Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

29 février 2012

Ciel, mon lazzi !

Mon cher Chat,

Je me suis mise en scène un 13 juin. Tragicomédie : ma mère tout en soliloques dramatiques implorait le deus ex machina de couper enfin court à ses douleurs. Mon père sous les feux de sa rampe, attendait, anxieux, figurant bien inutile,  l’ouverture du velours rouge. Côté cour, un prêtre multipliait ses pantalonnades en aparté au Bon Dieu. Côté jardin, le médecin, trouvant que le marivaudage avait assez duré, s’armait de forceps tout en pensant catharsis chirurgicale. Tandis que les cloches de la grand-messe de 11 h carillonnaient à toutes volées, les crochets obstétriques m’extirpèrent enfin de ma loge, tête d’affiche quelque peu froissée. Le visage tout en arlequinades, je franchissais donc le quatrième mur en hurlant ma première réplique. Mais  pensez-vous, le Chat, qu’on le franchisse réellement un jour ? Et si Shakespeare avait raison.

« Le monde entier est un théâtre. Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles ».

 Je me suis mise en scène un 13 juin. C’est là que j’ai commencé à jouer. Le cabotinage ou l’art d’attirer l’attention sur soi aux dépens des autres n’est-il pas l’apanage des nourrissons ? Au prologue de ma vie, pas plus bête qu’un autre, j’ai donc compris l’emprise que je pouvais avoir sur mes parents et j’ai mis au point différentes pantomimes susceptibles d’émouvoir ce tout premier public. Mon premier espace de jeu étant assez restreint et la répartition des rôles sans grande surprise pour l’époque (une mère au foyer, un père assidu au travail, tous deux fort investis auprès de leur premier-né), je ne vécus rien de bien cornélien dans mes premières années. Ce gentil drame bourgeois dut, j’imagine, se corser quelque peu quand il me fallut composer avec une fratrie puisque je perdais alors le rôle de la jeune première. « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie… » Mais j’étais en âge d’aller jouer à l’extérieur. C’est d’ailleurs très souvent en tournée que je donne dorénavant les meilleures représentations.

Sur Terre, sept milliards de mises en scène éponymes. Ne jouons-nous pas tous le rôle principal dans l’histoire de notre vie ? Qui retrouve-t-on dans votre compagnie de théâtre expérimental, cher Chat ? Si vous composez inévitablement avec quelques acteurs imposés, vous devez prendre en charge une bonne partie du casting, n’est-ce pas ? On ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas toujours ses collègues de travail, mais on choisit ses amours, ses amis. Nous avons, vous et moi, choisi de tenir un petit rôle dans la production théâtrale de l’autre. « Comme c’est bizarre, comme c’est étrange et quelle coïncidence ! » Ainsi on joue dans sa propre pièce, mais aussi dans celles des autres. Je suis folklore dans la vie d’untel, figure d’autorité et de savoir dans la vie d’un autre. Je suis héroïne parfois, simple quidam souvent. Je suis donc apte à interpréter plusieurs rôles en fonction de plusieurs publics.

Et vous, le Chat, que faites-vous dans la vie ?

Vous faites bonne impression. N’est-ce pas ce vers quoi nous tendons tous ? En 2009, en vous mettant subtilement à loucher, n’avez-vous pas modifié votre image pour vous octroyer une nouvelle identité, originale, étudiée, susceptible de vous démarquer dans l’espace médiatique ?

Hamlet

Alors, « Être ou ne pas être, là est la question ». Nous nous servons de notre corps, de notre voix et, pour certains, de notre écriture comme instruments de représentation, afin de nous donner le genre qui convient à la situation. Il ne s’agirait donc plus d’être, mais de montrer surtout. Montrer par les voies de l’interprétation que je suis crédible, que je suis honnête, que je suis intelligente, que je suis charmante, que je suis bien celle que je veux que vous perceviez. Et pousser parfois la mascarade, si l’on possède bien l’art et la maitrise de ces outils, à s’attribuer des qualités qu’on ne possède pas toujours. Mais attention, le public n’est pas dupe. Et si vous ne voulez pas faire un four, ne vous mettez pas à déclamer toutes les fleurs factices que vous avez le goût de vous lancer. « Cachez ce sein que je ne saurais voir », et jouez de manière plus subtile d’intonations, de silences, de nuances, du choix des mots et des arguments pour que l’autre finisse par croire en la véracité de tous vos lazzis.

