Dires et redires, par Alain Gagnon…

8 avril 2012

ART HAPPENS !

Une citation de James A. M. Whistler, ce peintre américain de la fin du XIXesiècle, créateur des plus originales atmosphères. On discutait devant lui de l’influence du

milieu sur l’art et, entre autres, de l’influence de l’hérédité – bref, on théorisait. Il a laissé tomber : « Art happens ! »

J’aurais envie de reproduire cette citation en caractères immenses et de l’afficher partout, surtout dans ces facultés d’arts et lettres où, faute de comprendre quoi que ce soit, les professeurs théorisent à bras raccourcis. Faut bien que les étudiants fassent leur temps – c’est ce que les gardiens répètent aux prisonniers ; faut bien que les enseignants remplissent les blancs pendant quarante-cinq heures… Alors, quand on n’a pas l’organe qu’il faut, la sensibilité qu’il faut, quand l’essentiel nous échappe et nous échappera toujours, on théorise, on emploie les phrases les plus abstruses, en espérant que les étudiants ne découvrent jamais l’immense farce qu’on leur a jouée avant la fin de la session.

Pourtant, malgré la psychanalyse, le symbolisme, le naturalisme, le réalisme, le structuralisme, la sémiologie, la sociocritique, la psychocritique, malgré tous les réductionnismes, ART HAPPENS ! Il surgit, malvenu. Imprévisible. Irréductible. Défiant toutes les lois, toutes les grilles, toutes les règles. Il surgit de façon inopportune et dérange. Inhérent à l’humanité  – donc, bouturé à la conscience-, l’art persiste et signe, et se gausse des pisse-vinaigre qui lui courent après pour l’enfermer aux cachots humides du quantifiable et du démontrable – lui qui, plus que tout, appartient à l’ordre du qualitatif, de l’insondable, et qui vaut parce que  insondé.

(Le chien de Dieu)

Nocturne en bleu

Nocturne en bleu


Matraquage publicitaire : Abécédaire…(67)

17 octobre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

 

Tiré du blogue CultureCo.com

 

Publicité — Lorsque par l’entremise de jingles, de corps somptueux, de voix veloutées et de paysages féériques, on nous vend de la bière, des voyages, des autos, des hamburgers…  qu’importe !  On nous vend surtout, de façon subliminale, les valeurs, les attitudes et les normes d’une civilisation hédoniste, dépourvue de toute aspiration spirituelle, qui nie toute transcendance à l’humain.  On nous vend a way of life.

Aucun prêche, aucun exemple parental ou magistral ne saurait avoir l’impact de ce matraquage publicitaire qui, dès l’âge des dessins animés, façonne l’esprit à se nier, à nier sa réalité.  A-t-on pensé cette éducation à rebours ?  Cumul de hasards ou stratégie réductionniste bien orchestrée ?  Je l’ignore.  Mais les effets de cet envahissement des cerveaux sont d’une efficacité dévastatrice, et bien réels : un appauvrissement de l’image que la personne humaine porte d’elle-même et un glissement de la condition de citoyen vers la condition d’assujetti.


Les dix stratégies de manipulation de masses… Noam Chomsky

7 octobre 2010

(Une amie FB, Yamina Pascale, m’a fait parvenir cet article publié sur le site de Psessenza International Press Agency.  Il s’agit d’un bon condensé, qui n’apportera rien de nouveau aux lecteurs de Chomsky, mais qui a le mérite de faire réfléchir et d’animer des discussions.)

Les dix stratégies de manipulation de masses

Le linguiste nord-américain Noam Chomsky a élaboré une liste des « Dix Stratégies de Manipulation » à travers les média. Nous la reproduisons ici. Elle détaille l’éventail, depuis la stratégie de la distraction, en passant par la stratégie de la dégradation jusqu’à maintenir le public dans l’ignorance et la médiocrité.

PRESSENZA Boston, 21/09/10

1/ La stratégie de la distraction

Noam Chomsky

 

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

2/ Créer des problèmes, puis offrir des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

3/ La stratégie de la dégradation

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

4/ La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

5/ S’adresser au public comme à des enfants en bas-âge

La plupart des publicités destinées au grand-public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas-age ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

6/ Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

7/ Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

8/ Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

9/ Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il est seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…

10/ Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.


