Encrine… Un abécédaire de Sylvie Vignes…

Mon père de A à Z en sautant quelques lettres…

Le Gai savoir

Depuis notre plus tendre enfance, ma sœur et moi avons joué à répéter avec lui, sur une voix solennelle, voire mélodramatique, ce que nous prenions pour un de ces « refrains niais » dont on enchante toutes les enfances, ou inventé par lui seul pour nous seules :

« Il était un homme qui, n’ayant plus faim, plus jamais faim tant il avait dévoré d’héritages, englouti d’aliments, appauvri son prochain, trouva sa table vide, son lit désert, et la terre mauvaise dans le champ de son cœur. N’ayant pas de tombeau et se voulant en vie, n’ayant rien à donner et moins à recevoir, les objets le fuyant, il vola la famine et s’en fit une assiette… qui devient son miroir et sa propre déroute. »

C’est beaucoup plus tard que j’ai appris qu’il s’agissait du « Masque funèbre » de René Char, beaucoup plus tard que j’ai identifié aussi telle phrase d’un opéra de Mozart que nous l’avions toujours entendu siffloter en toute simplicité, en toute intimité, beaucoup plus tard que j’ai reconnu dans son bureau un petit Munch et un authentique Nicolas de Staël. Il nous a fait le cadeau fabuleux d’une arme à double tranchant : nous sommes entrées, Dominique et moi, grâce à lui, de plain-pied dans la culture. Contrairement à notre mère, il n’avait pas la vocation de pédagogue, mais celle du passeur presque inconscient : là où, à sa place, je ne résiste pas au besoin de donner à mes enfants, des noms propres, des éclairages historiques, des « liens » de toutes sortes, il nous a plongées dans la culture sans nous apprendre à naviguer, de même qu’il m’a appris à nager en me poussant, au large, de notre bon vieux canoë en caoutchouc sans conseil ni préavis. Et je ne me suis finalement noyée ni dans la culture ni dans la Méditerranée, et j’ai porté à l’une comme à l’autre un amour « naturel ». Je doute que cette éducation par immersion ait été vraiment concertée : il était lui aussi « naturel » et ne se fixait pas de but particulier. La seule mer où il m’a noyée sans doute à jamais est celle de la musique classique, bien qu’il en fût, parce qu’il en était un fin connaisseur et un grand passionné : jamais je n’ai réussi à suffisamment y surnager pour acquérir de sûrs repères, pour m’orienter et connaître. Ma sœur et moi avions depuis l’enfance dans l’oreille tous les grands airs interprétés par les plus prestigieux maestros, et ce coup de chance, cette longueur d’avance n’a eu pour résultat que de m’intimider, de me persuader que cette initiation-là n’était pas pour moi. J’ai acquis par moi-même, et parfois grâce à mon fils, des connaissances assez solides dans les musiques que jamais notre « tourne-disque » familial ne diffusa, j’ai développé un goût aigu pour des domaines musicaux récents qu’il ne connaissait pas, et que sans doute il méprisait un peu. Mais,  nageant dans la haute mer de la littérature et de la peinture avec une sorte de maîtrise jubilante, arpentant les librairies et les pinacothèques comme des maisons peuplées d’amis intimes et d’agréables relations qu’il ne tient qu’à moi de transformer très vite en amis, je me sens toujours, même quand je suis transportée en même temps par ce que j’entends, déplacée, intruse ignare risquant à tout moment d’être découverte et dénoncée lorsque j’assiste à un concert classique ou à un opéra. A part ceux de Mozart, mes premières berceuses…

Sylvie Vignes nous offre des souvenirs sous forme d’abécédaire.  L’émotion et le souvenir s’y marient à une forme classique.  Chaque article coule, eau pure sur la glace…  Une langue qui convainc de son authenticité.   Vous pouvez vous procurer cet ouvrage à prix plus que modique aux Éditions du Chat Qui Louche : http://www.editionslechatquilouche.com/

Présentation

Encrine, dont le manuscrit a reçu en France le prix André Ferran 2009, est à l’origine une commande de son fils Joël qui n’a pas eu le temps de vraiment connaître son grand-père maternel, Lucien Nizard. La forme de l’abécédaire s’est imposée pour égrener les souvenirs tendres ou tragiques et retenir les arcanes majeurs d’un passant considérable.

Notes bibliographiques

Sylvie Vignes est maître de conférences HDR à l’Université de Toulouse-le Mirail. Titulaire d’une thèse de troisième cycle sur Julien Gracq et d’une thèse nouveau régime sur Jean Giono, elle a consacré la plupart de ses travaux universitaires à ces deux auteurs. Coorganisatrice, avec Jean-Yves Laurichesse, du colloque international « Jean Giono, la mémoire à l’œuvre » en mars 2008, et en janvier 2010 du Colloque du Centenaire Julien Gracq avec Patrick Marot, elle participe actuellement, avec une dizaine de collègues, au Dictionnaire Gionoà paraître aux éditions Garnier. Ses autres publications – communications, articles et ouvrages de critique littéraire – concernent essentiellement la littérature française (Éric Holder, Claude Pujade-Renaud, Pierre Michon, Marie Nimier…) et québécoise (Aude, Roland Bourneuf, Louis Hamelin, Monique Proulx…) au tournant du siècle neuf.

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