Le cimetière de poche
Tout s’arrêtait le dimanche. Le quartier s’immobilisait. Nous demeurions au dernier étage d’une grande maison de style baroque. Même le
moulin des Gagnon, autour duquel la municipalité s’était construite, cessait d’émettre sa batterie de sons et de cris stridents. De notre logement, nous entendions le cri aigu de la sirène annonçant les périodes de repos et de changements de quart. Seul l’enfer brûlait. Toujours. Sous cet immense cône de fer rougissant se consumaient des tonnes de résidus ligneux. Ce dé à coudre géant crachait sans relâche une fumée noirâtre et empoisonnait le quartier. Les maisons, les garages, les autos, les jouets et les rares fleurs étaient enduits d’une pellicule de suie et de bran de scie formée sous l’action du vent, de la chaleur, de la pluie ou du froid.
Ce jour-là, le vent d’ouest poussait, vers notre coin de vie, une nappe sombre. À la demande de ma mère, j’enlevai le linge suspendu sur la corde. Je tirais sur la corde et les nuages noirâtres s’amoncelaient pour se faire plus lourds, plus menaçants.
Au contact du câble, le froid me fit tressaillir comme si j’avais reçu une décharge électrique. L’état de santé de mon père me préoccupait plus que tout. À l’église, j’avais prié pour mon père atteint de la gangrène. La grande médecine envisageait l’amputation. Peut-être une jambe. Assurément un pied. Entretemps, interdit de marcher et attention de heurter la plaie. Ces deux restrictions réduisaient nos activités.
On vivait dans l’attente, l’inquiétude et l’angoisse.
Mon père souffrait en silence. Juste avant le dîner, la visite de l’ami avec lequel nous allions à la chasse changea l’air dans la maison. Exubérant de nature, il en rajouta afin de réconforter papa. Charlie Desbiens avait vaincu la gangrène grâce à sa résistance physique et morale. On connaissait cette histoire. « T’es deux fois plus fort que lui », avait dit Jean-Eudes. Mon père sourit quand il lui offrit deux perdrix piégées au collet.
Notre parenté espaçait les visites. Nous étions abandonnés. Heureusement, ma mère jouissait d’une santé et d’une force morale à toute épreuve. J’avais un an et demi de plus que mon frère et je comprenais la gravité de la situation. Un étau me serrait la poitrine depuis que la santé de notre père s’était détériorée. Une banale blessure à un pied s’aggrava en une affection maligne. Père avait négligé de recourir à certains soins.
Notre bon vieux médecin de famille espérait sauver son pied. Il venait le voir souvent, n’ayant que la rue à traverser.
Tout cela bousculait mon enfance et je souhaitais m’évader. J’allais marcher sur la voie ferrée, un endroit que j’adorais.
L’entrepreneur de pompes funèbres rangeait ses corbillards dans le garage des voisins. La mort circulait sous notre véranda. Le propriétaire de la maison où nous étions locataires fabriquait des monuments funéraires. Le marchand affichait ses produits dans un petit cimetière qui donnait sur la rue. Quelques pierres lugubrement serrées les unes sur les autres. Avec le temps, cet espace s’intégra à notre univers.
En cet après-midi, à la hauteur du cimetière de poche, j’entendis : « Ici repose Jambe-de-Bois. » Phrase bien articulée. Une prononciation inhabituelle dans la bouche du tailleur de pierres. La mort le forçait à travailler. « Ici repose Jambe-de-Bois », répéta-t-il.
L’homme ricanait. Une odeur de soufre empoi¬sonnait l’air. Il riait en me regardant, debout sur le perron du petit garage converti en atelier.
Cet homme respirait la méchanceté. La mort rôdait dans ses mains. Dans sa bouche.
Le marchand de monuments était impitoyable à l’égard des faibles. Notre famille s’avérait une proie de prédilection. Les murs de papier tamisaient si peu ses propos acerbes. Pourtant, mon père travaillait au moulin et ne refusait jamais de faire du travail supplémentaire. On payait notre logement et on ne quémandait rien à personne. Beaucoup de familles se trouvaient dans notre situation.
Le vendeur de pierres tombales nous avait pris en grippe. Il appelait mon frère « portes de grange » à cause de ses oreilles. L’expression « sans-talent » nous désignait. Il aurait voulu qu’on fasse appel à sa pitié d’usurier, comme nos voisins. Comme lui qui devait compter sur la difficile générosité de son père. Les visites de ce dernier secouaient la grande bâtisse. Ma mère ne manquait jamais une occasion, par des allusions finement amenées, de les lui rappeler, ce qui attisait sa haine. Sa femme s’accommodait de cette situation sans tomber dans le jeu de son conjoint. Elle était une femme de tête et ses intérêts lui com¬mandaient d’en soutirer davantage au père à la bourse bien garnie.
Notre propriétaire se vengeait sur mon père qui n’offrait plus aucune résistance. Il savait que le fabricant de monuments l’appelait « Jambe-de-Bois » en se référant au personnage de Claude-Henri Grignon. Il n’aurait jamais osé lui dire en face. Même sur une seule jambe, mon père n’en aurait fait qu’une bouchée.
Mon regard fit le tour des épitaphes. Il nous détestait au point qu’il aurait pu graver le nom de mon père sur l’une de ces pierres. L’homme continuait de rire en se frottant les mains afin de chasser les poussières de pierre. La saleté de son visage cachait des traits hideux.
Je quittai l’endroit en pleurant. Mon père si fier, si fort, réduit à claudiquer ! Il ne pourrait continuer à travailler au moulin. Sans instruction, privé de sa motricité, j’imaginais mille scénarios. Le mot avenir prenait une connotation inquiétante.
Le petit garçon que j’étais ne pouvait pas chasser ces images. Je marchai sur les rails. Rien ne pouvait me consoler. Je maudissais notre propriétaire. J’étais incapable de balayer de ma tête l’image de mon père se déplaçant sur une seule jambe ou avec une prothèse orthopédique ou à l’aide de béquilles. Au retour, je pris un autre chemin et essayai de cacher tant bien que mal ce qui s’était passé. Je mangeai peu• au souper et le sommeil vint difficilement.
La prédiction de notre médecin se réalisa. L’opération fut un succès. L’amputation se limita à deux orteils. Mon père se remit assez rapidement, reprit son travail et notre situation financière s’améliora. Trois ans plus tard, nous partîmes, au grand dam de notre propriétaire, nous établir dans notre propre maison.
Le jour du déménagement, le 13 novembre, s’avéra une date marquante.
Une vingtaine d’années plus tard, je me retrouvai à la banque derrière notre ex-propriétaire, qui se plaignait d’être rongé par la goutte et le
diabète. La souffrance avait raviné son visage. Il avait à peine dépassé soixante ans, mais on lui en aurait donné quinze de plus.
— Je suis maintenant obligé de marcher comme une tortue et avec cette canne, pleurnichait-il.
— Vous êtes chanceux, vous avez encore tous vos membres, dis-je. Mon père a dû, lui, se faire couper deux orteils. On demeurait dans votre logement à cette époque, vous vous souvenez ? Votre canne, c’est mieux qu’une jambe de bois ! ajoutai-je d’un ton froid.
Le vieillard se tut. Il se contenta d’attendre son tour, visiblement nerveux.
Avant de quitter la banque en se traînant, il me jeta un regard de pierre.
Notice biographique
Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant… Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle. Ses écrits reflètent un humanisme lucide. De la misère, il en décrit. Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville. Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux. Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell. Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre. Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.
Publié par Alain Gagnon 





































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