 Elle est là, l’idée de la mise en scène. Investir dans son costumier et choisir avec soin l’accessoire qui fera la différence, s’approprier un autre langage, plus jeune ou plus régional, plus châtié ou plus caressant, selon le destinataire, pour mieux entrer en contact. Si aujourd’hui, « moé, j’aime le bingo ; moé, j’adore ça l’bingo ; moé, y’a rien au monde que j’aime plus que l’bingo », c’est bien pour me faire plus facilement une petite place de belle sœur dans votre famille. Et puis jouer aussi de ses possibles apparences pour mieux s’asseoir, pour mieux séduire. Ne pensez-vous pas qu’un enseignant peut faire croire n’importe quelle ineptie à ses étudiants si elle est proférée avec aplomb ? Et enfin, quel homme n’a pas joué de mensonges romanesques et baroques au tout début d’une liaison ? « C’est un roc, c’est un pic, c’est un cap. Que dis-je, c’est un cap ? C’est une péninsule ! »  

Je vous vois froncer la moustache, cher Chat. Il est vrai qu’il serait quand même assez diabolique d’acter toujours de manière consciente et constante en fonction de l’effet désiré. Et puis, en fait, à bien y réfléchir, si nous jouons notre partition en fonction des circonstances, n’est-ce pas alors plutôt le spectateur qui distribue les rôles ? Retournement de situation : je n’ai plus rien d’un metteur en scène puisque me voilà à jouer ce que l’on attend de moi afin que peut-être l’intrigue tourne à mon avantage. Mais là aussi, ce serait bien trop facile. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Le quiproquo vient alors compliquer l’action dramatique puisque vous l’avez peut-être déjà expérimenté, Chat, ce que l’on croit offrir de soi n’est pas toujours perçu comme tel, et ironie du sort, peut parfois être interprété tout en contrepoint.

La scène n’est pas une petite affaire. Ce ne sont que « serpents qui sifflent sur vos têtes ». Merde ! Permettez que nous sollicitions Cambronne dès

Les Belles-Soeurs

à présent, histoire de convoquer la chance.  C’est à se demander s’il ne vaut pas mieux tomber le masque et jouer franc jeu. Et puis, de toutes les façons, il me semble que plus on vieillit, plus on se veut transparent. Avec de la maturité et de l’expérience en coulisse, il est sans aucun doute plus aisé d’être soi-même sur les planches. On milite alors pour un théâtre engagé qui fait fi du trou du souffleur. Mais…. il y a encore un mais. Est-on libre d’élaborer une image de soi qui nous corresponde vraiment ? N’endossons-nous pas à notre insu, celle que nous dictent les règles et les rites de l’échange social ? Voyez-vous, le Chat, les modèles culturels sont si prégnants qu’ils nous collent à la peau.  C’est triste à dire, mais les femmes épousent encore l’image féminine du sexe faible recherchée par les hommes. Il n’y a qu’à feuilleter nos magazines. Entre le poêle et le frigidaire, je t’attends et je prends ma pilule. Et je ne cite ici qu’un de nos nombreux conditionnements inconscients.

Je me suis mise en scène un 13 juin. Il y a quelques décennies. C’est vous dire que j’en ai joué des rôles. C’est vous dire si je me suis essayée, si je m’essaie encore. Sans entractes. De la duègne à la soubrette, de Dona Elvire à Germaine Lauzon. Jouer le jeu pour « éclaircir mes beaux mystères ». Toujours. Parce que l’espace théâtral de nos vies est ininterrompu, pluriel, changeant et négociable. En fait, c’est très simple, le Chat : quand on se sent bien dans un rôle, c’est qu’il est proche de nous. Ce sont ces rôles-là qui nous révèlent. Et c’est ainsi que certaines personnes sont plus authentiques que d’autres dans leurs rôles.

