Une couleur dans le noir… un roman de Pascal Bourassa (extrait)

8 janvier 2012

Résumé de l’intrigue

Dans un style qui n’appartient qu’à cette auteure, Une couleur dans le noir raconte l’histoire d’une adolescente en crise qui tente de faire le deuil de sa mère morte dans sa tendre enfance. Elle essayera tant bien que mal de créer des liens avec sa belle-mère ainsi qu’avec son père qui noie son désespoir dans l’alcool pour oublier sa première épouse.  L’adolescente vivra les prémices d’un premier amour avec un jeune homme dont elle deviendra enceinte. Elle devra prendre la difficile décision de garder ou de rejeter cet enfant et finira par l’accepter en hommage à sa mère morte.

Ce roman vaut par sa langue et l’atmosphère inoubliable qu’il crée.  Une écrivaine est née.

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Extrait

Ma mère, c’est un ange. Ma mère est morte quand je suis née. Je suis née les deux pieds devant, à contrecœur, on m’a prise de force. On m’a tirée, on m’a tirée si fort, et moi je m’agrippais de toutes mes forces à la paroi maternelle, et j’ai glissé, et j’ai cédé, et je suis arrivée en criant. Mon père m’a dit que le médecin n’avait jamais entendu un enfant crier si fort ni remuer autant. Et ma mère est morte. Et mon père a voulu mourir. Je me suis peut-être agrippée trop fort à elle. Je suis orpheline de mère, je n’ai jamais eu de mère et quelquefois, elle me manque. Terriblement.
J’ai une photo de ma mère. Un cadre doré un cadre sans contours réels, contours flous qui tirent vers le passé qui m’attirent dans un lieu innommé, dans une autre vie qui n’est pas la mienne. Je regarde le papier glacé, le papier de cette photo, et j’aspire à prendre naissance en elle mais toujours je ne fais que regarder. Une simple spectatrice confinée à la dernière rangée.

Une femme est sur une plage, un grain de sable que je glisse entre mon pouce et mon index, que je roule entre mes deux doigts, que je forme sans idée préconçue. Et l’image se précise. La femme semble s’étirer sous un soleil trop chaud, un grain de sable avec sa blondeur qui s’alanguit sous les rayons. Elle sourit mais si on y regarde de plus près, son sourire peut ressembler à une grimace, un étrange rictus qui ne trahit ni joie ni désespoir mais un mélange d’indifférence et d’un sentiment qu’on ne peut nommer, un sentiment à l’odeur de mort.
De loin, sans qu’on me voie, vilaine espionne à l’affût, je regarde la scène. La femme avance lentement, avance vers l’eau comme si elle voulait s’y noyer. Elle plonge et je la perds. La femme se relève et son corps ruisselant est exposé au soleil. Son  corps  ruisselant  tiré  en avant par un poids, un poids trop lourd. Est-ce mon imagination ? Le poids d’un enfant dans un ventre qui se plie avec elle, qui nage dans son eau à elle, dans son eau à lui. Mais non, il n’y a pas d’enfant, l’enfant est sur la plage, et sur la plage encore, il y a un homme, du déjà vu, un homme qui regarde la femme et la passion entre eux, surtout lui, quelquefois comme une barrière, une barrière qui surgit, une barrière qui me bloque le passage, à moi.
La femme retourne sur la plage et l’homme la prend dans ses bras et attrape au passage des petites gouttes d’eau. Et la petite fille, le bébé, bat des mains et vient sur eux. Et plus tard, la femme se relève et reprend la pose et il n’y a plus de gouttes d’eau. Ni de grain de sable. La femme dans sa beauté prend toute la place dans sa blondeur dans son sourire et dans ses yeux, si loin. Et je m’éloigne car je suis triste. Cette plage n’est pas la mienne. La photo me brûle les mains et à chaque fois c’est pareil et je retourne le cadre du mauvais côté, du côté où il n’y a rien.

Je suis une image. Je suis un mouvement sur du papier. Je me froisse, je me rature et je recommence. On me redéfinit toujours. Quand je sens que l’image est la bonne, je la garde jusqu’à ce que ça se froisse encore.

Notice biographique

Pascale Bourassa est née au Lac-Saint-Jean. Elle a fait des études en création littéraire et obtenu une maîtrise en 2001 à l’UQAM. Elle avoue avoir été influencée par la grande Anne Hébert dont elle admire les œuvres. Son écriture s’inscrit en partie dans le mouvement psychanalytique. Pascale Bourassa s’inspire des gens qui l’entourent. La psychologie humaine la fascine. Elle adore aussi voyager et découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures. Elle habite maintenant l’Alberta et montre une prédilection pour les grands espaces sauvages de l’Ouest.

En 2009, elle publiait son premier roman : Le puits, aux Éditions de la Grenouille Bleue.


Des trains qu’on rate, un roman de Dominique Blondeau…

1 janvier 2012

Résumé de l’intrigue

Priscilla et Patrice, couple dans la jeune cinquantaine, se reposent amoureusement dans leur lit, un samedi matin qui est celui de la veille de Pâques. Soudain, le téléphone sonne. Patrice se lève pour répondre, c’est sa mère qui lui annonce que son frère jumeau, Francis, est mort, il s’est suicidé. Celui-ci sera enterré le mardi après le long week-end pascal. Priscilla et Patrice devront assister aux obsèques.

L’action va se dérouler durant ces quatre jours, du samedi au mardi. Le chagrin qu’a éprouvé Priscilla à la mort de son père, il y a plusieurs années, chagrin qu’elle a mal assumé, va prendre ici toute son ampleur et occasionner beaucoup de questions sur cet homme qu’elle a mal connu. Son père avait cinquante ans quand elle est née… On assistera aussi au questionnement de la mère de Patrice et de Francis sur sa famille à elle, sur son mari et ses jumeaux. Patrice n’échappera pas non plus à certaines réminiscences concernant son père, son frère et lui-même.

C’est un roman intimiste et intériorisé sur les deuils que nous portons en nous, une sorte de huis clos qui se passe dans la maison familiale et autour. Les repas ont aussi beaucoup d’importance dans cette histoire. Ils sont décrits comme la métaphore d’une possible réconciliation entre les personnages. Un narrateur intervient parfois sous la forme neutre du ON, qu’on retrouve dans le titre qui est une phrase du roman. Ce ON est aussi un humble hommage à l’écrivain portugais José Saramago.

Extrait

Quand Priscilla Lubin Duval s’éveilla ce matin-là, elle fut surprise de voir son mari à ses côtés. Déjà, le soleil filtrait à travers les lames du store métallique. Elle se souvint que c’était samedi, Patrice ne travaillait pas, le lendemain serait Pâques. La perspective de cette fête la réjouit si fort que ses yeux se mouillèrent. Elle se tourna sur un côté, plongea sa tête dans l’oreiller, deux larmes roulèrent sur ses joues. Du bout d’un doigt, elle les essuya, Patrice aurait dit gentiment qu’elle ne devait pas pleurer, Pâques évoquait pour lui et pour elle que de beaux souvenirs. Priscilla connaissait suffisamment son mari pour savoir que cette fête aussi l’émouvait. Il feignait l’indifférence ou jouait de la désinvolture chaque fois qu’un événement hors de l’ordinaire l’atteignait. Patrice n’aimait pas se laisser aller à de tristes et encombrantes réminiscences, il affirmait que la vie comportait trop de souffrances pour en ressasser les flétrissures. Il avait raison, mais la mort de son père à elle, une veille de Pâques, il y avait de cela plusieurs années, lui serrait encore le cœur, la murait dans un chagrin qu’elle ne s’expliquait pas, tant il était amer et tenace. Patrice ne l’avait pas connu et, au début de leur mariage, seize ans plus tôt, elle lui avait parlé de son père avec une telle tendresse qu’un après-midi, il avait répliqué, agacé, que son amour pour cet homme s’avérait anormal. Il avait voulu se reprendre, Priscilla avait décelé dans le ton de sa voix, une pointe de jalousie dont elle se jugea fautive. Peu à peu, elle avait éludé les confidences paternelles. Elle s’était mise à parler de sa mère, Patrice n’avait pas été dupe. Un soir qu’elle n’en finissait plus d’élaborer sur la timidité infondée de celle-ci, il l’avait embrassée tendrement, l’incitant à enfiler une jolie robe, il l’invitait dans un restaurant très chic. Elle n’avait osé refuser, dehors il faisait si froid, aurait-elle voulu protester, elle préférait la chaleur intime de leur appartement. Ils s’étaient regardés, elle avec réticence, lui avec circonspection, puis ils avaient éclaté de rire en se serrant l’un contre l’autre.
Comme si l’éclat de rire résonnait dans leur chambre, et qui eût éveillé Patrice, il se retourna, tendit un bras, ajusta une main sur la rondeur des épaules de sa femme. Ce rituel signifiait qu’ils avaient le temps, Patrice aimait flâner dans les draps tièdes et froissés, dans l’odeur de leurs corps collés l’un à l’autre. Ils restèrent silencieux, leurs mouvements se firent lascifs, leur respiration courte, haletante ; la main de Patrice descendit lentement sur le ventre puis sur le pubis de Priscilla, plus bas dans les plis mouillés du sexe. Des gémissements moururent sur ses lèvres gonflées, des petits cris suivirent, ponctués de pépiements qui, toujours, bouleversaient Patrice. Les préliminaires du désir allaient les enivrer quand le téléphone sonna dans le couloir. Tous les deux interrompirent leurs caresses, attendirent la deuxième sonnerie. Patrice se leva en bougonnant, s’enroula dans sa robe de chambre…

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai,Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Camille ou La fibre de l’amiante… Un roman de Danielle Dussault…

13 novembre 2011

Ci-dessous, un extrait du roman qui bouleverse de Danielle Dussault : Camille ou la fibre de l’amiante…

Je suis revenu parmi eux, mais ils ne m’ont pas reconnu. Je marche dans ma propre ville comme un étranger, depuis longtemps solitaire, devancier de la scène d’isolement qui s’offre à mes yeux. Les dunes au loin, avec leur longue filée de convoyeurs, semblent vouloir rattraper le ciel gris ; c’est une image de camps de concentration, quelque chose qui évoque le secret d’opérations illicites.  Les longs passages étroits montent vers les nuages, leur prolongement pose au regard l’énigme de la traversée. On ne peut alors qu’être happé momentanément par cette vision, car elle laisse présager un monde disparu, − toute cette civilisation de mineurs qui s’agitaient autrefois dans l’égal et vibrant murmure des machineries, extirpant le pur minerai des entrailles du sol − aujourd’hui, silencieux comme la mort.

Peu à peu, la poussière a recouvert les colosses aux pieds d’argile que les hommes ont érigés.  L’air lourd, encombré de cette substance palpable comme un duvet, circule tout autour ; rien ni personne en fait n’y a survécu.

Il y a cette présence derrière moi, muette et invisible.  Je  marche sans pouvoir m’arrêter comme il m’arrivait souvent de le faire autrefois.  Au terme d’un long parcours hasardeux, je me repose auprès d’une grosse pierre de filaments pour méditer. Depuis tant d’années déjà, tous mes gestes sont paralysés par cette ombre qui m’épie. C’est une ombre, à la fois étrange et familière, faite de peur et de silence tacite, construite autour des choses qui gisent invisiblement dans mon propre cœur et celui des miens. Moi, Ludger fils de Laos, j’ai connu tous ces gens travaillant dans les souterrains à extraire patiemment la fibre, de la veille à l’aube commençante, soutirant sans relâche, à ne plus savoir distinguer l’obscurité du jour, extirpant les morceaux du ventre de la mine, immenses rocs comme d’incontournables parties de moi-même.  Nos pas s’enchaînaient dans la nuit égale des labyrinthes, se succédant dans le règne absolu d’humides parois élevées autour de nous.

