Texte et Ithaque : Abécédaire (70)

1 novembre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Texte — Provient du mot latin textus, tissu.  Sera-t-il voile dont la fonction est d’occulter ?  Ou tapisserie qui remémore et narre ?  Ou, encore, voile de navire, à faseillement de voyage et d’espoir ?

Nous nous cachons souvent dans le texte, derrière le texte, (les nôtres et ceux des autres), et ainsi nous nions aux vents le droit de gonfler la voile et de nous mener vers Ithaque pour laquelle nous sommes nés.

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Salon du livre : un texte de Pierre Patenaude…

2 octobre 2010

Pierre Patenaude

Oreste Bouchard craint d’aller au Salon du livre de Fjordcity.  Il annonce à une directrice littéraire, fantasme de son imagination, sa venue à la foire des éditeurs.  Une telle démarche pourrait jouer en sa faveur, mais la lâcheté le cloue.

Je garde le cap.  Je suis loin de la coupe aux lèvres.  Je le dis.  Je me le redis.  Malgré la soif, j’envisage.  Vous viendrez le premier octobre  au Salon du livre de Fjordcity, suivie d’une horde d’écrivains.  Je traînerai mon ombre entre les étals, un café à la main, un manuscrit dans l’autre.  J’arrêterai causer.  Je tousserai, échapperai mon écrit, le ramasserai, me redresserai et trouverai le moyen de braquer le titre : Le Roseau.  Vous avez aimé ?  Vous avez bien reçu la copie ?  J’attends votre motif.  J’espère.  Je me languis.  Je ne vis plus.  Mon œuvre me tient à cœur,  mais je crains le risible à ravir le mot œuvre.  Puis-je m’élever à ce point ?  Seuls les pur-sang de votre écurie auraient droit à ces deux syllabes ?

J’achèterai des livres au kiosque.  Vos poulains dédicaceront.  Vos pouliches aussi !  Je flânerai à l’enseigne  de la somptueuse collection La Verte Rainette, succursale du Borisk.  Vous me jaugerez.  Je serai de glace.  Si nos regards se croisaient, je vendrais la mèche.  Ne me craignez point.  Vous êtes à l’abri dans votre monde.  Je suis un être de paix et d’ardeur.  Serez-vous, après, au Hilton ?  Vous avez quitté ?  Un malin serait assis à votre place !  Cela me tuerait.  Durez.  Je vous veux comme directrice littéraire.

Oui, je sortirai de mon village.  Je rôderai près des carrousels de livres.  Le conseil de gestion des Éditions du Borisk vous aura mandée.  Oui, oui !  Je dis.  Vous savez, j’ai investi amour et passion dans l’écriture.  J’ai porté la chose.  Le travail m’a tué.  Les contractions m’ont déchiré.  L’enfant : un pseudocyesis — la dérision, je la souffre si elle est de moi.  J’ose crier.  Je m’alloue ce droit.  Je me convaincs de l’utilité de ma vie et de mon œuvre.  N’est-ce pas le propre de l’écrivain ?  D’un artiste, au pire ?  Quand je serai publié, je percevrai des droits, des royalties.  J’irai à la radio, à la télé, dans les écoles.  Vous paierez mes frais.  J’irai chercher notre prix à Paris.  La mention gonflera votre chiffre d’affaire.  Nous serons scénarisés.  Je vous le souhaite.  Pourquoi pas ?  Jésus a changé l’eau en vin.

Oubliez ces bêtises.  Je capote.  Je suis dur.  Qui ne l’est pas ?  Et par inadvertance, de surcroît !  Vous avez inventé la cruauté.  Je suis d’accord.  L’essai et l’épreuve vous ont refroidie.  Vous êtes culottée de semer le désarroi et de bien dormir.  La lettre de refus nuit.  Nous, les impubliables, avons un cœur.  Pensez à tous ces rabroués.  Vous heurtez, madame.  Pour ma part, j’acquiesce.  Les autres ?  J’ignore.  La bile sortie, j’absous.

