Publication de Frankenstein par Mary Shelley…

Début 1818,  sortait en librairie l’un des ancêtres de la science-fiction et du fantastique : Frankenstein ou Le Prométhée moderne (Frankenstein or The Modern Prometheus).

Son auteure, Mary Shelley s’est enfuie en 1814 de chez son père, le philosophe anarchiste William Godwin, avec un ami de celui-ci, le poète Percy Bysshe Shelley.  Elle avait seize ans.

C’est en 1816 que naîtra la trame initiale du roman.  Le couple Mary et Percy Shelley résidait avec des amis (dont le poète Byron qui était l’amant de Claire Clairmont, la demi-sœur de Mary) dans une villa sur le bord du lac Léman.  Il y pleuvait comme au Québec l’été dernier.  Byron proposa alors à ses compagnons d’infortune un exercice littéraire : chacun allait écrire une histoire de fantôme. Byron produisit un scénario fragmentaire dont Polidori s’inspirera pour écrire The Vampyre, ce roman à l’origine du genre qui nous donnera Dracula. Percy Shelley écrivit une historiette dont il se désintéressa rapidement.

Mary, quant à elle, se trouva incapable de créer quoi que ce soit. Mais quelques jours plus tard, entre le 10 et le 16 juin 1816,  la lecture du roman Vathek de William Beckford et une bonne dose d’opium suscitèrent chez elle  un cauchemar : elle y eut la vision de « l’étudiant pâle penché sur la chose qu’il avait animée ».

Mary Shelley

Le 10 décembre 1816, Harriet, l’épouse de Shelley, enceinte, allait se suicider  après que mari lui eut proposé de vivre en ménage à trois. Le 30 décembre de la même année, le poète Shelley et Mary (qui avaient de la suite dans les idées…) se marieront.  C’est sous ce nouveau nom de Shelley que Mary terminera Frankenstein au printemps 1817. Elle le fera publier anonymement au début de janvier 1818.

Les significations qui se dégagent du roman sont multiples.  Les psychologues des profondeurs, les métaphysiciens, les futurologues et autres bibittes y ont puisé et l’ont interprété allégrement.

L’intrigue nous présente un riche et jeune médecin qui se veut démiurge.  À partir d’un cadavre qu’il ranimera, grâce aux forces de l’éther qu’un orage déchaîne, il créera un humain ou un semblant d’humain.  Rapidement, ce monstre intelligent, mais sans âme, échappera à son concepteur, observera l’humanité, aimera, détestera, commettra des forfaits, et on le pourchassera jusque dans les glaces de l’Arctique.

Ce roman m’a toujours fasciné de par les rapprochements que l’on peut établir entre les souffrances du monstre et celles de l’humain conscient.  Dans Propos pour Jacob (essai – à paraître), j’ai jeté sur le papier, à ce, sujet ces quelques lignes :

«Le monstre de Frankenstein énonce : « Vous vivez et ma puissance est complète. Suivez-moi ; je cherche les glaces éternelles du Nord, où vous souffrirez du froid auquel je suis indifférent. [1] »

« Le monstre se goure. Il ne souffrira pas du froid ; il souffrira de ne pas être né humain. Et c’est une souffrance beaucoup plus terrible pour quiconque a pu entrevoir ce qu’être homme ou femme signifie.

« Mary Shelley nous a enfanté un jumeau d’ombre, un faire-valoir métaphysique, une image cauchemardesque de ce que nous pouvons devenir si nous nous oublions. Ce monstre aux yeux jaunes d’épouvante, qui erre sans boussole dans les déserts durs et glacés de l’Arctique, est assez humain pour souffrir, connaître le désespoir d’une conscience réfléchie, ne pouvoir jouir de la paix euphorique des animaux, mais pas suffisamment humain pour recevoir, au fond de son abîme, l’espoir divin qui console. Solitude absolue d’un être amputé, aliéné, monstrueux, qui aurait dû demeurer fictif, qui n’aurait jamais dû s’évader de l’univers clair-obscur d’un roman gothique, mais que la pensée quantitative triomphante s’apprête à décalquer à des milliards d’exemplaires.

« Demeurons ses jumeaux de lumière. »


[1] Mary Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée  moderne, Paris, Les Éditions du Rocher, 1988, p. 229.

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6 réponses à Publication de Frankenstein par Mary Shelley…

  1. dany dit :

    Bonjour,

    J’adore vous lire. J’en apprends chaque fois. Ce dernier billet sur Mary et son personnage de Franky m’a fait les yeux ronds.

    Bonne année à vous et aux vôtres.

    Dany

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    • Alain Gagnon dit :

      Chère Dany,

      Bonne Année à vous également, et à tous ceux que vous aimez.
      On considère souvent ce monstre comme un personnage de films d’épouvante, alors que, dans le roman, Mary Shelley lui donne une dimension métaphysique.

      Je vous ai trouvé une autre parenté dans la tendresse amère : Didier Daeninckx, Petite éloge des faits divers, Foilio #4788.

      Bonne journée,

      Alain G.

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  2. Dominique B. dit :

    Bonjour Alain,

    et dire que pendant des années, on a cru que c’était monsieur Shelley, l’auteur du personnage de Frankenstein… Au même titre que Clara Schuman qui, pour protéger son mari de la folie, musiquait à sa place… Grâce soit rendue à ces femmes !

    Enfin, la vie reprend son cours normal !

    Dominique

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  3. Alain Gagnon dit :

    Bonjour Dominique,

    Je suis également heureux de reprendre le cours normal de la vie, bien que je ne sois pas certain de ce que ça signifie…

    Mary Shelley m’apparaît un personnage fascinant. Je me cherche une biographie d’elle actuellement.

    Bonne journée multicolore,

    Alain G.

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  4. Dominique B. dit :

    Alain,

    pour moi le cours normal de la vie veut dire, plus de restrictions contraignantes dues au repos obligé qu’imposent certaines fêtes… Ne serait-ce que le retour des attachées de presse à leur poste! Ce qui fait que je viens de publier ma critique sur le roman de Mylène Bouchard, La garçonnière. Il me semble que dans le cours dit normal, la vie redevient mouvement et non plus inertie. C’est du moins ce que je ressens tous les ans pendant ces deux semaines de fêtes. Mais que veut dire aussi le mot «fête» dans certaines occasions ? Pour quelques-uns, ces fêtes doivent être aussi source d’angoisse…

    Je ne connais pas de biographie sur Mary Shelley, ce que je sais d’elle me provient d’extraits lus par ci par là…

    Bonne et belle journée blanche.

    Dominique B.

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  5. […] Publication de Frankenstein par Mary Shelley… January 2010 5 comments 5 […]

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