Je porte la mine en moi, tout comme elle m’a porté dans son ventre. Je porte son silence massif et sa rage comme les miens l’ont portés, je les porte exactement de cette façon tranquille et résolue. Je suis de cette race de colosses qui ne peut se résoudre à renoncer, qui ne sait pas sacrifier sa liberté. Je suis la rage. Quand nous faisons exploser les cloisons de rocs, les murs annelés d’amiante, monte en moi alors cette sorte de joie frénétique.  La violence de mes fibres se trouve alors entièrement consacrée au désir de voir paraître la nudité de la pierre.  Goût de tout balayer sur mon passage tandis que je garde au-dessus de moi cette ombre coupable… le désir.

Je suis revenu parmi eux, mais ils ne m’ont pas reconnu. Par-delà mon âme circule cet asile qui s’étale comme les branches d’un saule, m’enveloppe, m’encercle et m’enroule dans sa peau verte. Je suis revenu parmi eux, mais je ne suis plus maintenant que cette chose planant au-dessus de moi-même, une immense tache mouvante qui pleure et qui avance et qui se hisse, fidèle au-dessus de mon être.

Je suis de la lignée des premiers manœuvres de Coleraine ouvrant le sol vierge et creusant, à coups de masse, le ventre des roches dans la clameur assourdissantes des bennes et des grues. Je viens de ceux-là qui, les premiers, ont tracé la route, ouvert le grand chemin à travers le bois et les savanes. Ce pays, c’est le mien : la mine. Mes fragiles racines ont pris forme dans l’humidité des galeries de Thetford. Comme la plupart des ouvriers, j’ai cherché la pierre verte, la serpentine à la course mystérieuse, la veine qui se détachait sous mes ongles avides et obsédés, la soie laiteuse qui me nourrissait : l’amiante. En des temps plus anciens, on le disait fécondé dans les abysses d’un océan disparu. Et si les Grecs l’utilisaient pour subjuguer le feu, cette pierre friable faisait aussi l’objet d’une rêverie sans limites aux yeux de mon grand-père. Il savait en raconter les plus belles histoires du monde lorsque, enfant, je me trouvais incapable de trouver le sommeil à ma loge.

La fibre, celle de mes nuits d’adolescent, me faisait doucement chavirer quand mon ancêtre me décrivait les tuniques tissées par les jeunes filles grecques qui marchaient à travers les flammes sans jamais être brûlées. Je voyais les vierges et brunes madones, drapées de feu, disparaître sous mes yeux, pour resurgir intactes de lumière, rayonnantes et immortelles. Je les rejoignais et devenais moi-même ce géant aux pieds d’amiante parcourant des mers de cendre sans jamais être souillé ou atteint.  À cette époque, je ne connaissais ni l’ombre ni la brûlure.

Il a suffi, peut-être, d’un seul été pour que surgisse cette ombre. Sans doute, séjournait-elle…

La réalité d’un Québec que l’on connaît peu, décrite dans une langue qui subjugue…  Vous pouvez vous procurer cet ouvrage à prix plus que modique aux Éditions du Chat Qui Louche : http://www.editionslechatquilouche.com/

Résumé de l’intrigue

Jamais n’a-t-on abordé le sujet de la vie dans les mines d’amiante autrement que sous l’angle de la politique ou de la syndicalisation. Si on y a généralement occulté le caractère psychologique propre à la vie souterraine, j’y ai vu, pour ma part, une occasion rêvée d’approcher le sujet en m’inspirant du décor lunaire de Thetford-les-Mines. Ici entrent donc en scène des personnages qui séjournent dans un lieu de montagnes blanches et de sable accumulé, une ville génératrice d’une histoire pourtant meublée.

Sur fond de décor lunaire que composent les montagnes de sable, La maison des treuils dessine un portrait en mosaïque de six personnes vivant à Thetford-les-Mines durant un demi-siècle de son histoire. À tour de rôle, Ludger et sa fille Camille reviennent à Thetford-les-Mines. Elle, après quelques années d’éloignement, lui, après trente ans d’exil. Ils ne se connaissent pas. Ludger a été chassé de la ville par les hommes des mines, faussement accusé de tentative de meurtre. Toute sa vie, Camille a guetté le retour de l’absent. La jeune femme se demande si elle ne sera jamais libérée de l’exil intérieur auquel l’a condamnée l’absence du père. Pétris par l’attente ou la révolte, prisonniers tantôt du mutisme de la ville, tantôt d’un chagrin d’amour inavoué, ces personnages apprennent que les blessures secrètes de l’âme se transmettent d’une génération à l’autre. Mais qu’à la différence du silence qui tue, la parole de vérité parfois libère.

Bien que le livre s’inspire de faits historiques, les personnages qui se racontent ici depuis un point de vue intérieur n’ont jamais existé. Ils sont pure fiction. Pourquoi parler de l’amiante et du tissu social que n’ont pas manqué de constituer les mines ? À l’origine de ce projet d’écriture, il y a une image très inspirante : une photographie du début du siècle montrant quelques gobeuses à l’ouvrage, femmes vouées à la tâche de détacher la laine de ce qu’on appelle la roche mère, détacher donc la fibre de la roche d’amiante. C’est cette fibre, cette émotion viscérale, cette essence matérielle, qui colle à l’âme des personnages de ce roman et, par un simple prolongement de la pensée, elle sert à établir un lien avec la fibre maternelle. Legs refilé d’une génération à l’autre, elle est la marque d’une culpabilité multiforme qui pousse autant à l’exil qu’à la révolte, autant à la honte qu’à la logique du bouc émissaire. Quant au mot amiante qui signifie « pur » en grec, ou plus exactement « sans souillure », il est digne d’être réhabilité ici aux yeux de la poésie. Le feu, faut-il le rappeler, n’attaque pas l’amiante ; les personnages qu’on voit évoluer dans ce roman sont à la recherche d’une purification sans équivoque.

Notes bibliographiques

L’écrivaine et musicienne Danielle Dussault publie des nouvelles, de courts récits et des romans. Elle a travaillé pour le cinéma, la télévision et le théâtre. Elle a remporté le prix Alfred-Desrochers en 2003 pour son récit L’imaginaire de l’eau paru à L’instant même. Elle a aussi obtenu la mention d’honneur du concours Robert-Cliche pour Camille ou la fibre de l’amiante publié chez VLB en 2000, réédité en 2011 aux Éditions Le Chat Qui Louche. À travers un parcours d’écriture singulier, qui oscille entre imaginaire et onirisme, elle manie les paradoxes et les atmosphères intimistes dans un souci de transparence.

Danielle Dussault donne des ateliers d’écriture et a dirigé la publication d’un recueil de nouvelles,Écritures du désert, qui regroupe un ensemble de textes arabes et québécois. Elle est en train d’écrire un spectacle de chansons intimistes, Carpe diem, qui servira de base à l’écriture d’un scénario de film. Elle est également en train de produire un récit, temporairement intitulé Les robes du jour, à partir de dix chansons qui forment l’intrigue de l’œuvre. Danielle Dussault habite Thedford Mines au Québec.


La chronique littéraire de Dominique Blondeau…

11 septembre 2011

Deux hommes, deux immortels ***

Septembre est le mois qu’on préfère. Il n’est plus tout à fait l’été ni encore l’automne. Mois qui se suffit à lui-même. Qu’a-t-on fait en des dates ultérieures de ce temps flamboyant ? Des marches, des rencontres, des escapades. On a aussi grandi, mûri. Vieilli. On s’est tournée vers les autres, on a détesté le nombrilisme. Il y aura quatre ans la saison prochaine qu’on a pris la décision de créer un blogue pour y parler de livres québécois et de quelques traductions. On se penche sur Le juste milieu, roman signé Annabel Lyon.

L’histoire s’ouvre sur Aristote, trois siècles avant l’avènement du Christ. Le philosophe, accompagné de son épouse Pythias, de son neveu Callisthène, et de sa suite, se rend à Pella, capitale de la Macédoine. Il y retrouve son ami d’enfance, le roi Philippe, qui lui demandera d’être le précepteur de son fils cadet, le futur Alexandre le Grand. Le fils aîné de Philippe, Arrhidée, est déficient mental. Philosophe et médecin, Aristote tentera d’améliorer son sort en lui prodiguant des soins appropriés à l’époque. Ce sont les chevaux qui capteront l’attention mentale du garçon. Puis, Aristote rencontrera Alexandre, treize ans, rétif, en conflit constant avec le souverain. Déjà, il rêve de conquérir le monde, la timidité politique de son père et ses maladresses diplomatiques l’exaspérant au plus haut point. Aristote sera le maître qui répondra du mieux possible à ses questionnements insatisfaits, exigeants, ne perdant jamais de vue qu’Alexandre est le prince héritier. À travers des dialogues incisifs, truffés de symbolisme, l’homme et l’adolescent chemineront intellectuellement ensemble. Aristote lui apprendra à distinguer le juste milieu de toute chose, soit d’abolir les excès, d’éviter les insuffisances. Leçon qu’Alexandre, téméraire et passionné, mettra peu souvent en pratique.

Féru de théâtre, de médecine, de sciences, Aristote se remémorera son père, médecin, sa mère, sage-femme, parents qu’il perdit à onze ans. Sa voix narrative nous informera qu’il est né à Stagire, une colonie grecque. Disciple de Platon pendant plus de vingt ans, il prendra une distance critique face à son maître et fondera sa propre école, le célèbre Lycée, plus tard financé par Alexandre le Grand. Quand il revoit Philippe, vingt-cinq années se sont écoulées. Il est marié à Pythias, de qui il aura une fille. Après la mort de son épouse, il s’accommodera d’une compagne, Herpyllis, elle aussi native de Stagire, qui lui donnera un fils. Ce retour dans le passé se greffe à des moments poignants, à des guerres impitoyables, des conflits de cour, des vengeances sanglantes. Des rencontres assidues avec Alexandre qui dissimule de profonds désirs ambitieux, de plus en plus exacerbés par la haine qu’il éprouve pour un père dissolu, ombrageux de la maturité de son fils, de l’influence que son illustre précepteur exerce sur le jeune homme. Cependant, l’enseignement d’Aristote envers Alexandre ne durera que deux ou trois ans, l’adolescent orgueilleux, indépendant, acceptant mal de se laisser guider par un homme de qui, obscurément, il est épris comme un père. Leurs échanges se nourrissent de thèmes qu’Alexandre ne peut confier à son entourage : la médecine, la géographie, et plus intime, son affection méprisante pour sa mère, ses amours avec des garçons de son âge. Confident attentionné, Aristote essaie d’apprivoiser son élève en piquant sa curiosité sur des sujets naturalistes : l’étude des guêpes, la dissection de cadavres, alors proscrite. De ces leçons partagées parfois avec ses compagnons, Alexandre en sort grandi, confiant à son maître le nom des pays qu’il vaincra. L’Asie Mineure, la Syrie, l’Égypte… À la suite de l’assassinat de son père, Alexandre suppliera Aristote de l’escorter avec son armée. Ne lui avoue-t-il pas qu’il est son enfant. L’un des plus émouvants échanges entre le philosophe et le guerrier qui, tous deux, bouleverseront le monde.

