Une nouvelle de Pat Isabel…

Le secret du bonheur

Par Pat Isabelle 

Pat Isabel

— Vous aimeriez que je vous raconte une histoire ? répète le client d’un ton amusé.

Il jette un long regard sur le petit sapin qui pend du rétroviseur, concentré à assembler les événements importants de son histoire.  Sa mémoire

n’est plus ce qu’elle a déjà été, mais il est prêt à déballer l’essentiel de son anecdote.

— Je dois retourner loin en arrière, commence-t-il.  Le récit s’est déroulé dans les années quatre-vingt, soit vingt-cinq ans passés.  Tout a débuté lorsqu’une vieille dame prénommée Jane s’est installée dans mon village natal.  Mon village n’était pas très vaste ni populaire.  Pas de musées, pas de gratte-ciels, pas d’usines. Vraiment rien d’intéressant à visiter sinon une petite rivière poissonneuse.

Au village, tout le monde se connaissait, nous étions, dans un sens, des voisins. Il ne faut pas croire que nous nous aimions tous, mais cela était, et est encore aujourd’hui, une réalité humaine.

Qu’importe, cette dame a été enchantée par l’endroit et elle s’y est acclimatée avec une facilité déconcertante.  Chaque matin, elle allait déguster le thé au restaurant du coin, discutait sans-gêne avec les gens.  Son accent britannique, son nez pointu et ses yeux bleu clair lui donnaient un charme… unique. Très unique, vous me comprenez?

Selon ses dires, elle a vécu son enfance en Europe et, un peu avant son quinzième anniversaire, elle a immigré au pays en compagnie de ses grands-parents. Nous, ceux et celles qui la côtoyaient au restaurant, n’avons jamais connu les raisons de sa fuite. Cependant, nous avons soupçonné la mortalité familiale.

Pourquoi a-t-elle choisi notre village?

Aucune idée. Nous avons avancé des hypothèses, sans plus. Pas de certitude.

Malgré nos théories farfelues, Jane n’a jamais paru affectée par son passé. Elle marchait la tête haute.  Elle dégageait une aura spéciale, nous sentions le bonheur émaner d’elle.  Ses gestes et son attitude nous apportaient une oasis de fraîcheur. Toujours, elle affichait un visage angélique et rassasié.  Nous écoutions sa voix, buvions ses paroles, envions sa personnalité, voulions être son amie. Tout simplement.

Son habillement était modeste et vieillot.  Elle portait des robes de brocart cintrées avec de la dentelle qui tombait en cascade sur sa poitrine.  Elle couvrait ses mains de gants noirs comme si elle cachait un défaut, une blessure.

Peu de temps s’est écoulé avant qu’elle ne devienne une inspiration pour nous, les villageois.  Elle était considérée comme un don du Ciel.  Sa présence suffisait à transformer une journée maussade en un jour empli de bonheur.

Une fois, une serveuse nommée Johanne a osé lui poser LA question.  La question qui nous trottait dans la tête depuis des semaines, mais que personne ne se risquait à soulever.

— Quel est le secret de votre bonheur ?

Un lourd silence s’est installé à l’intérieur du restaurant. Même les appareils électriques ont semblé suspendre leurs opérations.

Jane a élargi son sourire perpétuel et a pris la main de la serveuse entre ses doigts gantés.  Le visage de Johanne a blanchi et, placés derrière elle, nous avons senti son cœur cogner dans sa poitrine.

— Il est celui qui a la capacité d’aller là où personne ne peut, a répondu la vieille dame, les yeux pétillants.  Le cœur d’une personne âgée est rempli de souvenirs, bons et mauvais, mais souvent oubliés.  Lui, cet homme miracle, me conduit au travers ces moments heureux et me les fait revivent comme les premières fois.  Tous les soirs, nous voyageons ensemble, traversons mon esprit à bord de son bolide volant. Drôle de nom, n’est-ce pas?  Mais combien représentatif de son œuvre!

Il y a eu des soupirs de déception et des murmures confus parmi les villageois présents.  Certains, dont moi, avons accordé du crédit à cette histoire tandis que d’autres se sont contentés de virer les talons, méprisants.

L’opinion publique change rapidement chez les gens émotifs.

Jane n’a peut-être pas aimé les réactions à son égard? Impossible de savoir. Hélas!

Ainsi, la vieille dame a lâché doucement la main molle de Johanne et a quitté le restaurant, le menton levé. Sur son passage, les oiseaux ont chanté des mélodies et l’ont accompagné un bon bout de temps.