Je n’en suis pas à mon dernier coup de théâtre. Et avant qu’on ne brûle mes planches, avant que « sans un pli, sans une tâche, j’emporte malgré vous mon panache », je vous jouerai surtout la comédie. Pour vous faire rire, le Chat, mais surtout par amour de moi, parce que je m’y retrouve.

Sophie, votre baladine.

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet

26 août 2011

La vie d’ailleurs

 Sommes-nous seuls dans l’univers ? Existe-t-il quelque part dans le cosmos une espèce vivante capable de penser, capable de créer, ou, comme les humains, capable de détruire ? Perspective rassurante ou inquiétante ? Arthur Charles Clarke a écrit : « Deux possibilités existent : soit nous sommes seuls dans l’univers, soit nous ne le sommes pas. Les deux hypothèses sont effrayantes. » Les extraterrestres embrasent l’imaginaire. Depuis des décennies, sur le sujet, des livres sont écrits, des films sont produits. Des mondes inconnus, certains pacifiques, aux idéaux supérieurs même, et d’autres effroyables, la vanité humaine les imaginant hideux et malfaisants.

Certaines personnes sont convaincues de l’existence de mondes extraterrestres, d’autres s’amusent à leurs dépens. Jacques Bergier a illustré ce dilemme : « Les OVNIS sont des hallucinations provoquées par des extra-terrestres. »

Il n’existe aucune preuve de l’existence de vie intelligente extra-terrestre. Que des suppositions basées sur des rapports médiumniques de quelques hurluberlus supposés. Il y a tant de mystères en ce monde, des mystères sur lesquels la science bafouille. Les pyramides, le sphinx, les pierres d’Ica, la carte de Piri Reis, le pictogramme de Nazca, les cercles céréaliers. Origine douteuse, donc extra-terrestre. Facile, commode, et lucratif. Et pourtant… si c’était vrai…

Jadis, on croyait la vie issue de la « soupe primordiale ». Des éléments déterminés, l’eau, des sucres, des bases azotées, les ultraviolets du Soleil et les décharges électriques des orages, et voilà réunies les conditions favorables à l’émergence de la vie. Or, des recherches dans les profondeurs océaniques ont permis de découvrir à plus de deux mille mètres sous la surface, dans des cheminées sulfureuses, toxiques, des stigmates d’une vie ancienne. Par ailleurs, il est maintenant clair que la base de la vie peut exister dans le vide de l’espace. Une étude récente publiée dans les Annales de l’Académie des sciences (PNAS) a montré que certaines nucléobases, notamment de l’adénine et de la guanine, éléments constitutifs de l’ADN, étaient présentes sur des météorites recueillis depuis 1960. Deux corolaires à cette découverte : des réactions chimiques à l’intérieur des météorites et des comètes peuvent produire des éléments essentiels à la formation de molécules biologiques ; et la vie sur Terre pourrait provenir de l’espace, hypothèse qui circule depuis longtemps déjà. Toute la recherche récente tend donc à démontrer que contrairement à ce que l’on croyait jadis, la vie est d’éclosion « facile » et est « tenace ».

Nanobactéries sur le météorite ALH84001

Il faut du temps à la vie pour évoluer. Les plantes, les insectes, les mammifères, et bien sûr, l’hominidé, l’intelligence qu’il développa, son langage, ne sont pas apparus en criant ciseau. Il a fallu du temps. Beaucoup de temps. Et il a fallu une planète stable, avec une orbite constante, et un soleil tranquille. Existe-t-il d’autres Terres ? Aujourd’hui, on peut se lancer. Oui, sans doute. On décompte actuellement plus de 500 exoplanètes, des astres que nous ne percevons qu’en raison de la puissance et de la précision des moyens de mesure et des modèles informatiques actuels. En mai dernier, on annonçait qu’une des planètes gravitant autour de l’étoile naine Gliese 581 pourrait s’avérer « habitable » avec un climat propice à la présence d’eau liquide et à la vie. Il est donc inconcevable pour un esprit raisonnable de ne pas envisager l’existence quelque part dans l’univers, parmi les milliards d’étoiles existantes, entourées chacune d’un nombre variable de planètes, d’une planète comparable à la nôtre.