Roman qui nous en apprend beaucoup sur les mœurs de l’époque macédonienne alors à son apogée. On se rend compte que peu de choses ont changé : la conquête par la force meurtrière des guerres, les populations civiles décimées, réduites à l’esclavage. Les femmes vendues à l’encan. C’est l’ère des superstitions païennes, des dieux de pierre, des oracles, de l’analphabétisme réducteur, des intrigues se réglant à l’arme blanche. Du patriotisme agressif. Les Athéniens considéraient Aristote, malgré son rang privilégié — il s’habille de linge fin, se pare de bijoux — tel un étranger, sa mère et sa ville natale étant grecques.

On a lu ce roman avec un immense plaisir, mais on a été dérangée par l’approximation de situations dépeintes en surface. On sait que l’anecdote forge une existence. Même si de nombreux dialogues, empreints d’une grande habileté, créent un lien affectif entre les deux hommes, les propos du récit s’ouvrent sur différentes considérations ne concernant en rien le prince héritier. Perçus par la voix d’Aristote, les événements se propagent dans le temps et l’espace sans qu’Alexandre en soit témoin. Historiquement, il n’est pas certain que le philosophe ait accompagné Alexandre dans ses dangereux périples. Si le roman se termine sur ce tableau, mirant ainsi le voyage du premier chapitre, on aurait aimé connaître ce qu’a ressenti le vieil homme quand Alexandre sera tué, jeune, à la bataille de Crannon. Aristote mourra à soixante-trois ans d’une maladie d’estomac, à Chalcis, île d’Eubée, ville de sa mère. On se plait à imaginer ce que Marguerite Yourcenar, auteure magistrale des Mémoires d’Hadrien aurait magnifié autour de cet homme atteint toute sa vie de « bile noire », mélancolie anxieuse…

On souligne la justesse de la traduction de David Fauquemberg.

Le juste milieu, Annabel Lyon
traduit de l’anglais (Canada) par David Fauquemberg
Éditions Alto, Québec, 2011, 450 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/


Une chronique littéraire de Dominique Blondeau…

1 septembre 2011

De passion et d’essoufflement *** 1/2

Juillet en a terminé avec ses abondances festivalières. Les feux d’artifice n’éclaboussent plus le ciel de Montréal, les bruits suspects de bombardement ont cessé. On évoque des images crispantes qui éclosent en bouquets colorés, ces explosions rappelant des souvenirs douloureux à de nombreux immigrants. Surtout aux enfants qui n’ont aucune mesure du malheur s’abattant sur eux. Pour se rassurer, on se réfugie dans le roman de Lynn Diamond, Leslie Muller ou le principe d’incertitude.C’est d’abord la voix de la narratrice, Leslie Muller, qui nous interpelle. En pièces détachées, elle fait allusion à un incendie qui aurait détruit sa maison, puis à un drame qui serait survenu au Salvador. En compagnie de son amant, Josua, médecin et vétéran du Vietnam, elle a vécu trois jours de tuerie durant la guerre civile. Leslie ne s’adresse pas au lecteur mais à ses compagnons de route durant les années quatre-vingt. Porteurs d’un idéal qu’ils ont concrétisé pleinement, ils se sont engagés en Amérique centrale. Il y a Anna, anthropologue, son conjoint Max, professeur de psychologie, Tammy, réalisatrice de documentaires sur le tiers-monde. Lili, la plus jeune du groupe. À quoi s’occupe Leslie ? Elle se situe « sans profession définie », comme si elle s’était consacrée à raconter une histoire d’amitié indestructible, d’amour qui s’effiloche. Ces réminiscences se déroulant sur vingt-cinq ans, nous faisons connaissance avec des hommes et des femmes qui ont regardé au-delà de leur propre vie. Ils n’ont jamais capitulé, les pires expériences leur ayant servi de catalyseur. Certains êtres humains ont besoin de ces tremblements excessifs pour se détourner d’une existence facile et sans risques. Leslie et ses camarades ont beaucoup appris du monde, qu’il soit démuni ou favorisé. Ils n’échappent pas pour autant au doute, à la perplexité, à la folie qui les guette face aux injustices politico-sociales contre lesquelles ils ne peuvent rien. À la peur de se perdre, de ne plus savoir aimer, ni pardonner.Perpétuel chassé-croisé que Leslie entretient en s’interrogeant sur leur manière d’avoir été, de se démener aujourd’hui dans une société assoupie dans son confort, gorgée d’informations plus ou moins véridiques. Pourquoi s’engager quand l’essentiel est à notre portée, l’essentiel se limitant souvent à des futilités. D’une maison ou d’une ville à une autre, Leslie contemple ses compagnons pris eux aussi dans l’engrenage de sentiments contradictoires, de bannissements attardés dans une parcelle d’existence qu’ils ont vécu comme si elle n’était pas la leur. Josua, héroïque dans l’action, se révèle un homme qui fuit l’amour de Leslie, elle-même opaque quand il s’agit de dénoncer ce qui s’est réellement passé au Salvador. Chacun se dissimule en utilisant le passage du temps, en fêtant les cinquante ans de Leslie, tous réunis « dans le jardin de la maison d’Anna. » Ironiques, un peu amers, ils analysent la condition humaine, à savoir ce qu’elle représente après un excès de foi qui, à fleur de jeunesse, les a conduits dans des pays où la misère ne fait que croître. Que reste-t-il de ces années chargées d’émotions fortes, de déceptions amères ? La hantise que rien ne sert à rien, la fatigue qu’ils ressentent, semble conclure Leslie en dialoguant avec Anna, Tammy, Lili. Les ailes des moulins à vent se profilent à l’horizon… Pourtant, en cette époque de ferveur véhémente, tous se sont démarqués dans une entreprise qui les a fait grandir au-delà de leurs espérances. Au-delà peut-être de l’échouement qu’ils ont redouté en se perdant provisoirement, en se retrouvant, fragiles et semblables aux humains quand ils doivent montrer leurs visages nus, déchirer les masques.

Lynn Diamond

Roman lucide, truffé de références philosophiques empruntées à des ouvrages signés Luis Sepulveda, Hermann Hesse et d’autres, que nous offre Lynn Diamond. Roman de la maturité quand, sous les traits de Leslie Muller, en chapitres bousculés par sa propre incertitude, l’auteure dépeint des univers stigmatisés par des conflits qui n’en finissent pas. Trop souvent, nous oublions que des femmes et des hommes admirables, inspirés par la nécessité d’accomplir un destin différent, ou de refuser tout confort moral et physique, mettent leur intégrité au service de peuples asservis par diverses formes de misère…

L’écriture, toujours dynamique, enrichie de dialogues efficaces, intelligents, pourvus d’un questionnement confrontant nos raisons d’agir, de se comporter. Écriture frémissante parce que passionnée et volcanique. Roman à lire avant d’entrer de plain-pied dans la saison des nouveautés automnales. On regrette de ne pas avoir parlé plus tôt du dernier ouvrage de Lynn Diamond. On s’est dérobée à la passion de la lecture pour des raisons estivales, nos âges nous permettant de regarder derrière soi sans trembler d’indécision, ni de nous culpabiliser à cause d’un devoir inachevé…

Leslie Muller ou le principe d’incertitude, Lynn Diamond
Éditions Triptyque, Montréal, 2011, 205 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/


La page littéraire de Dominique Blondeau…

7 août 2011

Autour d’un homme absent *** 1/2

Dernièrement, on a fait un rêve étrange. Corps plié vers l’avant, une main tenant un bâton noueux, une vieille femme traversait à pas incertains une clairière d’acacias en fleur. Spectatrice de ce tableau vivant, on s’est souvenue que, petite fille, on se promenait dans cette même clairière. La vie se boucle-t-elle ainsi ? Aujourd’hui, on parle du roman de Christine Eddie, Parapluies.

Béatrice raconte comment Matteo l’a quittée une nuit, alors que la veille, avec des amis, ils ont joyeusement fêté son quarantième anniversaire à elle dans un chic restaurant japonais. Ils sont en couple depuis quinze ans, tout semble aller bien entre eux. Ils s’aiment. Béatrice est correctrice dans « une agence qui produit des catalogues électroniques », Matteo enseigne la littérature dans une université. Très apprécié de ses étudiants, il leur consacre beaucoup de son temps. La mère de ce dernier, Francesca, vit dans l’appartement du rez-de-chaussée. Seul point sombre à leur existence sans failles, ils n’ont pas d’enfants, Béatrice est stérile. Elle a songé à l’adoption, Matteo a habilement découragé ce désir légitime. Béatrice s’interroge longuement sur la disparition de son conjoint quand, passant l’aspirateur sous le lit, le goulot de l’appareil lui rapporte une petite culotte « avec de la dentelle rose pâle », trop grande pour elle. Choc douloureux qui la jette vers Aisha, Somalienne de treize ans, qui a été lapidée parce qu’elle a dénoncé à la milice les hommes qui l’ont violée… Béatrice porte la jeune fille en elle, lui parle, la protège. Le fantôme d’Aisha lui permet de relativiser son malheur, d’évaluer sa chance d’être une femme occidentale indépendante. À l’hôpital, quand sa belle-mère se remettra d’un accident vasculaire cérébral, elle fera la connaissance d’une fillette, Thalie, qui, croit-elle, ressemble à Aisha. Bien sûr, Béatrice fera le tour des amies, des collègues de Matteo pour enfin s’arrêter sur une certaine Daphnée ( avec un ) Sanschagrin, qu’elle soupçonne d’avoir débauché son conjoint. Depuis que sa vie a basculé dans son quarantième anniversaire, il pleut.

Nous délaissons momentanément Béatrice et entrons dans l’univers adolescent de Daphnée Sanschagrin. Obèse et fille unique, elle se dit sauvée par les livres qu’elle a découverts quand elle s’est lassée des moqueries de ses amies. Du primaire à l’université, son parcours est semé d’embûches cruelles subies par la fréquentation de garçons et de filles qui n’ont aucune indulgence pour sa corpulence. Dans un demi sous-sol qu’elle a loué, elle rêve de rencontrer le docteur Jivago. La littérature russe n’a plus de secret pour elle. Pourquoi n’irait-elle pas sur place pour en savoir davantage ? Fascinée par les cours dynamiques de Matteo Jordi, éperdument amoureuse, Daphnée devient son assistante. Lui ne prête pas attention à ses avances, il est aveuglé, essoufflé par Catherine, doctorante en littérature. Coup de poing en plein visage qu’il ne sait comment soigner, et dont sa jeune cinquantaine est responsable, se plaint-il à ses deux meilleurs amis. Catherine est mère célibataire d’une petite métisse prénommée Thalie, déjà rencontrée brièvement dans l’existence de Béatrice. Alors qu’il a rendez-vous avec Catherine, celle-ci se dédit, aucune gardienne n’est disponible. Daphnée, écoutant la conversation téléphonique dans le bureau de son directeur de maîtrise, se propose de jouer ce rôle, elle « sait y faire avec les bébés. » Matteo jubile, affirme qu’elle est un ange.

