Chronique des idées et des livres…

À Paris avec Ernest, par Frédéric Gagnon

Ce que j’ai compris en lisant Ernest Hemingway est au fond très simple : la vie est tragique et notre mort certaine ; la condition humaine est celle d’un être seul dans un monde incompréhensible ; notre sort post-mortem est au mieux hypothétique ; mais nous devons faire face à l’existence avec courage et dignité, cela, nous ne le devons pas à l’ordre social ou à Dieu, mais à nous-mêmes.  C’est là un enseignement lourd à porter, diront certains.  Peut-être… mais il y a dans l’œuvre du grand écrivain un livre qui porte sur  le bonheur d’exister, Paris est une fête que je relisais dernièrement (« … tel était le Paris de notre jeunesse, dit Hemingway, au temps où nous étions très pauvres et très heureux. »)  Si l’on retrouve dans cet ouvrage la rude personnalité de l’auteur, il faut admettre qu’il s’agit là d’un récit qui est d’un tout autre registre que Le Soleil se lève aussi ou L’Adieu aux armes.  Hemingway, vieilli, examine avec sincérité sa jeunesse et les personnages qu’il fréquenta dans le Paris des folles années 20 ; on le sent par moments gagné par cette émotion qui nous étreint quand nous pensons aux premiers feux de notre existence.  Je dois pour ma part l’admettre, Paris est une fête fait partie de ces textes dont la pure beauté m’éblouit.

Vous verrez dans ce roman des personnages que l’auteur, avec son talent inimitable, sait rendre très vivants.  On y voit Gertrude Stein, emmerdante mais très cultivée, une expérimentatrice du langage qui participa à la formation de l’écrivain.  Il y a aussi Ezra Pound, sympathique et généreux.  En vain, Hemingway tenta d’enseigner les rudiments de la boxe à l’auteur des Cantos (Pound n’était vraiment pas doué), et le poète, quant à lui, conseillant son jeune ami dans ses lectures, suggérait à ce dernier de s’en tenir aux Français, admettant pour sa part n’avoir jamais lu les Russes.  Enfin, il y a aussi l’immense auteur de Gatsby le magnifique.  En exergue de cette partie du récit qui porte le nom de son ami disparu (Scott Fitzgerald), Hemingway écrivit une description poétique du grand défunt que je dois citer pour sa pure beauté : « Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d’un papillon.  Au début il en était aussi inconscient que le papillon et, quand tout fut emporté ou saccagé, il ne s’en aperçut même pas.  Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et de leurs dessins, et il apprit à réfléchir, mais il ne pouvait plus voler car il avait perdu le goût du vol et il ne pouvait que se rappeler le temps où il s’y livrait sans efforts. »  Je sais qu’Hemingway composa peu de vers ; je ne les ai pas lus, on m’a dit qu’ils étaient mauvais ; mais le passage que je viens de citer est un modèle absolu de poésie : dans une langue simple et noble, son auteur crée de manière convaincante une image qui dit tout de la vie tourmentée de Fitzgerald ; on voit de plus dans ces quelques phrases un bon exemple de cet art de la répétition qui n’appartient qu’à Hemingway, et de son emploi de la conjonction (« and » : « et »), deux éléments qui participent à cette métrique qui est l’un des secrets de sa prose.

Le ton des œuvres d’Hemingway, on s’en rend compte dès la première lecture, est très particulier.  Je l’ai déjà dit, le grand style est une pensée singulière, la phrase met le monde en ordre.  Or le style d’Hemingway est exemplaire et reconnaissable entre tous.  Hemingway est avare d’adjectifs et d’adverbes ; ses descriptions sont courtes mais suggestives ; il saisit ses  personnages sur le vif, en pleine action, mais il ne retient que ces paroles et gestes qui révèlent un personnage, l’essence d’une situation.  On pourrait dire que chez Hemingway la poétique se confond avec la vision du monde d’un homme réfléchi mais essentiellement actif ; avec un rythme vital qui devait trouver sa source dans l’organisation physique et mentale de l’écrivain ; avec une pensée précise qui tout en se projetant dans un ordre classique n’est pas sans parenté avec l’existentialisme.