Réductionnisme et laïcisme : Abécédaire…(55)

13 août 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Réductionnisme — C’est un miroir brisé que la société présente au citoyen.  Un miroir qui le tronque ou, au mieux, le segmente : le refuse comme totalité.  La liberté de culte et la séparation des Églises et de l’État nous honorent.  (Et il nous faut aussi respecter ceux qui considèrent l’homme comme un agrégat temporaire et accidentel de conscience, de pulsions et de souvenirs.)  Je me hérisse toutefois, lorsque, sous prétexte de respect des libertés individuelles, on bâillonne tout le monde, on empêche chacun d’exprimer la dimension essentielle de son être.

À titre d’exemple : cette école où une enseignante du primaire arrête un enfant qui s’apprête à raconter l’histoire des Rois Mages : ce récit pourrait heurter les sensibilités non chrétiennes de certains élèves.  (Et Les contes des mille et une nuits !)  Une histoire est une histoire ; et les enfants les apprécient.  Et s’ils sont d’une autre culture, ils l’apprécieront davantage car elle sera nouvelle pour eux.

Ces scrupules laïques cachent une haine : la haine de soi, la haine de toute transcendance, les cornes du réductionnisme niveleur.  La société plurielle, c’est tout le contraire du bâillonnement : l’acceptation des différences, non leur occultation.

Lorsque le credo réductionniste doit choisir entre plusieurs voies incertaines, entre plusieurs attitudes incertaines dans la conduite des affaires humaines, il choisit immanquablement le plus petit dénominateur commun pour délimiter son projet – ce qui accorde le moins d’envergure possible à la personne.

Tout cela donne une société très drabbe.


Propos sur l’oubli de soi… (suite–10) Robert Lalonde, Cormac McCarthy et Dieu…

11 janvier 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

Dans Iotékha’ de Robert Lalonde, cette citation du Coran qui me conforte dans mes activités astreignantes d’écriture et de mentorat littéraire : Celui qui a cru trouver la marque d’une grâce divine en quelque occupation, qu’il s’y maintienne.

*

 

Tommy Lee Jones (Bell)

Dans le film des frères Cohen, No Country for Old Men (tiré du roman de Cormac McCarthy), le shérif Ed Tom Bell dit : — Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine ce serait probablement la drogue qu’on choisirait.  C’est peut-être ce qu’il a fait.

Et j’ajouterais, dans le même sens, monsieur le shérif : — Si je conseillais Satan, je le convaincrais de supporter et de subventionner tout ce qui amène les humains à s’oublier et à oublier leur véritable nature.  L’oubli de soi, et le désespoir confortable et myope qui en découle, représente la meilleure arme de toute entreprise réductionniste.

*

Dieu n’existe probablement pas, alors cessez de vous inquiéter et profitez de la vie. À propos de cette apostrophe qu’affichent des autobus montréalais, Louise Mailloux, professeure de philosophie au Cégep du Vieux, écrivait ce commentaire : « Est-ce que Dieu existe ? Cette question est futile et inintéressante. Ne vous préoccupez pas de savoir si Dieu existe ou non, mais occupez-vous plutôt de ceux qui y croient. Parce que ces gens-là ne rigolent pas, qu’ils vont tout rapetisser et qu’eux, ils existent ! »[1]

Une fois de plus, on confond existence de dieu et pertinence des menées souvent malheureuses de ceux que les grands courants religieux animent.  Comme on fait référence au rapetissement…  Ce que je crains le plus – et auquel le  siècle dernier nous a permis d’assister – c’est la réduction de l’homme par l’absence de Dieu.  Si l’on nie à l’humain toute dimension spirituelle, toute présence divine en lui, si  l’on en fait une conscience malheureuse née du hasard, on le réduit aux lois naturelles immédiatement perceptibles : domination des forts, esclavage des faibles, luttes amorales pour les richesses et le pouvoir deviennent normes.  Éthique, partage et compassion demeurent des aberrations, des freins injustifiés à l’hédonisme absolu.

Rapetisser l’humain, c’est lui dénier ses droits et devoirs fondamentaux, c’est nier qu’il soit né pour devenir un dieu.


