Camille ou La fibre de l’amiante… Un roman de Danielle Dussault…

Ci-dessous, un extrait du roman qui bouleverse de Danielle Dussault : Camille ou la fibre de l’amiante…

Je suis revenu parmi eux, mais ils ne m’ont pas reconnu. Je marche dans ma propre ville comme un étranger, depuis longtemps solitaire, devancier de la scène d’isolement qui s’offre à mes yeux. Les dunes au loin, avec leur longue filée de convoyeurs, semblent vouloir rattraper le ciel gris ; c’est une image de camps de concentration, quelque chose qui évoque le secret d’opérations illicites.  Les longs passages étroits montent vers les nuages, leur prolongement pose au regard l’énigme de la traversée. On ne peut alors qu’être happé momentanément par cette vision, car elle laisse présager un monde disparu, − toute cette civilisation de mineurs qui s’agitaient autrefois dans l’égal et vibrant murmure des machineries, extirpant le pur minerai des entrailles du sol − aujourd’hui, silencieux comme la mort.

Peu à peu, la poussière a recouvert les colosses aux pieds d’argile que les hommes ont érigés.  L’air lourd, encombré de cette substance palpable comme un duvet, circule tout autour ; rien ni personne en fait n’y a survécu.

Il y a cette présence derrière moi, muette et invisible.  Je  marche sans pouvoir m’arrêter comme il m’arrivait souvent de le faire autrefois.  Au terme d’un long parcours hasardeux, je me repose auprès d’une grosse pierre de filaments pour méditer. Depuis tant d’années déjà, tous mes gestes sont paralysés par cette ombre qui m’épie. C’est une ombre, à la fois étrange et familière, faite de peur et de silence tacite, construite autour des choses qui gisent invisiblement dans mon propre cœur et celui des miens. Moi, Ludger fils de Laos, j’ai connu tous ces gens travaillant dans les souterrains à extraire patiemment la fibre, de la veille à l’aube commençante, soutirant sans relâche, à ne plus savoir distinguer l’obscurité du jour, extirpant les morceaux du ventre de la mine, immenses rocs comme d’incontournables parties de moi-même.  Nos pas s’enchaînaient dans la nuit égale des labyrinthes, se succédant dans le règne absolu d’humides parois élevées autour de nous.

Je porte la mine en moi, tout comme elle m’a porté dans son ventre. Je porte son silence massif et sa rage comme les miens l’ont portés, je les porte exactement de cette façon tranquille et résolue. Je suis de cette race de colosses qui ne peut se résoudre à renoncer, qui ne sait pas sacrifier sa liberté. Je suis la rage. Quand nous faisons exploser les cloisons de rocs, les murs annelés d’amiante, monte en moi alors cette sorte de joie frénétique.  La violence de mes fibres se trouve alors entièrement consacrée au désir de voir paraître la nudité de la pierre.  Goût de tout balayer sur mon passage tandis que je garde au-dessus de moi cette ombre coupable… le désir.

Je suis revenu parmi eux, mais ils ne m’ont pas reconnu. Par-delà mon âme circule cet asile qui s’étale comme les branches d’un saule, m’enveloppe, m’encercle et m’enroule dans sa peau verte. Je suis revenu parmi eux, mais je ne suis plus maintenant que cette chose planant au-dessus de moi-même, une immense tache mouvante qui pleure et qui avance et qui se hisse, fidèle au-dessus de mon être.

Je suis de la lignée des premiers manœuvres de Coleraine ouvrant le sol vierge et creusant, à coups de masse, le ventre des roches dans la clameur assourdissantes des bennes et des grues. Je viens de ceux-là qui, les premiers, ont tracé la route, ouvert le grand chemin à travers le bois et les savanes. Ce pays, c’est le mien : la mine. Mes fragiles racines ont pris forme dans l’humidité des galeries de Thetford. Comme la plupart des ouvriers, j’ai cherché la pierre verte, la serpentine à la course mystérieuse, la veine qui se détachait sous mes ongles avides et obsédés, la soie laiteuse qui me nourrissait : l’amiante. En des temps plus anciens, on le disait fécondé dans les abysses d’un océan disparu. Et si les Grecs l’utilisaient pour subjuguer le feu, cette pierre friable faisait aussi l’objet d’une rêverie sans limites aux yeux de mon grand-père. Il savait en raconter les plus belles histoires du monde lorsque, enfant, je me trouvais incapable de trouver le sommeil à ma loge.

La fibre, celle de mes nuits d’adolescent, me faisait doucement chavirer quand mon ancêtre me décrivait les tuniques tissées par les jeunes filles grecques qui marchaient à travers les flammes sans jamais être brûlées. Je voyais les vierges et brunes madones, drapées de feu, disparaître sous mes yeux, pour resurgir intactes de lumière, rayonnantes et immortelles. Je les rejoignais et devenais moi-même ce géant aux pieds d’amiante parcourant des mers de cendre sans jamais être souillé ou atteint.  À cette époque, je ne connaissais ni l’ombre ni la brûlure.

Il a suffi, peut-être, d’un seul été pour que surgisse cette ombre. Sans doute, séjournait-elle…

La réalité d’un Québec que l’on connaît peu, décrite dans une langue qui subjugue…  Vous pouvez vous procurer cet ouvrage à prix plus que modique aux Éditions du Chat Qui Louche : http://www.editionslechatquilouche.com/

Résumé de l’intrigue

Jamais n’a-t-on abordé le sujet de la vie dans les mines d’amiante autrement que sous l’angle de la politique ou de la syndicalisation. Si on y a généralement occulté le caractère psychologique propre à la vie souterraine, j’y ai vu, pour ma part, une occasion rêvée d’approcher le sujet en m’inspirant du décor lunaire de Thetford-les-Mines. Ici entrent donc en scène des personnages qui séjournent dans un lieu de montagnes blanches et de sable accumulé, une ville génératrice d’une histoire pourtant meublée.