La fatigue – en plus de l’inadvertance – tiédit votre imputation devant ces choix, ces aspirants à balayer sous le tapis.  Je me risque à vous interpeler.  Je tente de m’imposer.  J’ose allier cet élan à l’écriture.  Je n’ai rien à perdre.  Ma dernière carte est sur la table.  Après, je verrai si, le cas échéant, vous me tassez comme ce cendrier.  Lisez-moi jusqu’à la fin, au lieu de me survoler.  Oubliez ce dîner de tout à l’heure avec l’inhumain qui écrit des vétilles.

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle nature et écriture.  C’est le troisième texte qu’il présente sur ce blogue.  Naïveté apparente et ironie froide s’y côtoient.  Sa phrase a la précision, la vivacité et la retenue des grands satiristes.



Un texte de Pierre Patenaude…

30 juillet 2010

WOW !  Ma réaction en recevant ce texte qui s’approche du fond des choses en littérature, ce qui m’a toujours fasciné.  Je laisse parler l’auteur.

Présentation du texte par l’auteur :

Quand j’écris, je cherche à me cacher dans le texte en feintant ne pas être moi. Il m’arrive de me prendre pour le langage. Même, parfois, je crois être une illusion et n’être que des mots. Ça ne se soigne pas par un verre ou deux, je suis bien comme ça.

J’aime les auteurs qui parlent de la langue, comme Borges et Vila-Matas. La littérature et l’enseignement de la langue maternelle sont les seuls domaines qui

Pierre Patenaude

n’ont d’autres objets qu’eux-mêmes. Je crois Borges quand il dit que tous les livres  ont déjà été écrits, même les livres à venir. En écrivant L’homme rempli de mots, Borges ne me sortait pas de la tête (à cause de ce personnage issu du cauchemar d’un autre), ainsi que le Scriptorium de Paul Auster. Loin de moi l’idée de plagier ces auteurs. Mais, je dois vous l’avouer, je lis lentement et je déguste ce que je lis. Parfois, en lisant ou en écrivant, je réalise qu’un autre a déjà émis l’idée sur laquelle je m’échine. Je le vis actuellement et je suis un peu démonté, mais je vais trouver une issue.

Le texte que je vous envoie s’inspire d’un roman, L’homme au cœur de crapaud, que je suis en train d’écrire. Et j’écris ce roman en pensant au crapaud qui, chaque année, vient m’observer pendant que je travaille sur mes semis, à l’intérieur de ma serre. Il me regarde. On jurerait qu’il me connaît. Il se tient dans un bac noir. Il se retire lorsque je démonte l’abri à l’automne. L’an prochain il reviendra, j’en suis convaincu.

Le personnage de ce texte, Romuald, se construit à mesure que les mots emplissent les cases de son cerveau.

L’homme rempli de mots

À l’orée du bourg, vivait un homme rempli de mots.  Seule Alia, près de son âme et de sa vie, il aimait.

Au bout du bonheur, le diabète mollit la pompe de Romuald.  L’homme soignait les fleurs près de la maison.  Un crapaud le suivait, le printemps et l’été.  Auparavant, le crapaud Léo  pétait le feu.  Maintenant, il ne sautait plus, il sautillait.  Un jour, ses bonds furent des pas.  Les voisins apercevaient Romuald qui parlait au batracien.  Il s’adressait au crapaud comme on parle à son chien les jours de chagrin, sans plus.  Dans le boisé, près de son logis, une gélinotte le suivait.  Maintenant, il jugeait les bêtes ses égales.