Troisième femme du roman : Catherine. Elle est très séduisante et va d’un homme à un autre. Elle travaille dans une librairie, habite un HLM, se présente à Matteo Jordi, décidée à faire une thèse de doctorat sur la différence de plusieurs littératures. Elle est aussi la maman de Thalie qui, à dix ans, lui pose des questions embarrassantes sur son papa. Catherine bafouille, se contredit, élude. Incapable de supporter davantage les tricheries de sa mère, Thalie vendra des journaux, de manière à gagner des sous qui l’aideront à retrouver son père, qu’elle pense être Barak Obama… Puis, un matin, une vieille dame lui ouvre sa porte, elle est italienne, prépare à la fillette du chocolat chaud, elle s’appelle Francesca. Il ne cesse de pleuvoir.

Christine Eddie

C’est un lot de surprises arc-en-ciel que nous offre Christine Eddie. Magnifiquement structuré, le roman fait penser à deux mains qui se joignent autour d’autres mains, celles-là, immobiles et boueuses. Ce sont les mains de Matteo qui ne peuvent plus tendre la lettre qu’il a écrite à Béatrice. Le destin de trois femmes s’imbrique, abritant des vies alternées sous des parapluies imaginaires. Superbe parabole. L’auteure ne dit-elle pas « qu’on traîne en soi un sac de plomb […] » ? Le tour de force de Christine Eddie, c’est d’avoir utilisé un ton primesautier pour dénoncer des « choses terribles ». Aucun apitoiement, tout est légèreté. L’être humain n’est-il pas composé de ces situations déchirantes qui le font se lamenter, avivant les larmes. Les soupçons de Béatrice ne s’appuient-ils pas sur une réalité surfaite, comme si la disparition de Matteo s’avérait nécessaire pour mettre en branle une machine infernale qui nous assourdit. La vieillesse, la solitude, la paternité, la maternité. Le sort des petites filles somaliennes, africaines. Moult sujets traités par l’auteure, déliant une profonde lucidité, un nœud coulant dans la gorge. Générosité de sa part, soustrayant le lecteur à trop de désarroi, alimentant une mûre et amère réflexion sur nos capacités à cheminer dans des sentiers tracés au hasard des forêts dans lesquelles nous nous enfonçons, sans ombre pour nous rafraîchir, ni eau pour nous désaltérer. À lire absolument.

Parapluies, Christine Eddie
éditions Alto, Québec, 2011, 200 page

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/


Criqtique littéraire de Dominique Blondeau…

22 juin 2011

Un monde si proche du nôtre ***

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau qui parle du roman de notre chroniqueur régulier, Jean-Marc Ouellet.)

Juin, mois de la lumière. Non celle des lampadaires ni celle des feux d’artifice. On parle du vert des arbres, des pelouses, des plantes. De leurs reflets sur l’eau des bassins, sur l’iris de nos yeux. Un peu de poésie est de mise à quelques jours des fêtes de la saint Jean-Baptiste. On se promène dans des allées verdoyantes avec, serré entre les doigts, le premier roman de Jean-Marc Ouellet, L’homme des jours oubliés.

Alors qu’il savoure un samedi agréable dans sa maison, entre sa femme et sa fille, Étienne Beauchamp, jeune médecin dans la trentaine, est soudainement projeté dans le quartier d’une ville dévastée par la guerre. Il ne se souvient de rien, ni de quel bouleversement il a été la victime. Le serveur d’un bistrot lui dira piteusement « qu’on ne suivait plus le passage du temps. ». Observant les gens, Étienne se rend compte que ceux-ci ne dépassent pas trente ans. Aucun individu plus âgé, aucun enfant. Chacun est méfiant, vindicatif, désespéré. Aucun véhicule n’encombre les rues. Il entre dans une échoppe, une femme à l’allure « coquine » prend la commande d’Étienne puis, l’informe vulgairement qu’il est en Emeldham.

En parallèle, le lecteur fait la connaissance de Kaïna, résidente de la ville. Elle aussi est jeune, a connu des jours meilleurs, et pour subsister, elle gère un « étal de fruits et de légumes. » Dirigé par l’Autorité, le marché central réunit les producteurs de la région, qui ne peuvent vendre ou troquer aucune marchandise sans leur assentiment. Des gangs se sont formés, exploitant la peur craintive des citadins. Dangereux, car sans avenir, promis à une déchéance certaine, les agresseurs menacent, attaquent à l’arme blanche celui qui détient quelque trésor… C’est ainsi qu’un soir Kaïna deviendra leur proie. L’incident se déroule sous les fenêtres d’un ancien hôtel où Étienne Beauchamp s’est réfugié pour y dormir. Entendant les plaintes d’une femme, il se précipitera, mettra en échec les vauriens. Au moment où la partie semble gagnée, l’un d’eux poignarde lâchement Étienne dans le dos et, le laissant pour mort, il s’enfuit… Kaïna cachera son sauveur chez elle, pendant cinq jours, elle le soignera avec les moyens du bord. De constitution solide, Étienne se remettra lentement de sa blessure. L’enfermement forcé dans l’appartement de Kaïna encouragera les confidences. Étienne relatera son aventure singulière dans ce monde inconnu. Sa femme et sa fille. En retour, Kaïna racontera la guerre, l’épidémie qui a décimé la population, l’infertilité survenue, le décès des enfants et des personnes âgées au-delà de trente ans. Mise en confiance par le charisme et la bonne foi de son compagnon, Kaïna lui confiera son appartenance au groupe Athéna désirant mettre fin à la tyrannie de l’Autorité, autrefois sous l’égide d’une femme mystérieuse se prénommant Gaïa. Au prix de sa vie, elle l’entraînera dans leur fief, le présentera à leur chef Shamesh qui, d’abord méfiant, se liera d’amitié avec lui. Ensemble, ils visiteront les hôpitaux, y cherchant les indices d’une épidémie endémique. Mais la guerre des clans étant ce qu’elle est, despote et cruelle, le groupe Athéna résistera mal à l’attaque surprise de l’Autorité fomentée par le général Philidor. Shamesh et Kaïna ne s’en remettront pas. En souvenir des deux êtres qu’il a aimés, Étienne poursuivra leur mission puis, son mandat terminé, il tentera de retrouver sa femme et sa fille.

Roman complexe où les zones d’ombre cernent Étienne Beauchamp. Ombre d’un être troublant qui ne cesse de lui démontrer la relativité de l’espace-temps, son élasticité. Conscience d’Étienne, nous ne savons trop. Hallucinations, comme il arrive que nous en ayons lorsque déplacés dans des lieux étrangers à notre gestuelle quotidienne, à notre pensée rationnelle. Le roman est une longue promenade sur le fil précaire de la vie d’un homme, qui essaie de dénoncer la sauvagerie des guerres, le machiavélisme d’humains lorsqu’ils manipulent les clés empoisonnées du pouvoir. Si la fin du récit s’avère un peu obscure, il faut faire confiance à l’auteur, Jean-Marc Ouellet, qui, médecin lui-même, propose au lecteur le retour hypothétique d’Étienne dans sa contrée où, quinze ans plus tard, l’attendent de surprenants événements. Des années plus tôt, atteint de la rupture d’un anévrisme cérébral, il est depuis sujet à des cauchemars, Étienne « n’avait aucun souvenir de ces heures de néant ». Si le temps et l’espace se jouent de nous, qu’en est-il de notre identité ? L’histoire se termine quand Étienne Beauchamp, et son équipe médicale, acceptera le projet alléchant d’une compagnie pharmaceutique : une recherche sur le traitement du cancer en utilisant les caractéristiques d’un virus. Juste avant cette proposition, « un homme vêtu d’un long manteau noir, les cheveux dans le dos, marchait vers la ville. » Il s’arrêtera et, derrière ses verres fumés, sourira à Étienne. La boucle se boucle sur une conscience en équilibre entre la corruption et le désintéressement. Sur Jémacaël, ange de sang, de chair et d’os, apparu au cours des pérégrinations d’Étienne Beauchamp.

Histoire aux relents surréalistes, parfois mystiques, toujours empreinte de questionnements, qu’il faut lire en se laissant aller au rythme syncopé de courts chapitres, narrant la destinée d’hommes et de femmes soumis à la décomposition d’une civilisation pour mieux s’ajuster à la reconstruction d’une ère nouvelle. Témoin intemporel, Jémacaël n’a-t-il pas inventé la roue ou découvert le feu ? Tant d’hommes en un seul. Tant de paradoxes soulevés par un auteur, Jean-Marc Ouellet, à la sensibilité écorchée par la capacité de ses semblables à commettre des actes répréhensibles.

Cependant, on aurait aimé un travail éditorial plus rigoureux, qui aurait apporté à ce premier roman original une ampleur qu’il ne possède pas ici. Dommage.

L’homme des jours oubliés, Jean-Marc Ouellet
éditions de La Grenouillère, Saint-Sauveur-des-Monts, 2011, 293 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Une critique littéraire de Dominique Blondeau…

15 juin 2011

Un patchwork familial…

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau.)

L’été s’en vient, les vacances estivales aussi. On a décidé de déserter la ville, d’apprivoiser la mer, de piétiner le sable ou les galets. Avant de nous aventurer entre ciel et mer, terre et océan, on a des sentiers à arpenter, ceux de livres dont la couverture ou le communiqué nous inspire. Aujourd’hui, un roman particulier retient notre attention. La marche en forêt, signé Catherine Leroux.

C’est un homme qui entre dans une forêt. C’est une femme amérindienne qui s’enfuit du foyer marital pour vivre dans le bois. C’est une maison qui se dresse « avec entêtement dans un rang presque nu. » Une tache de sang ternit un tapis. Des peupliers, un manteau rouge, le dessous de l’épiderme. Énumérés d’une manière litanique, les personnages et lieux concoctent l’histoire de la famille Brûlé. La forêt est là, telle une métaphore, dissimulant les drames des uns et des autres. Le fil conducteur est perçu par un être qui va et vient comme un fantôme. Et par Alma, l’Amérindienne. Fragmenté à souhait, le récit se déroule à l’orée d’une campagne forestière. Les générations se chevauchent sans aucune altération. Nous passons de Fernand Brûlé et de sa deuxième femme, Emma, à Caroline et Tristan. À Amélie, l’artiste de la famille. Noémie nous apprend qu’elle a été violée par Hubert Brûlé avec qui elle a joué au baseball quand elle était enfant. De Marilou qui élève seule son fils, nous savons peu de son conjoint africain. Justine, épuisée d’avoir aimé un homme récalcitrant, part de Montréal, s’installe à Québec, refuse de travailler à nouveau dans un bureau. Malgré elle, elle s’occupera de Jean, autiste de trente-six ans. Il y a les quatre enfants de Thérèse, décédée un an plus tôt : Jacques, Luc, Normand et Nicole. Eux aussi ont leur histoire plus ou moins trouble, toujours réaliste. Vingt-quatre individus, qu’on ne nommera pas tous, s’entrecroiseront en de courtes séquences, presque des nouvelles. Dans cet éventail qui s’ouvre et se replie, des visages se sont imposés plus éloquents que certains. Nicole et Justine représentent une génération de femmes plus aguerries contre les contraintes d’une époque dans laquelle éduquer un enfant sans soutien parental s’avérait éprouvant. La première a adopté une fillette asiatique, la deuxième aura une fille de Jean. Qu’ils soient d’une génération différente, les hommes accomplissent leur destin sans se poser trop de questions.