Supposons donc qu’aux confins du cosmos, la vie s’est développée, a évolué vers une espèce d’une intelligence supérieure. Un jour, cette civilisation se dote de moyens techniques avancés et s’intéresse à la conquête de la Galaxie (quels qu’en soient les buts). À une vitesse inférieure à la vitesse de la lumière, elle colonise une nouvelle planète, la transforme en nouvelle base de départ. Par bonds successifs de quelques centaines ou milliers d’années, elle avance plus loin dans l’espace de quelques dizaines d’années-lumière. La Voie lactée fait environ 50 000 années-lumière de rayon. Alors, avec une vitesse globale du front de colonisation de 1 % de la vitesse de la lumière, quelques millions d’années à peine suffiraient à la coloniser entièrement. Un instant par rapport à l’âge de la galaxie et à l’évolution de la vie terrestre vers la civilisation humaine actuelle. Notre soleil est jeune comparée à beaucoup d’étoiles de notre galaxie. Des civilisations apparues dans des systèmes solaires plus âgés auraient dû laisser des traces visibles depuis la Terre, au niveau des ondes radio tout au moins. Or, aucune trace n’existe. Du moins, officiellement. Dans le paradoxe portant son nom, Enrico Fermi demande : « si les extraterrestres existent, où sont-ils donc ? Pourquoi n’avons-nous vu aucune trace d’une vie intelligente extraterrestre, par exemple des sondes, des vaisseaux ou des transmissions radio ? Plusieurs hypothèses ont été formulées. En voici quelques variantes :

  1. Il n’existe aucune autre civilisation extra-terrestre, la nôtre, sur Terre, étant le fruit d’une conjonction unique de phénomènes, ce qui, en vertu de ce qui précède, est improbable.
  2. La vie n’évolue pas nécessairement vers l’intelligence. Et sans intelligence, pas de voyage interstellaire.
  3. Les lois de la physique prohibent la colonisation de la galaxie, limitant l’expansion d’une civilisation.
  4. Des civilisations technologiques avancées existent, mais la distance qui les sépare fait que le temps pour communiquer entre elles, à la vitesse de la lumière, est supérieur à la durée de leur vie moyenne. Ainsi, si 5 000 années-lumière séparent une civilisation d’une autre, elle ne peut communiquer avec sa voisine si sa propre durée de vie est inférieure à 10 000 ans, temps nécessaire pour émettre un message et d’en recevoir une réponse.
  5. Les éventuels extraterrestres pourraient préférer le cocooning, se passant de nous et des inconvénients d’un voyage pour venir nous voir.
  6. Les civilisations extra-terrestres nous ont visités, mais ne signalent pas leur présence, soit parce que notre planète ou notre espèce ne les intéresse pas, qu’ils n’ont rien à nous dire et n’ont pas de temps à perdre avec nous. Dans Calvin and Hobbes, Bill Waterson dit : « La preuve qu’il y a des êtres intelligents ailleurs que sur Terre est qu’ils n’ont pas essayé de nous contacter. »
  7. Les extraterrestres sont passés avant l’apparition de notre espèce sans laisser de traces identifiables : c’est l’Hypothèse du rendez-vous manqué.
  1. Les civilisations extra-terrestres existent, mais les observer et communiquer avec eux s’avèrent impossible, soit en raison de l’éloignement entre les systèmes solaires habités, soit parce que les techniques radios utilisées sur la Terre reposent sur des hypothèses erronées : gamme d’ondes, portion du ciel observé ; ou bien, les civilisations n’utilisent les ondes radio que durant une période relativement courte, les plus avancées s’autodétruisant avant de s’essaimer.