Le désir d’Alia fanait comme la gerbe après la noce.  Toucher Alia pressait.  Romuald disait les plantes, les oiseaux, les batraciens et les arbres.  Il existait à nommer, et nommait pour mieux exister.  Décliner la création le justifiait.  Son cerveau avait autant de cases que le monde a d’objets.  Mais les replis du cerveau où logent les émois se desséchaient. La vie de Romuald tenait à des mots.  Et lui, il voulait conquérir tous les mots. Il aurait dû naître à une autre époque.  Le temps des émotions non dites.  Il pensait cela.  Mais, qui sait ?, ces émois-là  coulent dans le sang depuis les origines.  L’époux d’Alia était dans le sas du langage, puisque dire les émois lui échappait.

Le temps pressait.  Demain, on l’opérait.  Seul comme un chien, il se rendit à l’hôpital.  Le chirurgien scia le sternum.  Romuald rêva aux mots qui demain seraient.  Un fracas le troubla.  Il tomba dans un trou.  Le vide lui serrait le poitrail.  Et comme dans les écrits du poète argentin, les alvéoles où nichaient les mots, dans le crâne de Romuald, luisirent enfin.  Des émois se logèrent dans les niches.  Tous les émois du monde scintillaient comme les cierges à Notre-Dame.  Un émoi dans la case du Scriptorium le happa.  Il ne comprit que ces mots : « …sûr, à la vue de… il est sorti de sa propre vie et il a disparu ».  Un autre comme lui serait.  L’humain tournerait le kaléidoscope du langage et dirait les mots de l’univers, les émois de l’amour, avant de mourir…


Poésie et laisser-écrire : Abécédaire…(47)

2 juillet 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (4) — Écrire le vers avec la sûreté et la spontanéité gestuelles de l’homme qui, instinctivement, après avoir dérapé sur la glace, rétablit son équilibre, balançant torse et bras vers l’arrière, de côté, vers l’avant…  Toute hésitation en cet instant (toute réflexion) détruirait l’économie générale des volumes en mouvement dans l’espace.

L’harmonie du poème pose la même exigence : l’intuition ne laisse aucune place à la pensée discursive, argumentaire, sinon elle n’est plus.

Comme les muscles et les réflexes de l’athlète, l’intuition du poète se prépare par la pratique et l’étude de son style, et du style des autres.  Toutefois, lorsque naît le poème, il ne peut prendre plus de recul que le funambule sur sa corde entre deux gratte-ciel.  Ses gestes-mots doivent s’enchaîner sans interruption et former sur-le-champ musique ; la réalisation du laisser-écrire est à ce prix.  Et le laisser-écrire est la seule façon de mettre en branle d’autres ressources en soi que ce moi quotidien, analyste et calculateur, qui, dans le monde des réalités immédiates, peut réussir de grandes choses…  – autres que la poésie.

http://maykan.wordpress.com/


Coleridge, Poèmes de l’expérience de vivre : Notes de lecture…

26 mai 2010

Denis Bonnecase, S. T. Coleridge, Poèmes de l’expérience de vivre, Éditions Ellug…

Un excellent essai sur la poétique de Coleridge, que l’ami et écrivant Emmanuel Simard m’a déniché dans une bouquinerie de Montréal.

À la page 116, l’auteur soulève la notion d’épochè, sur laquelle il vaut de gloser un peu.

Chez les sceptiques et les stoïciens, l’épochè signifie suspension du jugement. L’épochè permet alors d’accéder à l’apathie et à l’ataraxie, doncau bonheur.  Pour les tenants de la phénoménologie, dont Husserl, l’épochè désigne la « mise entre parenthèses » de ses propres opinions sur le monde.  Non pas que l’on doute de sa réalité, mais bien pour permettre au monde d’impressionner la conscience, comme pure apparition, dépourvue de préconceptions ou d’hypothèses à son sujet.  Pour la psychanalyse, l’épochè est la suspension de tout jugement, dans le but de permettre une navigation libre dans l’univers des fantasmes et de l’inconscient.