[1] LBR, 25 mars 2009.

 


 


Propos sur l’oubli de soi… (suite) Jésus et la pyramide de Maslow…

18 décembre 2009

Extraits de Propos sur l’oubli de soi… (à paraître)

Dans l’évangile de Mathieu, on trouve cette parabole que je résume à ma façon, en ignare de l’exégèse.

Les pharisiens tendent un piège à Jésus. Sous prétexte de le consulter, ils tentent de le compromettre.  D’abord ils le flattent : « Nous savons que tu enseignes la vérité… » Puis le dard empoisonné : « D’après toi, est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? »

Ces malins croient l’avoir coincé.  S’il répond : « Il faut payer l’impôt à l’empereur des gentils », tous les zélotes juifs vont l’accuser d’être un collabo.  S’il répond : « Ne payez pas l’impôt », ce sont les Romains et leurs amis du lieu qui lui tombent dessus.  Jésus réplique : « Montrez-moi la monnaie qui sert à payer l’impôt. »  On lui présente un denier.  Alors il demande : « C’est l’image de qui et le nom de qui que nous apercevons sur cette pièce ? »  « César Auguste ! » reprennent-ils en chœur.  « Alors rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »  Fin politique, Jésus.  Jésuite avant l’heure.

Cette parabole a beaucoup servi.  Aux monarques pour s’assurer le paiement des impôts, à départager les responsabilités lors des discussions sur les pouvoirs respectifs de l’Église et de l’État…  Ce fut donc une parabole utile.

Hors la sphère institutionnelle, cette parabole possède aussi une portée, un sens pour chaque individu.   Chacun est aussi complexe, composite qu’une organisation sociale.  Nous sommes légion.  On retrouve en soi plusieurs mondes, plusieurs ordres de choses.  Si nous nous référons à la pyramide d’Abraham Maslow[1], des besoins hiérarchisés s’expriment à divers paliers de notre être.

À la base de la personne, nous retrouvons les besoins primaires (1 et 2) : la faim, la soif, le besoin d’abri contre les intempéries, le sexe…  Une fois qu’un

Pyramide de Maslow

humain a comblé ses besoins de se nourrir, même avec gourmandise, il ne peut manger à l’infini.  Une fois qu’il possède trois résidences, sera-t-il plus à l’abri s’il possède cent châteaux ?  Sur le plan sexuel, les limites à la consommation sont notoires et font la fortune des pharmaceutiques et des Sex Shops.

Au deuxième palier, réclament les besoins sociaux (3 et 4).  Besoins d’être accepté par les autres, d’être reconnu comme personne distincte, et de se reconnaître comme apportant à sa communauté une contribution propre.  À ce stade, le qualitatif domine.  La satisfaction de ces besoins exige le développement d’aptitudes interrelationnelles, un apprentissage de soi et des autres, une reconnaissance de l’autre comme différent de soi.

Puis, on en arrive au faîte de la pyramide.  Le besoin d’autoréalisation (5).  L’auto-accomplissement par l’identification à une tâche ou  à une cause qui nous dépasse.  Ici, nous entrons dans un ordre purement qualitatif, celui du sens, des valeurs, des significations, des idéologies, de l’idéal, de l’esthétique, de la recherche du Beau, du Vrai, du Bien, de l’Absolu.  C’est à l’intérieur de ce territoire intérieur que l’humain avoisine l’élément divin qui l’habite et qui s’exprime par l’intuition supérieure, chère à Aurobindo.

La majorité des hommes et femmes se confinent aux besoins primaires et aux plus immédiats des besoins sociaux.  Et notre civilisation conspire à cela.  Les citoyens comme producteurs et consommateurs lui suffisent.  Les chevaliers de l’Absolu ou du qualitatif dérangent les machines, de là l’oubli institutionnel de ce qui fait que l’humain transcende de beaucoup le monde physique et social dans lequel il évolue.

Si nous revenons à la parabole plus haut citée, rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu, consisterait pour chacun à prendre conscience des devoirs que chaque partie de son être ordonne, à n’en négliger aucun.


[1] Je fais ici une interprétation – pour ne pas écrire utilisation – très personnelle de la pensée de Maslow.

 


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