Sur fond de décor lunaire que composent les montagnes de sable, La maison des treuils dessine un portrait en mosaïque de six personnes vivant à Thetford-les-Mines durant un demi-siècle de son histoire. À tour de rôle, Ludger et sa fille Camille reviennent à Thetford-les-Mines. Elle, après quelques années d’éloignement, lui, après trente ans d’exil. Ils ne se connaissent pas. Ludger a été chassé de la ville par les hommes des mines, faussement accusé de tentative de meurtre. Toute sa vie, Camille a guetté le retour de l’absent. La jeune femme se demande si elle ne sera jamais libérée de l’exil intérieur auquel l’a condamnée l’absence du père. Pétris par l’attente ou la révolte, prisonniers tantôt du mutisme de la ville, tantôt d’un chagrin d’amour inavoué, ces personnages apprennent que les blessures secrètes de l’âme se transmettent d’une génération à l’autre. Mais qu’à la différence du silence qui tue, la parole de vérité parfois libère.

Bien que le livre s’inspire de faits historiques, les personnages qui se racontent ici depuis un point de vue intérieur n’ont jamais existé. Ils sont pure fiction. Pourquoi parler de l’amiante et du tissu social que n’ont pas manqué de constituer les mines ? À l’origine de ce projet d’écriture, il y a une image très inspirante : une photographie du début du siècle montrant quelques gobeuses à l’ouvrage, femmes vouées à la tâche de détacher la laine de ce qu’on appelle la roche mère, détacher donc la fibre de la roche d’amiante. C’est cette fibre, cette émotion viscérale, cette essence matérielle, qui colle à l’âme des personnages de ce roman et, par un simple prolongement de la pensée, elle sert à établir un lien avec la fibre maternelle. Legs refilé d’une génération à l’autre, elle est la marque d’une culpabilité multiforme qui pousse autant à l’exil qu’à la révolte, autant à la honte qu’à la logique du bouc émissaire. Quant au mot amiante qui signifie « pur » en grec, ou plus exactement « sans souillure », il est digne d’être réhabilité ici aux yeux de la poésie. Le feu, faut-il le rappeler, n’attaque pas l’amiante ; les personnages qu’on voit évoluer dans ce roman sont à la recherche d’une purification sans équivoque.

Notes bibliographiques

L’écrivaine et musicienne Danielle Dussault publie des nouvelles, de courts récits et des romans. Elle a travaillé pour le cinéma, la télévision et le théâtre. Elle a remporté le prix Alfred-Desrochers en 2003 pour son récit L’imaginaire de l’eau paru à L’instant même. Elle a aussi obtenu la mention d’honneur du concours Robert-Cliche pour Camille ou la fibre de l’amiante publié chez VLB en 2000, réédité en 2011 aux Éditions Le Chat Qui Louche. À travers un parcours d’écriture singulier, qui oscille entre imaginaire et onirisme, elle manie les paradoxes et les atmosphères intimistes dans un souci de transparence.

Danielle Dussault donne des ateliers d’écriture et a dirigé la publication d’un recueil de nouvelles,Écritures du désert, qui regroupe un ensemble de textes arabes et québécois. Elle est en train d’écrire un spectacle de chansons intimistes, Carpe diem, qui servira de base à l’écriture d’un scénario de film. Elle est également en train de produire un récit, temporairement intitulé Les robes du jour, à partir de dix chansons qui forment l’intrigue de l’œuvre. Danielle Dussault habite Thedford Mines au Québec.

Advertisements

Une réponse à Camille ou La fibre de l’amiante… Un roman de Danielle Dussault…

Laissez un commentaire.

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Ainsi parle l'Éternel

L'écriture de la Sainte Bible se continue -- publiée par Guylaine Roy (GROY)

rujia

artiste peintre

La bibliothèque de Sev

Chroniques livresques et élucubrations littéraires

sillage

la trace fluide du chemin parcouru

iLOLGO 411

Bonjour, Souriez et allez-y | Hello, smile and go

Ninannet's Blog

Just another WordPress.com site

Moonath - l'Univers des mots

une plume troubadour et lunaire qui chante la vie, l’âme, l’amour et l’infini…

Poesie visuelle

Un blog experimental qui s'efforce de saisir la poesie dans le quotidien des images, des choses, des moments .... et plus encore

Stéphane Berthomet - Articles, notes et analyses

Analyste en affaires policières, terrorisme et de sécurité intérieure.

A l'horizon des mots

Notes d'une bookworm débutante

Alchimaer Art

Alchimaer Art,collectif artistique et humaniste, un sujet d’étude les symboles des parcours initiatiques dans l’art. Contemporain, alchimique, textile, peinture, street art, contes vidéo, design … Si l’interprétation des symboles est immortelle et universelle, leurs représentations n’ont pas de limite!

LE CHAT QUI LOUCHE 2

Arts et littératures de la Francophonie...

maykan.wordpress.com/

Arts et littératures de la Francophonie...

Vous êtes ici... et là-bas

André Carpentier & Hélène Masson

Sophie-Luce Morin

Auteure, conférencière, idéatrice

Vivre

« Écoute le monde entier appelé à l’intérieur de nous. » Valère Novarina

%d blogueurs aiment ce contenu :