Parmi ces femmes et ces hommes déambulant sur la scène gigantesque de la vie et de ses péripéties, Alma porte le roman. Après la mort accidentelle de son mari, elle accouchera de son énième enfant, abandonnera définitivement la maison, s’isolera en forêt puis se rapprochera prudemment de ses semblables. Elle tue des animaux, dort dans des granges, dans des camps abandonnés. Délestée de moult embûches, elle rejoindra le chemin de fer qui « traversera bientôt tout le pays, mais elle ne l’a jamais vu. » Elle parviendra à un campement et, à la faveur d’une bagarre entre le cuisinier et le contremaître, proposera deux lièvres en échange de ses services. Les ouvriers se méfient de l’Indienne, de l’intérêt qu’elle manifeste aux travaux sur le chemin de fer. Douée d’une intelligence aiguë, elle observe les ingénieurs, étudie leurs plans. Elle se passionnera pour le dynamitage du flanc d’une colline qui « entravait le passage du chemin de fer. » À la suite de la mort irrésolue d’un ingénieur, son assistant anglais lui demandera de l’aider, suscitant ainsi bien des rancœurs. Le confort dont elle jouit sera démantelé par la venue d’un nouvel ingénieur qui se révélera un profiteur dont Alma se débarrassera sans scrupules… Pour elle aussi, le temps alourdit ses épaules mais, enrichie d’un acquis inusité, elle se met en route dans le sillon exact que « suivra le Grand Trunk Railway dans quelques années. » Elle se promène de ville en ville avec sa charrette, s’intitule artificier. Elle ira au-delà des Rocheuses, prenant garde à la folie des chercheurs d’or, prêts à trancher la gorge de leur frère pour une pépite. Un soir, installée près d’un lac, un vendeur d’armes à feu lui suggère de partir vers les États du Sud où circulent des rumeurs de guerre. Là-bas, en Indianapolis, habite un fabricant d’armes qui pourrait utiliser ses savoirs. Son nom est Richard Gatling — l’inventeur de la première mitrailleuse… On ne décrira pas les détails sordides qui pousseront Alma à commettre des actes atroces. Proie crédule d’hommes imbus de pouvoir, elle servira leurs desseins plus qu’ils ne l’espéraient. Puis, la guerre loin derrière, blessée physiquement et mentalement, Alma se repliera vers le nord, marchera vers la ferme familiale. La fin est digne de cette femme qui n’avait besoin de personne.

On s’est arrêtée longuement sur le portrait d’Alma pour mettre en relief le rôle qu’elle jouera dans la généalogie de la famille Brûlé. Elle est l’ancêtre rebelle par excellence, celle qui refusait, enfant, de se soumettre aux religieuses, à leur enseignement chrétien. Amélie et Pascal signaleront sa présence ultime. Sur une ancienne photo qu’un ami antiquaire d’Amélie a rapporté de l’Ouest, Alma y surgit telle une figure ancestrale qui ne soulève nul mystère.

Premier roman ambitieux, complexe mais cohérent, que Catherine Leroux offre au lecteur. Une histoire se profilant à coups de sentiments humains, qu’ils soient tendres, violents, inattendus. La vie, la mort se faufilent, se mesurant à l’existence en dents de scie de chacun. Espoir et désespoir. Naissances et oubli de soi quand il s’agit d’intégrer un clan que nous connaissons peu. L’écriture est à la mesure des événements substantiels comblant des êtres épris de civilités : ronde et réfléchie, souvent poétique. Douloureuse. Un talent prometteur duquel on attend beaucoup, pour mieux le cerner dans la multitude parfois discutable des livres québécois.

La marche en forêt, Catherine Leroux
éditions Alto, Québec, 2011, 312 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


La chronique littéraire de Dominique Blondeau…

26 mai 2011

Une si jolie histoire… ****

(C’est avec joie que nous reproduisons ici la dernière critique littéraire de Dominique Blondeau)

D’aucuns diront qu’on a peut-être tort, mais on maintient que certains livres sont écrits pour être lus durant la saison estivale. À la terrasse d’un bistrot, dans un jardin public, sur la plage, dans d’autres lieux de détente et de dépaysement. Les auteurs de ces bouquins se rendent-ils compte du cadeau qu’ils offrent à leurs lecteurs ? L’occasion se prête pour parler du dernier roman de Lori Lansens, Un si joli visage.

Elle s’appelle Mary Gooch, a quarante-trois ans et vit dans sa maison de Leaford, en Ontario. Depuis son enfance, elle est obèse, pourtant chacun lui dit avec empathie qu’elle a « un si joli visage ». Ce soir-là, veille de ses noces d’argent, elle attend le retour de son mari. Les heures, la nuit passent, Jimmy n’est toujours pas rentré. Obscurément, Mary sait qu’il ne reviendra pas. Peu à peu, elle s’immisce dans une sorte d’enfer qui est celui de la facilité à se nourrir goulûment, à dévorer les « images des magazines de luxe et des émissions de télévision ». Face à la beauté de femmes au corps évanescent, elle oscille entre la tyrannie et le culte. Il faudra l’absence inexpliquée de Jimmy pour que Mary se remémore les aléas que l’un et l’autre ont subis depuis leur mariage. Lui n’est jamais là, elle, ne partage aucune de ses passions : politique et golf. Pénétrant dans sa propre histoire, Mary aborde des périodes douloureuses. Inévitablement, l’enfance, l’adolescence seront une source inépuisable où Mary se réfugiera avant de partir pour la Californie. La mort de son père, sa mère dans une maison de retraite. La famille de Jimmy : un père alcoolique, une mère colérique, une sœur toxicomane. Autant de situations décevantes qui persuaderont Mary à quitter le bien-être de sa maison, la tranquillité de Leaford. Soudain, son existence lui semble factice et, après une visite désagréable à la pharmacie où elle est employée, Mary, spontanément, décide de s’envoler pour Los Angeles. Heather, la sœur de Jimmy, croisée à Toronto dans le bar où elle est serveuse, lui a confié que Jimmy voulait revoir leur mère à Golden Hills, en Californie. Le seul indice que possède Mary est une lettre de son mari lui confirmant son départ, il a besoin de réfléchir… Toutefois, il a eu la décence de garnir leur compte en banque de milliers de dollars qu’il a gagnés « avec un billet à gratter. Rien d’ignominieux. »

Le voyage de Mary Gooch à Los Angeles sera riche en échanges imprévisibles. D’un naturel généreux, d’un tempérament apathique dû à ses kilos en trop, Mary se révoltera contre, toujours contre, des injustices qui l’assaillent cruellement, tels les Mexicains qui attendent au bord de la route un travail occasionnel. Mais aussi, elle accomplira des gestes désintéressés. Dans l’avion, une mère caraïbe lui confie momentanément un oreiller douillet dans lequel dort un tout petit enfant. Plus tard, à la sortie de l’aéroport, le chauffeur israélien d’une limousine, Gros Avi, lui propose de l’accompagner à Golden Hills, chez Eden, sa belle-mère. Entre-temps, Mary est si désemparée que Gros Avi la dépose chez Frankie, plantureuse, cheveux platine, visage maquillé à outrance. Elle dirige un salon de beauté et transformera Mary en une rousse flamboyante. Épuisée, Mary conviendra que Jimmy l’aimerait ainsi. Elle est une femme qui croit aux miracles, et la bonté des inconnus qui la secourent la conforte dans ses illusions. Chaque homme, chaque femme s’avèrent une charnière déchirante, la bousculant dans un passé accablant que Mary juge poisseux, englué dans un déni compensé par le besoin de se nourrir jusqu’aux vomissements. Les triplés de trois ans de Ronni Reeves, mère abandonnée par son mari, qu’elle rencontre à Golden Hills, lui rappellent ses deux grossesses avortées. Tant de mésaventures soumettront Mary à une réalité trompe-l’œil que ses faims maladives se résorberont. Le refus de sa belle-mère à la garder chez elle. L’attachement dérisoire de celle-ci à un « cercle de prière ». L’agonie de Jack, son beau-père. Le retour improbable de Jimmy. La mort violente et suspecte de Heather. La misère des Mexicains. Tous ces scénarios désolants la plongent dans un univers glauque, telle la piscine d’Eden depuis longtemps inutilisée.

Comment se termine cette si jolie histoire ? La légèreté presque soutenable du corps de Mary. Son attirance vers Jesus Garcia, qui a perdu sa femme et ses deux fils dans un tragique accident. Sa défection lente pour son mari. Le détachement de Mary pour des faits anodins. Riche d’une sérénité enfin conquise, Mary aura traversé un désert d’incertitudes, de reniements. De drames épisodiques. Plus jamais, elle ne sera la victime de malaises indéfinis. Quand elle se repose au bord de la piscine d’Eden, remise en état, des sensations nouvelles l’étreignent. Espoir, excitation. N’est-ce pas Jesus Garcia qui lui a appris à se nourrir comme n’importe quel être humain ?

Roman psychologique que nous dévorons, comme Mary Gooch s’alimentait avant la disparition de Jimmy. Lecture envoûtante se confondant merveilleusement à la saison estivale. Écriture fluide, verte comme une pelouse brillant sous le soleil. Sensibilité de l’auteure Lori Lansens l’insufflant avec bonheur à son ” héroïne “. Nous imaginons Mary Gooch, consumée par la solitude et le désespoir, défier notre regard hypocrite reluquant les personnes déformées par l’obésité. L’humour et la compassion l’entraînent vers un monde intérieur où se reflètent les êtres aimés avant qu’ils soient aspirés par les ombres qui plus jamais ne l’encercleront. Un roman captivant, empreint de messages imperceptibles, juste ce qu’il faut pour ne pas perdre de vue Mary Gooch et ses émulations.

On souligne la traduction impeccable de Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Un si joli visage, Lori Lansens
traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
éditions Alto, Québec, 2011, 584 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


La chronique littéraire de Dominique Blondeau…

12 mai 2011

C’est avec joie que nous reproduisons ici la dernière critique littéraire de Dominique Blondeau)