Dans Paris est une fête, Hemingway investit de ses plus hautes qualités d’artiste un récit qui ne peut qu’être beau, celui de la jeunesse, des débuts de la vie adulte, quand toutes choses sont neuves et dégagent une atmosphère subtile et enchantée que l’on ne saurait qualifier que de printanière.  Toutefois Hemingway dans son œuvre ultime ne crée pas un merveilleux facile sans commune mesure avec la vie.  Certes, boire du vin est une fête, tout comme de marcher dans les rues de la plus belle ville du monde, mais l’accomplissement de l’homme n’en demeure pas moins l’objet d’un combat.  Dans tous ses écrits, Hemingway demeure réaliste ; mais ses souvenirs parisiens ont quelque chose d’enlevé qui n’est certainement pas étranger à la verdeur du sujet.

On voit par ailleurs, dans Paris est une fête, un Hemingway observateur et perspicace dès son entrée dans le monde des lettres.  On lit ainsi une remarque singulière dans laquelle l’auteur fait état de l’une de ses premières découvertes dans l’art d’écrire.  Il s’agit de l’omission.  Il nous dit que selon une théorie qu’il avait alors conçue « on pouvait omettre n’importe quelle partie d’une histoire, à condition que ce fût délibéré, car l’omission donnait plus de force au récit et ainsi le lecteur ressentait encore plus qu’il ne comprenait. »  Voilà, le grand écrivain vise l’inconscient (ce serait l’inconscient qui donne vie, qui prête vie à des personnages dans lesquels un plat observateur ne verrait sans doute qu’une suite de caractères imprimés) ; or la façon la plus sûre de mobiliser les puissances émotionnelles du lecteur serait l’ellipse, mais il doit s’agir d’absences délibérées et non de lacunes dues à l’inadvertance, en un mot, cela doit se faire avec art, l’art étant le fruit des efforts concertés des plus hautes facultés du créateur.

Cet emploi de l’ellipse, qu’avait découvert le jeune Hemingway, est bien illustré par plus d’un passage des souvenirs parisiens d’un Hemingway vieillissant.  Cela est particulièrement vrai de la fin du récit, où l’auteur nous parle de personnes fortunées qui auraient gâché son écriture et son mariage avec Hadley.  Le physique et le moral de ces riches-là n’est pas décrit, en fait, ils ne sont même pas nommés ; mais par une série d’allusions fines, Hemingway nous fait ressentir la réalité de leur travail de sape.  Paris est une fête est en grande partie construit sur de telles allusions.  Quelques dialogues brefs, des descriptions succinctes de leurs escapades, suffisent à nous faire sentir quel couple formaient Ernest et son épouse, à quel point ils étaient bien assortis.  Par contre, en quelques remarques, le romancier brosse un portrait de Zelda Fitzgerald en harpie bohémienne qui, foncièrement jalouse du talent de Scott, encourageait son ivrognerie.

Il ne faut pas chercher, dans une telle œuvre, des tirades ni des descriptions psychologiques interminables.  Chez Hemingway, les hommes et les femmes parlent comme ils le font dans la réalité ; ils agissent avec un naturel convaincant qui nous en dit plus long que des analyses qui n’en finissent plus.  Je crois qu’un écrivain devrait avoir sans cesse à l’esprit le conseil qu’Hemingway donnait à Scott Fitzgerald : « Écris une nouvelle de ton mieux, et écris-la aussi simplement que tu peux » (c’est moi qui souligne).  Si cela ne vous vient pas naturellement d’écrire comme un Proust, un Claude Simon ou un Faulkner, efforcez-vous plutôt d’être simple : c’est quand vous écrivez simplement que ressurgit votre complexité réelle, celle qui n’appartient qu’à vous.  On retrouve dans Paris est une fête une telle complexité, toujours suggérée ; une originalité qui inspirait à l’auteur certaines des phrases les plus vraies que l’on peut trouver.  Il y a un passage, à la fin, dans lequel Hemingway, parlant d’Hadley, exprima peut-être la plus belle pensée d’amour qui fut jamais écrite : « … je souhaitai être mort avant d’aimer une autre qu’elle. »

