochard  raconta  l’histoire de chacune  des pierres. La première provenait de son lieu  de naissance.  La seconde,  du bord du lac où sa mère l’avait lavé. La troisième venait du petit cimetière où reposait son arrière-grand-père  qui lui avait appris à trapper. Une autre lui rappelait son terrain de chasse. Avec celle-là, il avait distrait un orignal traqué par des chasseurs. La dernière provenait du grand territoire de ses ancêtres où le gouvernement projetait de construire des portes d’eau. L’hiver, elles conservaient la chaleur. L’Amérindien  parla longuement  du pouvoir des pierres :

« Mes roches racontent ma vie, dit le vagabond de sa voix caverneuse. C’est  ma mémoire, c’est tout ce que j’ai.  C’est ma liberté, c’est aussi mon passeport-chaleur, comme diraient les Blancs. »

Le juge fut surpris par la qualité de sa langue. Ses mots étaient beaux, exacts, doux, chauds.

Il le laissa parler, ne mangea guère. Le clochard se contenta de porter à sa bouche le goulot de sa vieille bouteille.

L’automne revint. Le vagabond se retrouva devant le juge pour le même délit. Il passa l’hiver au chaud. Durant ce séjour, le pauvre hère accepta de se soumettre à des tests d’aptitudes intellectuelles.  Les résultats  indiquèrent  une intelligence supérieure  à la moyenne et une vie intérieure intense. Ils démontrèrent des talents artistiques hors du commun. Il recouvra sa liberté et reprit sa vie de clochard.

L’homme couchait sous  les  galeries, vidait  des litres de mauvais vin et ramassait des bouteilles afin de pouvoir acheter de l’alcool. Dans les bars, on abusait de lui. Pour une bière ou un verre de vin, il improvisait toutes les pitreries possibles.

Une mauvaise  grippe  l’attaqua au début  de l’automne. À la mi-octobre, des enfants le retrouvèrent mort, dans une crevasse remplie d’eau,  le long de la voie ferrée.  Ses mains étaient enfouies dans son sac. Les policiers amérindiens y trouvèrent une lettre adressée au  juge  Lamarche. On  ne connut  jamais  son contenu.

Depuis vingt ans, le vieil homme de loi dépose un caillou de la grosseur d’un œuf sur le tombeau de son grand ami. La cérémonie se déroule à la mi-octobre.

Notice biographique

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

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6 réponses à Rétro : Un récit de Jacques Girard…

  1. Luc Lavoie dit :

    Vous avez là un superbe texte sur l’amitié, le respect et la dignité humaine Jacques. Une histoire très touchante aussi. Mon père a rencontré à quelques reprises M. Aldèche Siméon. Il m’en a quelques fois parlé, étant tout jeune. Je le voyais un peu comme un être de légende. C’était un homme hors du commun. Maintenant, je le connais beaucoup mieux. Grâce à vous. Et sous un tout autre angle.
    Je ferai lire votre texte à mon père. Je suis certain qu’il appréciera.
    Merci !

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  2. jacques girard dit :

    Merci Luc, tu as raison Aldèche est un personnage de légende. Toutes sortes d’histoires circulent sur lui. Je l’ai fréquenté, ma femme a soigné une plaie infectée à une main. Il était sans malice. J’aurais pu écrire un roman. Avec mes petits talents de raconteur, j’ai voulu lui rendre hommages d’autant plus que les événements marquants de ce récit sont véridiques. La fiction les a reliés. Je possède plusieurs versions de cette histoire. Chose certaine, la légende de Aldèche conntinue d’alimenter l’imaginaire au Lac-Saint-Jean. Peut-être que ton père va te livrer un épisode. Pourquoi pas? Encore merci pour ton intérêt Luc. Cordialement Jacques.

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  3. pelaprat christine dit :

    C’est un magnifique récit très émouvant qui reflète bien ton humanisme.
    Ce personnage est très attachant de par les valeurs qu’il détient,
    symbôlisées par les roches,ces roches qui rendent hommage à sa
    mère qui lui a donné la vie,son arrière grand-père qui lui a transmis l’art de chasser pour vivre,et tous ses ancêtres morts dont le gouvernement a bafoué les terres sans aucun respect de
    leur mémoire et de leur paix.
    Ces pierres sont son histoire,et celle des siens.En ce sens,elles sont signe de liberté,puisque tant qu’il les transporte avec lui,elles
    redonne la dignité et la liberté de ce peuple marthyrisé,et sa propre liberté et dignité qu’on lui a volées,le propulsant dans la misère,ces pierres étant sont seul moyen de survivre.
    C’est une très belle histoire d’amour,mais aussi d’amitié,une rencontre improbable entre deux êtres si différents,mais si ressemblants par leur humanisme.
    On imagine aisément quel message contenait la lettre.Le jeune juge a tenu ses promesses,et la mémoire,la dignité,la liberté de cet
    ameriendien,de ses proches et de ses ancêtres demeurent à jamais grâce à cette cérémonie.
    J’aurais bien aimé connaître cet être,je m’y serais attachée.Mais,c’est chose faite,je le porte désormais en moi,grâce
    à toi Jacques.
    Je te remercie Jacques pour ce très beau récit et tous les autres
    qui m’accompagnent.Ils donnent des couleurs à ma vie.
    Avec toutes mes amitiés.Christine.

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  4. Jean-Marc Ouellet dit :

    Quelle belle histoire! Liant la vie, l’amitié et tous ces symboles qui nous entourent, qui ont leur propre vécu. J’aurais aimé rencontré ce Aldèche. Il m’en aurait montré beaucoup.

    Merci, Jacques.

    Jean-Marc O.

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  5. Dès les premières lignes j’ai su de qui il était question… j’ai eu la chance de rencontrer cette légendaire personnalité de notre coin de pays à plusieurs reprises, dans ce que me dois d’appeler « ma tendre jeunesse »… toujours au même endroit; à l’hôtel de la track, comme mon père disait. Aussi curieux qu’il puisse en être, jamais je n’ai eu peur de cet homme, malgré toute la répugnance que la « bonne société » lui vouait.
    Merci pour ce petit récit, Jacques! Je crois qu’il était important d’immortaliser cet homme!

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  6. Anonyme dit :

    Très beau récit. il s’y dégage beaucoup d’humanisme. L’autre particularité de ce récit est son côté charmeur :a partir du premier jugement de l’amérindien, on s’accroche encore plus fort au texte. le détaille de la scène est pointilleux et l’on se voit en salle d’audience. Bravo!!

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