Éternelle adolescence ***

Diane Labrecque

Rêveuse, on regarde la pile de livres à lire avant la rentrée de l’automne. On n’en est pas là, mais le temps étant ce qu’il est, et soi-même aussi, on mesure combien les heures sont élastiques. Dans le nombre, certains ne seront pas pris en considération pour des raisons subjectives ; d’autres, qu’on aura feuilletés distraitement, seront mis de côté, leur sort en suspens. Enfin, il y aura les privilégiés qu’on lira dans la touffeur de juillet, dans la fraîcheur de l’appartement. On se détourne de la pile, on parle du deuxième roman de Diane Labrecque, Je mourrai pas zombie.Alors que son père est mort, que sa mère « bourrée d’anxiolytiques » doit quitter la maison familiale de Lévis pour emménager dans un petit appartement, Dib fait le ménage dans le sous-sol. Ouvrant des boîtes, elle découvre quatre cahiers écrits quand elle avait seize ans, soit dix-neuf ans plus tôt. Années déchirées entre un père rigide, une mère accro aux séries télévisées, démontrent la fragilité d’une jeune fille livrée à elle-même, sa carence de tendresse l’entraînant vers deux garçons de son âge : Hubert et François. Relation trompeuse, mais conciliante, qui ne satisfait en rien, bien qu’elle essaie de s’en dissuader, les exigences affectives de Dib. Elle continue à se mutiler, triche aux examens, ne mange plus. Les garçons, conformes à leur époque, fréquentent deux filles identiques, faussement délurées. Les révoltes et l’intelligence de Dib les distraient, les attirent dans un univers éloigné de leurs projets. Hubert essaiera de la séduire, ce qu’elle refusera, le corps n’étant qu’apparat qu’il faut subir. Pourtant, il faudra bien que Dib réponde au désir de ce corps qu’Hubert ne cesse de provoquer. Refaire le monde des adultes — des zombies — est louable, mais les exigences de la chair éveillée supplantent les intransigeances morales de la jeune fille, jusqu’à une soirée manigancée par Hubert et François…À trente-cinq ans, Dib n’a rien perdu de ses convictions passionnées. Mariée à dix-huit ans à Antoine, première fugue officielle pour quitter ses parents. Elle a eu une fille, a divorcé. Une fois encore, elle se marginalise en étant serveuse dans un bar. Elle boit, se drogue. Après avoir lu le premier cahier rédigé d’une écriture maladroite, elle décide de retrouver Hubert et François par l’entremise de Facebook. Le premier répondra à son appel, elle le rencontrera. Il est marié, a des enfants, une profession qui lui rapporte beaucoup d’argent. Il n’a pas dérogé à ses desseins adolescents, il voulait devenir avocat. Un zombie. Il considèrera Dib tel un émouvant souvenir, ne saisissant pas très bien pourquoi elle a voulu déterrer des années idylliques. Incorrigible, il retombe dans le piège de la séduction, celui de coucher avec Dib, de lui laisser des pourboires trop généreux. « Sa pute de luxe » l’accusera-t-elle lorsqu’il prétendra vouloir quitter sa femme, vivre avec elle. Il y aura aussi le retour de François, mystérieux, humaniste. Dans sa maison, à l’Île d’Orléans, elle passera quelques jours avec lui ; ils feront l’amour, se remémoreront silencieusement un moment dérangeant de leur jeunesse — la défloration de Dib — que François exprimera vaguement par un simple mot d’excuse.Roman dense qui, tel un cheval fou, galope toujours vers l’avant, entraînant avec lui un lecteur curieux des avatars survenus à Dib, prise entre deux hommes pour qui elle a éprouvé des sentiments ambigus, parfois contradictoires, jamais simples. Période nourrie de lectures classiques, contemporaines — Nietzsche et Réjean Ducharme en particulier — qui, ouvrant la voie à un futur hypothétique, laisse Dib sur une fringale jamais rassasiée. L’esprit assoiffé mérite davantage que la chair outragée. Diane Labrecque a su doser l’adolescence chaotique de Dib, évitant des considérations hors texte, soit d’inutiles digressions sur ses agissements parfois irresponsables. Ou des généralités formelles portant sur la maturité acquise aux dépens de certitudes usées par l’effet des ans. L’histoire de l’adolescente, plus tard celle de la femme, suffisent à décrire la révolution de son monde personnel. Rétréci à cause d’un manque de magnanimité de la part de ses parents, fidèles en quelque sorte à un fils suicidé avant la conception de la petite fille. Les deux garçons qu’elle a aimés, n’ont su répondre à sa détresse, ne voyant en elle qu’un corps à séduire, ce qui la dégoûtait.

À lire, pour saluer la parution de ce roman réussi. On avait aimé Raphaëlle en miettes,jeune femme incomprise et sœur fictive de Dib, qui l’aurait encouragée à poursuivre malgré les embûches inévitables de tout parcours humain, voulant éviter les écueils de sentiers à peine tracés.

Je mourrai pas zombie, Diane Labrecque
éditions Hurtubise, Montréal, 2011, 250 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

9 mai 2011

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique littéraire de Dominique Blondeau…

21 avril 2011

(C’est avec joie que nous reproduisons ici la critique littéraire de Dominique Blondeau — celle du lundi 18 avril 2011)

Sept étoiles en perdition ***

 Flottent dans l’air des fragrances printanières, on imagine les premières jonquilles et autres fleurs saisonnières. Derrière la vitre, le soleil se fait plus chaud sur les branches, plus vif dans le ciel. On respire des odeurs de terre, on ouvre goulûment les poumons, les narines, on s’enivre d’une énergie neuve, comme si, durant l’hiver, on s’était racornie entre murs et congères. On savoure ce répit en lisant le roman de Hella S. Haasse, La course aux étoiles.

L’histoire se situe en 1930, à Amsterdam, avant les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale. Chacun fête la Saint-Nicolas alors que Casper-Jan van der Sevensterre, vingt-deux ans, journaliste en panne d’inspiration, se lamente dans un café minable. Le lendemain, il doit remettre un article au rédacteur d’un journal, qui, l’ayant menacé, lui donne une dernière chance. S’il ne lui apporte pas un récit publiable, il devra se chercher du travail ailleurs… Excédé, affamé, Casper-Jan se laisse distraire par les bâillements du garçon appuyé sur une jambe, « à côté d’un poêle qui ne fonctionnait pas. » Il s’endort…

Quand il arrive à la pension où il demeure, la logeuse, Mme Suur, le rabroue vertement. Nous sommes le 5 décembre, son locataire n’a toujours pas payé le loyer. Il ne sait comment la calmer quand, miracle de la Saint-Nicolas, il voit sur le perron un « gros paquet enveloppé de papier brun » qui lui est adressé. Après bien des récriminations de la part de Mme Suur, il monte enfin dans sa chambre. Fébrilement, Casper-Jan défait le colis et, sous un monceau de papier brun, il découvre un « petit rouleau rigide et une petite boîte ronde. » Excité, il déroule le parchemin, y lit un mystérieux poème où sont mentionnés les noms de sept provinces et de sept étoiles. Ensuite, il ouvre l’écrin : sur de la ouate rose, repose une étoile en grenat à sept branches, d’un rouge sombre qui chatoie sous la lumière. Les pierres, serties dans un large anneau d’or, sont agrémentées de lettres que l’usure du temps a rendu presque illisibles.

Que se passe-t-il dans la tête d’un jeune homme sensible, imaginatif, quand il n’a rien à perdre ? Il ne pensera qu’à chercher l’expéditeur de l’envoi. Mais avant, il doit écrire son texte, l’apporter au rédacteur qui, évidemment, le refusera. Le récit est trop beau, irréel, il s’inspire de l’étoile et du poème. Entre-temps, piquée par la curiosité, Mme Suur n’aura pas manqué de rendre visite à son locataire et malgré l’opiniâtreté de Casper-Jan à lui cacher le contenu de la boîte, elle sera parvenue à l’ouvrir. Stupéfiée, elle redescend en informer son mari. Quand le malheureux journaliste rentre chez lui, il est décidé à mettre l’étoile au clou, à essayer de la vendre. Derrière la porte, des voix échauffées lui parviennent, celle de Mme Suur, de son mari, d’une troisième personne. Tel un indice maléfique, l’étoile que possède Casper-Jan sera volée, remplacée par un bijou semblable appartenant à sa logeuse. À partir de cette deuxième étoile, celles-ci ne cesseront de se multiplier, de se démultiplier. Des personnages plus ou moins sympathiques se courseront les uns après les autres. Il y a tante Arabella, vieille dame cupide et naïve ; Maria, amoureuse de Jacky, qu’elle soupçonne de la tromper avec Titia, sa complice. Quirina Pelleboom, extra-lucide obèse. Mme Suur et son mari. De différents individus encore, masqués, démasqués, au fur et à mesure que les étoiles passeront de mains en mains. Après une succession d’incidents tombant à propos, tous se retrouveront dans le domaine de tante Arabella, presqu’île où sur un cadran solaire est gravé un signe indiquant un trésor…

Le roman a été écrit par Hella S. Haasse en 1949 et publié en feuilleton dans le quotidien amstellodanois Het Parool. Chaque épisode, transformé en chapitres, rebondit magistralement de situations insolites en évènements édifiants. Roman où les protagonistes ne se détestent pas vraiment, le doute aplanissant leur rancune. Casper-Jan, candide, romanesque, est « issu de très bonne famille, quoique sans le sou, hélas », sorte de don Quichotte galvanisé par les aventures inattendues qui le poursuivront jusqu’à un dénouement insoupçonnable. De nombreuses péripéties font de cette intrigue sentimentale, fourmillant de merveilleux et d’humour, une halte jubilatoire et reposante dans le parcours effréné d’une littérature universelle toujours en mouvement.

À lire, pour oublier l’hiver qui prolonge sa mauvaise humeur. Nous tiendrons la main de Casper-Jan, compagnon fictif, idéaliste, amoureux de la vérité. Obscur journaliste, combien enjoué, agréable. Sans hésiter, nous embarquons avec lui dans un univers où les étoiles se transforment en papillons multicolores. Décor de papier, certes, mais bellement dressé pour nous  transporter sur les ailes d’un dragon fabuleux que Casper-Jan van der Sevensterre ne dédaignerait pas…

On mentionne l’heureuse traduction d’Annie Kroon.

La chasse aux étoiles, Hella S. Haasse
traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Annie Kroon
éditions Actes Sud / Leméac, Arles / Montréal, 2011, 403 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Drag : Une critique de Dominique Blondeau…

7 mars 2011

Un femme, une homme ****


À deux semaines du printemps, on rêve d’une promenade dans un parc, un grand bassin d’eau rafraîchirait  l’atmosphère. On se souvient de l’adolescence et de ses audaces. On se fringuait n’importe comment, on mangeait n’importe quoi. Filiforme, on ne savait trop quel sexe nous définissait. Visage insolent, anguleux, on se moquait des adultes qui nous observaient d’un air indulgent, ce qu’on ignorait. Aujourd’hui, on lit le troisième roman de Marie-Christine Arbour, Drag.

Faut-il s’étonner d’un couple qui, en quelques mois, vivra un amour déconcertant, se suffisant à lui-même ? Il a soixante-neuf ans, elle trente-cinq. À Vancouver, dans un quartier marginal, ils se rencontrent sur le balcon de leur appartement. Lui est russe, pianiste de génie. Elle, québécoise, artiste-peintre ratée, dit-elle. L’histoire serait banale si Nicolaï et Claire se complaisaient dans leur corps d’homme et de femme respectifs. Or, quand ils font connaissance, Nicolaï porte une longue robe noire, ses cheveux blancs noués en chignon, au point que Claire hésitera sur son appartenance sexuelle. Elle-même est habillée en garçon ; la tête presque rasée, une cravate noire la transforment en androgyne. L’accoutrement de Claire attirera Nicolaï, étonné que cette femme aux abords fragiles s’intéresse à lui, homme jugé perverti, chassé du Conservatoire de Moscou pour avoir suscité une aventure avec un jeune flûtiste. Pourtant, « il se voulait marié à la musique. » Épouse intransigeante et rivale de Claire, la prévient Nicolaï. Chacun s’offre à l’autre, Claire obsédée par son passé où défilent sa mère, son père et un enfant prénommé Claude. Fille ou garçon, peu importe, l’enfant sera son premier amour. Plus tard, Ian pendant huit ans, d’autres amants. Une tentative de suicide. Nicolaï, fils d’aristocrates, sa famille décapitée à la Révolution. Pour gagner sa vie, il deviendra pianiste au Bolchoï « pour les classes de débutantes. » Lui raconte, elle se raconte. Lui philosophe, elle se révolte. Leur différence d’âge les maintient chacun dans un monde où ni l’un ni l’autre n’a accès. Seul le désir amoureux les unit dans une jouissance sensuelle surprenante. Nicolaï n’a-t-il pas confié à Claire qu’elle était sa première femme ? L’aveu en dit long sur son appétence charnelle. Claire est avant tout séduite par un être, il et elle à la fois, d’où ses réminiscences fulgurantes vers l’enfant Claude…

À Vancouver sur la Main, Nicolaï et Claire déploieront leur amour excentrique, certains diraient obscène… Sans tabous ni préjugés. Ils font l’amour dans des ruelles, dans des salles de cinéma. Désargentés, ils conviennent d’une certaine pauvreté, « posséder est un acte illusoire. » Peu à peu, lui se fait tyrannique, il ne la laisse partir que quinze minutes. « Vivre avec Nicolaï, c’est jeter une goutte d’encre dans de l’eau de rose. » Ils ont beau se goinfrer d’amour anarchique, elle, continue à dessiner, lui, à pianoter sur un instrument imaginaire. Invité au concert de l’un de ses amis russes exilé, Nicolaï, accompagné de son amante, exhibera l’un de ses dessins qu’un Japonais achètera. Peu après, Claire deviendra une artiste reconnue. Avec l’argent, elle offrira un clavier à Nicolaï qui, après l’avoir refusé, ce qui vaut au lecteur une émouvante débandade de Claire dans la nuit de la Main, le ramènera à la musique. Ancrés à leur art propre, et même s’ils ont accompli un étrange mariage, on se demande si ce retour à leurs occupations artistiques ne les perdra pas. Leur art retrouvé les fera vieillir au-delà de ce qu’ils avaient rêvé l’un pour l’autre. Claire, aveuglée par les nécessités de son vieil amant, refuse de regarder son corps se flétrir. « Elle se soumet à cette autorité avec une obéissance amusée. » Amants compliqués, transfigurés par un improbable amour, régénérés par l’art. Déjà l’ennui suinte, Claire est « ramenée à sa vocation première : la survie. » Fissures où se glisse le premier concert de Nicolaï, peut-être le premier souffle de sa mort.