Pourquoi s’intéresser à une possible fabulation ? Simple. L’existence de mondes extra-terrestres bouleverserait notre positionnement philosophique dans l’univers. Tant que nous sommes les seuls êtres intelligents dans ce monde, la créature de l’Être suprême, nous pouvons nous pavoiser de notre existence, de notre supériorité rationnelle et de notre relation privilégiée avec l’Absolu. Mais qu’en demeure-t-il si nous devenons un être vivant et intelligent parmi d’autres, nous situant entre le chimpanzé, ou le dauphin, et une espèce aux attributs supérieurs provenant du système Gliese 581, ou d’ailleurs. Quel sens donnerait-on à nos existences ? Que deviendrait notre rapport avec les êtres que nous jugerions inférieurs ou supérieurs ? Que deviendrait notre rapport avec la Création, avec Dieu ?

 

Références :

Québec-Science, juin-juillet 2010, 15-21

Cosmochemistry Special Feature: Establishing a molecular relationship between chondritic and cometary organic solids PNAS,  April 4, 2011

Search for Past  life on Mars : Possible Relic Biogenic Activity in Martian Meteorite ALH84001, Science, 16, August 1996, 924-930.

Le Paradoxe de Fermi,  http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_de_Fermi

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique de Québec….

7 janvier 2011

Un chemin obscur

La vie est une bibitte imprévisible qui s’écarte de sa route sans crier gare. François Mauriac disait : « Nous tissons notre destin, nous le tirons de nous comme l’araignée sa toile. » Nous sommes ce que nous sommes devenus et nous sommes ce que tant de paroles ou d’événements nous ont permis de devenir. Quand on scrute le rétroviseur de notre vie, on rit parfois, on pleure à d’autres moments. Souvent, on se demande ce qui nous a conduits là. Un exemple ? Les mots que vous lisez, un anesthésiologiste les a écrits. Eh oui. Un anesthésiologiste, communément appelé anesthésiste, ou endormeur pour les moins respectueux. Un toubib spécialiste.

Je vous vois écarquiller les yeux, grimacer, ou bâiller d’avance. Mais c’est la plus pure vérité. Vous me direz que je ne suis pas le premier médecin qui écrit. Et vous aurez raison. L’Histoire en regorge. Ne prenons pour exemple que Georges Duhamel, Jean-Ferdinand Céline et Jean-Christophe Rufin en France, l’écossais Arthur Conan Doyle, l’américain Michael Crichton et les québécois Jacques Ferron et Jean Désy. Wikipédia en liste près de cent quatre-vingts dans le monde. Tous des médecins qui un jour se sont mis à écrire. Romans, poésie, essais, manifestes… Chacun avait ses raisons, quelques-unes conscientes, plusieurs inconscientes. Prenez mon cas. Rien ne me prédisposait vraiment à écrire ces mots. Quoiqu’en y pensant bien, il y avait bien une graine de créateur enfouie quelque part en moi. Jadis, alors que les boutons ne me gâtaient pas encore le visage, je créais de courtes bandes dessinées où mon héros, James Bang, — à cet âge et dans le fond d’un rang de campagne, le simili plagiat ne représente rien — où le héros, disais-je, pourfendait les vilains. L’exploit était d’autant plus remarquable que je souffrais de l’incapacité notoire d’éviter les courbes en traçant une ligne droite. Mes chefs-d’œuvre portaient toutefois en eux un certain intérêt puisqu’un petit voisin me les échangeait pour des broutilles ou des bonbons. Plus tard, le patenteux que j’étais créa des objets tout aussi inutiles que précaires. Mais pas mauvais sur les bancs d’école et curieux par nature, j’ai laissé la science m’accrocher ce qu’il fallait pour en tirer la profession que j’exercerai jusqu’à l’appel de la retraite. Alors, pourquoi ces mots soudains, issus finalement de mon imaginaire impétueux ? Quel fut le point de chute, là où le vent a tourné ? Et bien, vous serez déçu. John Lennon disait : « La vie, c’est ce qui arrive quand on a d’autres projets. » Dans mon cas, il n’y a pas eu d’événement-choc, de traumatisme, de deuil, ou de déception. Non. Que la lecture d’un tas de livres, le commentaire positivement incisif d’un confrère sur le style d’une lettre administrative de mon cru, d’autres bons mots sur une note laissée à la fin d’un livre, découverte par hasard par un ami, et cette soirée d’ennui dans une chambre d’hôtel, à attendre l’appel de mon téléavertisseur de garde. Et te voilà assis derrière une table à griffonner des mots qui deviendront des phrases, une nouvelle, des chapitres, un roman. Tu rencontres des personnes signifiantes, ton texte est présenté, et publié. Tu t’intéresses à la chose littéraire, tu participes à un magazine littéraire électronique par des commentaires pas trop niaiseux, et tu finis par y raconter ton histoire avant d’y collaborer régulièrement.