Enfin, il faut souligner que Paris est une fête, comme toutes les grandes œuvres, nous conduit à une meilleure compréhension de notre humanité.  En réalité il n’y a sans doute pas de petites gens ni de vies insignifiantes.  En quelques traits, Hemingway dessine des êtres qui chez un auteur médiocre nous sembleraient sans importance.  Il est ainsi question d’un certain Jean, serveur moustachu qui remplit sans mesurer les verres de whisky d’Ernest et d’Evan Shipman, un poète aujourd’hui oublié.  Or on apprend que le nouveau propriétaire de la Closerie va obliger les garçons à couper leur moustache ; on en est révolté : quelques indications habiles ont suffi à nous rapprocher d’un personnage pourtant secondaire.

Hemingway, dès ses premières nouvelles, rechercha la vérité de l’homme, une réalité existentielle capable de fonder une œuvre.  C’est, je crois, le propre de la jeunesse de vouloir prendre la mesure du cœur humain ; au bord du gouffre, Hemingway se fit une âme neuve pour ressusciter l’émerveillement qui nous habite quand nous découvrons la vie.

Le monde est implacable, il peut même être cruel, mais il semblera toujours d’une beauté souveraine au jeune homme qui porte sur lui un regard clair.  Espérons que les âmes bien nées auront toujours leur Paris.

*    *   *

Vous trouverez sur le site Book Drum (http://www.bookdrum.com/books/a-moveable-feast/9780099909408/bookmarks-1-25.html?bookId=15939) une séries de notes, accompagnées de photos et de vidéos, portant sur Paris est une fête (site en anglais).

On trouve Paris est une fête dans la collection Folio.  Mon édition est celle de ’73; la traduction, superbe, est de Marc Saporta : j’espère que Gallimard l’a conservée.

7 réponses à Chronique des idées et des livres…

  1. pierre patenaude dit :

    Bonjour,
    J’ai apprécié votre article. Mais en lisant, je ne pouvais me sortir de la tête le livre de Enrique Vila-Matas, « Paris ne finit jamais ». En tout cas je vais me procurer le « Paris est une fête ».
    pp

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  2. Dominique B. dit :

    quel beau texte! Il donne vraiment envie de lire «Paris est une fête». Envie aussi de relire son oeuvre. Continuez dans cette veine, je vous lirai souvent…

    Dominique B.

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  3. Jean-Marc Ouellet dit :

    J’ai toujours aimé Hemingway, sans m’y attarder aux raisons. Désormais, grâce à vous, je le relirai d’un oeil nouveau. Merci beaucoup pour cet article franchement intéressant.

    Jean-Marc O.

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  4. frederic0566@hotmail.com dit :

    Pierre, j’espère que le livre vous plaira.

    Dominique, je suis heureux de trouver en vous une lectrice. J’espère que la suite vous intéressera tout autant.

    C’est à moi de vous remercier, Jean-Marc, de prendre la peine de me lire.

    Bonne journée à vous trois,
    Frédéric

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  5. Dominique B. dit :

    si je n’étais pas une lectrice assidue depuis que je suis née, je ne me permettrai pas de critiquer les livres des autres. J’ai envie d’étrangler (eh oui encore, cher Alain!) ceux et celles qui savent à peine lire et qui émettent une opinion sur l’oeuvre de leurs pairs…

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  6. Diane B. dit :

    Une phrase simple et porteuse de sens résume la passion de l’auteur, en quelques mots d’amour « … je souhaitai être mort avant d’aimer une autre qu’elle. » merci pour cette critique!

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