Roman sensuel, voire érotique. Écrit en de courtes phrases élégantes, enjolivées d’aphorismes rutilants comme les diamants. Chaque trouvaille philosophique de l’auteure se raccorde intelligemment à quelque événement rassemblant Claire et Nicolaï. Une ample chaîne poétique, tels les anneaux d’acier liant le travesti et l’androgyne, scinde le récit en de brefs chapitres, invitant sans cesse à poursuivre les péripéties d’une homme et d’un femme optant à leur manière pour un monde où l’hétérosexualité se présente tel un drame du siècle dernier, mais où les opposés peuvent s’opposer. « Il est si belle et elle est beau. » Ne s’appellent-ils pas entre eux Babouchka et John. Est-il nécessaire de revenir à la réalité quand deux êtres, indifféremment homme et femme, se parent de sentiments inhumains, dans le sens où aucune société bien pensante ne les accepterait. Nicolaï ne chuchote-t-il pas à l’oreille de Claire au moment de quitter le concert de son ami russe : « Maintenant il est temps de partir. Le carrosse va se transformer en citrouille. » Pour aller où et comment ? Phénomènes ils sont et resteront. Des aphorismes qu’on ne citera pas, combien révélateurs de la clairvoyance du couple, nous dépeignent leur lucidité, surtout celle de Claire, plus sensible que Nicolaï à l’opinion publique. L’existence n’est-elle pas un casse-tête à demi défait ? Rejetés là, repris ici, « c’est comme s’ils suivaient le mouvement de l’océan. » À souhaiter qu’un jour nous transformions l’eau en vin. « On sera fou. On vivra. »

Il faut se laisser porter par les inclinations altruistes, éblouissantes que contient le roman. Nous le lisons en nous émerveillant sur l’originalité prégnante du thème, captés que nous sommes par l’exigence stylistique d’une écrivaine préoccupée par une condition humaine inusitée, éloignée des modes, de leurs limites temporelles éphémères.

Drag, Marie-Christine Arbour
Les éditions Triptyque, Montréal, 2011, 183 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Chronique du livre… par Lolita Leblanc

27 février 2011

Nephilim par Asa Schwarz

Juste le mot porte à réflexion. Certains en ont entendu parler, d’autres croient à leur existence et plusieurs ignorent complètement à quoi le mot fait allusion.  Alors, avant de poursuivre,  je préfère vous donner la définition la plus souvent utilisée :

NEPHILIM : Le mot nephilim apparaît deux fois dans la Bible (Genèse 6:4 et Nombres 13:33). Il est souvent traduit par Géants mais parfois rendu tel quel. C’est la forme plurielle du mot hébreu nāphîl. Certains biblistes et historiens pensent que le terme signifie ceux qui font tomber les autres. D’autres pensent, sur la base de (או כנפל טמון), qu’il s’agit d’avortons. Avortons d’anges déchus.

Mais qui dit vrai ? Existent-ils réellement ?

C’est ce dont traite le roman d’Asa Schartz.

En résumé, le récit tourne autour d’une jeune femme, Nova Barakel, qui a récemment perdu sa mère dans un accident tragique. L’orpheline fait partie de l’organisme mondial Greenpeace et s’y investit avec conviction. Cette association, qui prône de protéger la planète à tout prix, a rédigé une liste de grands responsables de la destruction de l’environnement. Pour donner une leçon à ces magnats, les membres posent des gestes concrets, sans violence,  et ce,  directement chez les ciblés.

Pour leur malheur.  L’orpheline tombera sur les restes d’un crime sordide, tout droit inspiré par les gravures d’un maître disparu. Des exemplaires de ces ouvrages ornaient les murs de la demeure de sa mère… Choquée, dégoûtée, Nova en déverse le contenu de son estomac sur le plancher de la scène de meurtre. Un bel échantillon de son ADN pour les forces de l’ordre. Alors s’amorce une chasse à l’assassin dont elle devient la suspecte numéro un.

En même temps, des personnages se greffent à l’histoire, dont les légendaires Nephilims. Qui, parmi la race humaine, fait partie de ce clan fermé ? Et que veulent-ils, que cherchent-ils à faire ? Quelques questions qui fourmillent dans la tête de l’orpheline contrainte de fuir, de se terrer, seule pour résoudre ce grand mystère.

L’action est bien traitée. L’adrénaline circule sous la plume de l’auteure. La passion aussi. Elle nous ouvre des sentiers différents et nous oblige à nous interroger. À un moment, on se dit même : pourquoi pas ? Chaque personnage cache une histoire. Leurs secrets refont surface et certains ne plaisent pas aux Nephilims qui œuvrent pour éradiquer ceux qui pourraient les empêcher de demeurer sur terre. Aucune ressource pour les arrêter, aucun mortel assez important pour freiner leur rage de vivre.

Donc, si vous cherchez un volume empreint de mystères, où une jeune fille nous accroche à ses pas et, surtout, où l’auteure vadrouille sur des sentiers interdits, NEPHILIM est le livre pour vous. Moments divertissants… une promesse bien tenue.

Notice biographique :

Native de Montréal, Lolita Leblanc est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Depuis l’âge de trois ans, elle habite le Saguenay.  Selon ses dires, la lecture fut et restera le plus beau cadeau qu’on lui ait fait. Enfant, elle dévorait livre après livre. Depuis sa première bouchée littéraire, elle savoure les romans fantastiques, se nourrissant d’images sujettes à l’inspirer. Toutes celles qui l’entraînent en des univers mystérieux.  Aventures trop envoûtantes pour les étouffer, elle narrait ses voyages noctambules à ses camarades. Puis l’âge adulte l’a rejointe. Et contre toute logique, jamais les rêves n’ont cessé. Dès qu’elle sautait du lit, une véritable frénésie s’emparait d’elle. Un jour, le goût de transcrire le fruit de ses voyages l’a contrainte à répondre à la pulsion de coucher ses aventures sur papier. La plume ne la quitte plus depuis.  Nous sommes heureux de la compter dans l’équipe des rédacteurs du Chat Qui Louche.

Son premier roman a paru en octobre 2010 :  La rédemption de l’ange, aux Éditions JKA.


Chronique livre de Lolita Leblanc…

15 décembre 2010

Stephen McCauley : L’autre homme de ma vie, Éd. Baker Street, Paris, 2010 

Lolita Leblanc

 

(Lolita Leblanc est écrivaine.  Tous les jeudis, dès 13 h, elle présente une chronique littéraire à KYK radio « X » au 95,7.  Elle nous permet de la reproduire.  Dorénavant, elle collaborera avec Le Chat Qui Louche sur une base régulière.)

Tout d’abord, le titre et l’écrivain… ne connais pas. Mais je suis de nature curieuse… très curieuse… j’avouerais,  fureteuse.

J’amorce la lecture de la jaquette qui mentionne que l’homme est l’auteur de cinq romans à succès : L’objet de mon affection (porté à l’écran aux États-Unis) L’art de la fugue et Qui va promener le chien? La vérité ou presque (adapté en France) et Sexe et dépendances. J’apprends  aussi qu’il est le fils de l’union secrète entre Woody Allen et Édith Wharton.

Entrée en matière alléchante.

Je me penche sur le synopsis qui, entre les lignes, me suggère une histoire intéressante avec des rebondissements, sans doute quelques passages croustillants et peut-être de l’érotisme.

Qui d’entre nous n’a pas un côté voyeur ? Qui ne souhaite pas partager les fantasmes d’autrui par et découvrir une vision des plaisirs de la chair par la plume d’un étranger ? Moi, je m’assume. Et j’adore cet univers  interdit et souvent tabou. Et je vous révèle bien humblement que j’écris des scènes torrides. Donc, j’apprécie également la lecture osée. Surtout lorsque maitrisée.

L’histoire tourne autour d’un ancien psychologue, blasé de son métier qui bifurque comme cadre dans une grande entreprise, à la tête du département d’aide  aux employés. Homosexuel, il partage son quotidien avec un compagnon œuvrant dans le marché de la vente et de l’achat de pièces d’art décoratif. Le second homme de sa narration – son amant secret– est un hétéro marié, père de famille qui cache sa double vie.

En plus de ces aventures extra-conjugales,  à de multiples reprises, Richard (héros principal) nous raconte ses moments d’échanges verbaux avec son entraineur qui, lui, nous livre une vie en montagnes russes. Richard, maniaque de l’apparence physique, passe une grande partie de ses temps libres à se défoncer sur des machines en des séances intensives de remise en forme. Ce qui nous dirige sur des révélations émotives à quelques reprises.

Normalement, tous des éléments susceptibles de construire un roman excitant, rempli d’intrigues et de surprises. Pourtant… rien qui nous coupe le souffle.

La plume est agréable à lire. Le vocabulaire aussi. Le déroulement se suit bien. Hélas, pas de vagues. Des banalités quotidiennes. Pas de scènes chaudes, ni d’engueulades. Je m’imaginais avoir à retenir mon souffle pour m’absorber en certains extraits ou juste me sentir ébranlée par des situations inusitées ou encore éprouver des moments de chagrin, de l’empathie pour les figures principales… néant.

Lorsque je me plonge dans un roman, je m’évertue à le terminer. Parfois, c’est ardu mais bon… Un moyen d’honorer les efforts de son créateur. Et en tout travail… on découvre de bons éléments. Oui, l’auteur maitrise l’écriture. Il connait le métier et n’en est pas à sa première œuvre. Cependant, aucun tambourinement émotionnel, aucune palpitation… pas de hâte à poursuivre ni d’envie de tout abandonner dans mes tâches domestiques pour m’y consacrer.  En ce qui me concerne, le calme plat. L’auteur narre des problèmes de couple comme on en rencontre partout. Il décrit le quotidien de gens simples, dont son homosexualité, pendant 315 pages. Et je précise bien : un quotidien réchauffé.