Tel fut mon chemin. Jamais, dans mon passé pas si lointain, je n’aurais pensé qu’un jour je partagerais mon imaginaire avec plusieurs. Or, ces mots proviennent de moi. Et dans les mois qui viennent, il y en aura d’autres. Des mots sur tout, des mots sur rien, et, pourquoi pas, des mots pour dénicher le tout dans le rien. Ce seront les mots d’un anesthésiologiste qui écrit, et qui souhaite ne pas devenir un billettiste qui endort. Mais ça, seul l’avenir le dira.

Et vous, quel fut le point de chute, la parole, la rencontre ou l’événement qui a fait dévier votre route ?

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en février 2011 aux Éditions de la Grenouille Bleue.  À partir de maintenant, il sera chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Principes de vie du voyageur…

12 décembre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir

Voyageur –  Principes de vie du voyageur :

1° Ne jamais blâmer autrui ni le sort pour ce qui arrive.

2° Se déplacer dans tous les milieux avec le courage et les instincts éveillés du chasseur et du guerrier.

3° Supporter une conscience aiguë et constante du caractère transitoire de toute réalité appartenant au monde des phénomènes.

4° Être conscients des limites que nous imposent les conditions de notre existence actuelle.

5° Faire une confiance aveugle à l’incompréhensible Cosmos, à ses multiples allées et maisons, et se laisser griser par l’amour prévoyant de l’Être suprême qui enveloppe.

L’image est d’un maçon français du treizième siècle, Villard de Honnecourt.

Et j’ajoute un commentaire explicatif de Michèle Bourgon : « On voit un escargot-poisson avec des trompes ( pour signifier les forces occultes, le mystérieux du cosmos), on voit en surimpression le Christ en croix ( l’article nous demande de faire confiance à l’amour et à Dieu) et on reconnaît un voyageur-guerrier avec son accoutrement, prêt à se défendre. L’image est-elle d’origine hongroise ? En tout cas, elle représente très bien ce que l’auteur nous livre. »


Procrastination… Abécédaire…(74)

30 novembre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Vie — Assurance à sa mort, non pas de pleurer sur son propre départ, mais plutôt sur cette constante remise de l’existence à plus tard, dont parle Bataille dans L’expérience intérieure.

Chaque jour, l’assouvissement des passions, des désirs – qu’ils soient désirs de sagesse, de rectitude ou de se voir autre, autrement, autre part – est remis à plus tard, à demain.  Jusqu’au dernier crépuscule, lorsqu’il n’y aura plus de demains terrestres à espérer.  Procrastination !

Procrastinations ou retards permanents de la conscience journalière à rendre compte de l’être multidimensionnel, à plusieurs temporalités, que nous sommes.


La félénité : un texte de Clémence Tombereau…

14 novembre 2010

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

 

Clémence Tombereau

La félinité

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


Poésie et manque : Abécédaire…(45)

24 juin 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

 

Un et multiple

 

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

http://maykan.wordpress.com/


Histoire et liberté : Abécédaire…(24)

22 avril 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Histoire –  Avec l’homme et la femme d’humanité, on entre dans l’Histoire, et, en même temps, on s’apprête à la quitter. Les animaux, tout comme les marxistes et les néolibéraux, n’ont d’autres histoires qu’économiques : cycles de rareté ou d’abondance des ressources.  Avec l’homme, nous passons de la survie à la liberté relative de la civilisation.  Quel risque magnifique !  Pour la Vie et pour Dieu.

http://maykan.wordpress.com/


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