Les chants du cygne?

Le lendemain matin, le brouillard pesait sur le village comme une couverture grise et épaisse.  Les piétons, emmitouflés dans des vêtements chauds, circulaient la tête basse, les yeux ternes.  Assis au comptoir du restaurant, nous observions le triste décor extérieur au travers les fenêtres.  Nous appréhendions une mauvaise nouvelle.

Dès que Johanne, enveloppée dans son manteau de cuir, capuche sur la tête, est arrivée en retard au travail, elle a annoncé le drame :

« Jane est décédée dans son sommeil. »

La serveuse a fait la désolante découverte quand, pour une raison mystérieuse, elle a décidé d’aller rendre visite à la vieille dame.

La suite du récit n’est pas évidente. Cela est très abstrait, vous savez.

Nous ne connaissons pas les détails du décès de Jane avec précision. Nous n’avons pas demandé une autopsie. Nous avons seulement participé aux modestes funérailles.

Vous vous souvenez de cette aura qui entourait Jane ?

Après quelques jours, nous avons remarqué avec surprise qu’une aura positive rayonnait autour de Johanne. Comme si la vieille dame lui avait refilé son secret du bonheur.

Plus tard, étrangement, les villageois se sont amassés près de la serveuse et ont écouté sa douce voix. Johanne a parlé, et parlé. Elle n’a jamais autant parlé. De tout et de rien. Des paroles toujours intéressantes et captivantes.

Cela nous a fait du bien. Un grand bien. Nous avons même oublié, l’espace d’une décennie, l’homme et le bolide volant.

Et la redoutable question est revenue sur toutes les lèvres, jour après jour.

Le client arrête de parler, un sourire en coin, les yeux rêveurs.

— Aujourd’hui, est-ce que Johanne est en vie ? Demande l’interlocuteur.

Pas de réponse.

Long silence.

Un silence qui laisse planer le mystère.

Notice biographique :

Originaire de Valleyfield, Pat Isabel se passionne pour l’écriture et la lecture depuis des années.  Il a publié une douzaine de nouvelles dans Horrifique, Brins d’Éternité, Nocturne, Dires, Asile…  Il gère aussi un blogue que je recommande : patisabelle.blogspot.com et s’amuse de temps en temps sur Facebook.

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11 Responses to Une nouvelle de Pat Isabel…

  1. Dominique B. dit :

    histoire très touchante. J’adore son petit brin d’irréalité. S’inscrit parfaitement dans le temps des fêtes…

    Merci Alain de l’avoir publiée.

    J’aime

  2. Jean-Marc Ouellet dit :

    J’aime beaucoup ce bonheur mystérieux et contagieux décrit dans cette histoire. J’ai vécu dans un petit village, là où tout se sait, bons ou mauvais ragots, là où un sourire peut changer la suite des choses plus rapidement qu’ailleurs. Le texte est fluide, le bonheur et le mystère se révélant doucement, agréablement. Bravo.

    Bonne journée, monsieur Gagnon.

    Jean-Marc O.

    J’aime

    • Alain Gagnon dit :

      Bonjour,

      Vous soulevez un point important. Effectivement, dans un micro-milieu, les gestes des individus ont plus de retentissement (apparent, en tout cas) que dans une grande ville.

      Bonne fin de journée, monsieur Ouellet,

      Alain G.

      J’aime

  3. Pat dit :

    Merci pour vos commentaires.

    J’aime

  4. Pierre Patenaude dit :

    Oui, c’est beau Pat. Votre texte m’a fait du bien. Une tempête avec ça serait super. Dépêchez-vous d’écrire pour notre plaisir.
    Bon souper, Alain !
    Et aux humains de la maison…
    pp

    J’aime

  5. Dominique B. dit :

    Cher Alain,

    en lisant vos commentaires, j’ai frôlé la crise d’apoplexie !

    Je ne vous ai rien promis, je corrige un manuscrit de 200 pages… En plus, je me cherche un appartement.

    je vous souhaite un samedi comme vous les aimez. À vous de choisir!

    J’aime

  6. Dominique B. dit :

    Alain,

    vous avez vraiment le don de me faire rougir! Avec vous, ma modestie est mise à dure épreuve…

    J.B. est à Ottawa cette fin de semaine, ce sera très bien que vous lui écriviez dans qq. jours.

    À bientôt.

    Dominique

    J’aime

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