À mon avis, certains peuvent y trouver leur compte, aimer même et se laisser conquérir par Stephen McCauley. Toutefois, je ne crois pas avoir été séduite suffisamment pour me plonger dans une seconde œuvre.

Comme tous les goûts sont dans la nature et que la nature a tous les goûts, les miens se situent en d’autres pages.

À vous de décider si L’autre homme de ma vie vous met en appétit…

Notice biographique :

Native de Montréal, elle est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Depuis ses trois ans, elle habite Saguenay.  Selon ses dires, la lecture fut et restera le plus beau cadeau qu’on lui ait fait. Enfant, elle dévorait livre après livre. Depuis sa première bouchée littéraire, elle savoure les romans fantastiques, se nourrissant d’images sujettes à l’inspirer. Toutes celles qui l’entraînent en des univers mystérieux.  Aventures trop envoûtantes pour les étouffer, elle narrait ses voyages noctambules à ses camarades. Puis l’âge adulte l’a rejointe. Et contre toute logique, jamais les rêves n’ont cessé. Dès qu’elle sautait du lit, une véritable frénésie s’emparait d’elle. Un jour, le goût de transcrire le fruit de ses voyages l’a contrainte à répondre à la pulsion de coucher ses aventures sur papier. La plume ne la quitte plus depuis.

Son premier roman a paru en octobre 2010 :  La rédemption de l’ange, aux Éditions JKA.

La rédemption de l'ange


Roman et postmodernisme : Abécédaire…(59)

27 août 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Roman — Pour le lecteur, un roman n’est ni moderne, ni postmoderne, ni symboliste, ni réaliste…  Il n’est qu’une magnifique aventure du contenu et de la forme à partager ; il signifie et communie, ou il n’est pas.

Ro

man postmoderne — Dans les lancements ou autres rencontres à caractère littéraire, on entend aujourd’hui subrepticement, sur le ton de la confidence :    « Le roman d’un tel est postmoderne… ».  Et un ange passe.  Sanction assurée de la chapelle.  Ex-cathedra, l’assurance contre toute accusation d’humanisme, de finalisme, de judéo-christianisme est accordée.  Moins le talent est certain, plus il se complaît dans ces bénédictions réductionnistes, snobinardes et exclusivistes.  Il y a une nostalgie des sociétés secrètes là-dedans.

Le postmodernisme est un mouvement qui, déjà, date.  Il a apporté des trouvailles formelles intéressantes.  Il n’a que le défaut des autres modes littéraires : quelques œuvres brillantes, puis ces dizaines d’épigones sans grand talent qui ânonnent les maîtres.


Lukacs : Abécédaire…(50)

24 juillet 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (10) — Lukacs : La poésie exprimerait le débordement d’une conscience plus grande que le monde, et qui souhaiterait non pas être submergée par lui, mais l’engouffrer au sein de sa propre substance pour, par synthèse et transmutation, donner naissance à un autre monde, à une autre conscience, à une autre substance.

György Lukács

 

Le roman serait viril (je reprends l’expression de Lukacs…) : peu importe le sexe de celui qui écrit.  Le romancier classique carrelle le monde, comme l’archéologue son terreau avant les fouilles.  Il y déposera probablement davantage de matériaux qu’il en extirpera.  Mais, la plupart du temps, il cabriolera à l’intérieur des cordelettes savamment tendues, sans trop s’accrocher les pieds, s’il a quelque talent.  Sauf en ces rares pages bénies…  En ces pages magiques qui sauvent tout, en ces exceptions qui pullulent, pour la survie et

Emily Brontë

l’honneur de la littérature, chez Cervantès, Emily Brontë, Nerval, Morand, Genevoix, Gabrielle Roy, Jean Ray, Kerouac, Faulkner, Ferron, Gogol, Caldwell, London, Durrell, Hébert, Lalonde… (Liste partiale : heureusement non exhaustive !)  En ces pages où la pensée et le style s’ébaudissent, les romanciers cessent d’être romanciers pour devenir ni philosophes, ni essayistes, ni conteurs…  Des espèces de poètes-musiciens ou poètes-magiciens de la prose, du langage coutumier, qui devient alors verve enthousiaste et verbe, et ils explorent alors ces paysages inconnus qui nous hantent et où l’esprit, tout comme le vent, souffle sans contrainte.


Gogol : Abécédaire…(20)

13 avril 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Gogol — Il est inutile de donner des conseils.  Aux écrivains moins qu’aux autres.  Seul l’exemple importe, et je viens de relire Les âmes mortes de Gogol.

Gogol

Voulons-nous écrire de bons romans ?  Des récits qui captivent ?  Imaginons notre meilleur ami, assis en face de nous dans l’intimité d’un tête-à-tête, et racontons-lui une histoire.  Avec toute la sincérité, la clarté et la sensibilité dont nous sommes capables, sans effort particulier pour exagérer ou cacher les ficelles ; en oubliant les procédés cinématographiques, qui ont parfois enrichi, mais parfois pourri notre production littéraire.  Racontons tout simplement.  Racontons bien.

Et comme la simplicité est difficile à atteindre et à maintenir !

http://maykan.wordpress.com/


Notes de lecture… Patrick Dion, Fol allié…

18 février 2010

Patrick Dion nous offre un roman, Fol allié, qui fera des vagues…

Après une rupture particulièrement pénible, Éric, trente ans, revisite sa vie en flashs-backs et tente de comprendre ce qui l’a amené à saccager volontairement ce grand amour.

Fol allié, c’est l’histoire d’un amour perdu et de la déchéance qui s’en suit. C’est la folie quotidienne des peurs et des douleurs à surmonter, des longues minutes à essayer d’y comprendre quelque chose, des jours à en baver, à se sentir incapable de mettre un pied devant l’autre. Fol allié, c’est un roman sur l’autodestruction, sur les moyens que l’on utilise parfois pour pulvériser le bonheur quand la vie est trop belle pour être vraie. C’est un cri d’enfant blessé par l’absence morale du père, un exorcisme de démons intérieurs tenaces, une histoire de regrets amers, d’avancées à coups d’essais et d’erreurs. Mais c’est aussi une histoire bercée de complicité, gonflée de passion, teintée d’humour noir, jaune, bleu et mauve, le tout porté par une évidente fureur de vivre dans une atmosphère hyperurbaine de bars, de cafés, de rues et de ruelles que hantent des personnages poignants de vérité.

On a rarement mis en mots de façon aussi convaincante les blessures d’amour masculines dans la littérature québécoise. Patrick peint en noir et rouge. Sans fioritures. Le résultat choque, fait rire et bouleverse.

Patrick Dion, l’auteur :

Patrick Dion est né dans la grande banlieue lavalloise et il y a passé son enfance. Il habite maintenant Montréal. Depuis toujours, il aime toucher à tout. Il a été technicien, représentant, informaticien, sportif, comédien, guitariste, animateur à la radio, recherchiste à la télévision, journaliste et chroniqueur.

Pionnier de la blogosphère québécoise (il tient un blogue depuis 2002), il a conçu et animé l’émission littéraire radiophonique Mal de blog sur les ondes de CISM en 2005 et 2006. Il a également tenu, de juin 2007 à septembre 2008, une chronique sur l’univers des blogues sur le portail Branchez-vous.com. Il sévit toujours au guide des webtélés québécoises, WebTV Hebdo.

Un certain soir de l’été 2003, alors qu’il entamait Borderline de Sissi Labrèche, la déflagration se produisit. Incapable de contrer le flot d’idées qui l’envahissait, il se leva de son lit, s’assit à l’ordinateur et écrivit plusieurs heures. Une trentaine pour être précis. Il venait de trouver sa voie.

Commentaires :

Un style cru, direct et sans gants blancs ; une joute où s’amusent les mots, où rebondissent les événements inattendus et où défilent des personnages de tous âges, poignants de vérité ; un décor urbain de bars, de cafés, de boutiques et de meublés où les lecteurs reconnaîtront leur quotidien.


Notes de lecture… : François Vadeboncoeur !

17 février 2010

Un roman bizarrement optimiste…

Marie De colores : Ce roman décrit l’irruption de la lumière vive et ses conséquences dans une vie obscure, dans un quotidien que le mot banal n’arrive pas à décrire.

Maria De Colores

Maria, une jeune femme aveugle, vit un deuil profond. Comme un abandon. Un terrible accident. Son père est mort, son frère est mort, sa mère aussi. Ou presque. Pendant une intervention chirurgicale, à la suite de cet événement, elle vivra une expérience de lumière. Puis, la voilà contrainte de quitter la résidence familiale pour emménager dans un immeuble d’habitation insonorisé et tout en béton du centre-ville. Depuis, Maria a pour désennui la fréquentation quasi quotidienne du McDo d’en face où elle tente de noyer sa solitude dans celles des autres, café après café. Plein de monde, plein d’odeurs, plein de petits bonheurs qui s’effritent là-dedans : des vieux, des moins vieux, des papas, des mamans, et toute une ribambelle d’obèses en devenir qui quémandent leur chausson aux pommes chaud.

Mais un souvenir soutient l’espoir de Maria : dans les minutes qui ont suivi l’accident, elle a vu… Comme un don, une destinée. Plein de lumière, de couleurs là-dedans !

Extraits :

« Cette chaleur nébuleuse m’est plus que douce, heureuse. Une idée. Une seule. M’y fondre. M’y dissoudre. Il fait si bon être ici. Tout est lumière. Blanche lumière. Immaculée. Comme neige. C’est beau la neige, papa ?

— Oui. (…) »

« Dans cette lumière où je me trouve, et où il fait si bon, je les aperçois distinctement, sans être aveuglée. Comme ça. Comme un don. Une béatitude.

« Une voix, une voix que je ne connais pas, murmure à mon oreille. On dirait qu’elle vient de la lumière. Quand elle s’est révélée, et qu’elle s’est adressée à moi, je ne me rendais pas compte de ce qui se passait, mais là, j’en suis certaine, la lumière est parole. Non, cette voix est lumière. »

Commentaires :

Un roman original par les thèmes qu’il exploite. Un style sans fard, épuré, qui coule comme une source d’eau fraîche au milieu d’un quartier urbain. Un livre d’une grande simplicité qui étonne, émerveille, nourrit, parle au cœur. Une histoire qui captive, retient le lecteur. Une fin pleine d’espoir, de lumière et de couleurs. Pour Maria et pour nous.

François Vadeboncœur :

François Vadeboncœur est né à Trois-Rivières, ville d’histoire et de culture, au confluent du Saint-Maurice et du Saint-Laurent. Détenteur d’un baccalauréat en pédagogie de l’université Laval et d’un brevet en enseignement du français au niveau secondaire, il quitte le monde scolaire après deux années d’exercice et opte pour une carrière à titre de conseiller en sécurité financière. Au fil des ans, ce sont les Jean de La Fontaine, Hugo, Pagnol, Daudet, Marie Noël, Nelligan, Leclerc, Gabrielle Roy et autres auteurs de renom, qui meubleront ses heures de lecture. L’écrivain qui sommeille en lui s’exerce à l’écriture dès que ses activités professionnelles et familiales le lui permettent, et ce depuis sa prime jeunesse : poésie, nouvelles, essais, romans, chansons, récits, légendes et contes divers. Vadeboncœur est à découvrir comme on découvre un vin affiné par les ans. Une voix nouvelle, originale dans notre paysage littéraire.


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