Je retrouve ce texte en épilogue à un recueil de poèmes à paraître, Chants d’août :

Lors des premières rencontres avec des lecteurs, je parlais d’abord de moi, pour ensuite en venir à mes ouvrages.  Un peu plus tard, je parlai d’abord de mes romans ou poèmes, pour en venir à ma biographie.  Ce que je tente maintenant : parler des textes, de mes rencontres avec le texte en création, à l’interstice de la conscience et des mots, où la lucidité vacille, se cherche – c’est le plus difficile, le plus intime, le plus imprécis, le plus exigeant.  C’est une toute autre aventure, et c’est cet hiatus que je voudrais combler, narrer, partager.  Possible hors du poème ?

 

L‘épochè n’est-elle pas nécessaire à l’atteinte de ce satori des poètes ?

http://maykan.wordpress.com/

 


Texte de l’écrivaine Dominique Blondeau…

9 décembre 2009

Dominique Blondeau a eu la gentillesse de répondre à ma demande, d’où ce texte critique, percutant, exotique, hors-tradition (pour une majorité de lecteurs) sur la Fête de Noël.

L’imposture de Noël

Comment parler des fêtes de fin d’année quand elles ne font pas partie d’une enfance ? Je n’ai aucun souvenir de jouets mais celui d’oranges parfumées que j’allais cueillir dans l’orangeraie du voisin. L’océan, plus loin, bourdonnait à mes oreilles, le soleil se mirait dans les branches mauves ou roses des bougainvillées. Aucune trace du père Noël… Il a fallu que je m’exile pour ouvrir grands les yeux sur une tradition qui n’a pas préoccupé mes jeunes années. Mon étonnement a été d’autant plus vif que la neige devait faire partie du décor scintillant. Messe de minuit dans des églises illuminées pour honorer la prestigieuse circonstance. Jésus n’est-il pas né dans un pays oriental, un pays aux nuits glaciales mais si chaud durant les heures diurnes ? Je me demandais ce que la neige avait à voir avec la naissance de ce petit bonhomme. L’imposture commençait… Elle était dommageable, l’abondance de la nourriture contrariant mes papilles gustatives. Je n’avais connu que des repas sobres, au goût de miel, de fruits. De poissons, de coquillages. Pourquoi manger le bœuf censé réchauffer l’enfant divin dans sa mangeoire ? Bien sûr, dans l’église de la ville, priaient de bons chrétiens, ils suppliaient un nouveau-né que la paix continuât ; c’était lui donner beaucoup de responsabilité, entouré qu’il était d’une mère de quinze ans, petite moricaude aux cheveux frisés que les pères du christianisme, pour se l’approprier, ont dépeinte si souvent blonde aux yeux bleus. Et ce vieillard de quarante ans, Joseph, père supposé de l’enfant, Myriam ayant été décrétée vierge par le concile de Latran, sept siècles après la mort de l’homme Jésus. Que de questions je me posais face à l’agitation que provoquait cette fête que je jugeais plutôt païenne. Il eût été réconfortant de solenniser la naissance de l’auguste enfant dans le silence et l’humilité, leçon que personne n’a retenue : les gens autour de moi devaient célébrer pour eux-mêmes…Que reste-t-il de cet heureux événement qui devait sauver le monde de tous les péchés ? Si peu, sinon une religion fabriquée de toutes pièces par des admirateurs de Jésus, après sa mort. Là encore, ce fut l’imposture généralisée, aucun écrit de Jésus n’habilitant ce qu’avaient avancé les onze fanatiques de l’époque. Et ceux qui devinrent plus tard les serviteurs zélés d’une religion aujourd’hui en faillite. Que j’eus de la chance d’échapper au délire collectif d’une fête qui ne signifie plus que des promesses écrites sur des cartes virtuelles ! Cela dure une semaine, le temps que j’aspire la fragrance entêtante du mimosa de mon adolescence, que se déroule l’image fleurie des jacarandas bleus brisant la teinte indigo du ciel qu’une cigogne sillonne avant d’aller se poser sur quelque ruine d’un minaret de pisé rose, témoin d’une civilisation aussi ancienne que le christianisme. Sans un enfant pour en éprouver l’authenticité !

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


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