Un récit de Jacques Girard…

31 janvier 2012

Le cimetière de poche

Tout s’arrêtait  le dimanche. Le quartier s’immobilisait. Nous demeurions au dernier étage d’une  grande maison de style baroque. Même le moulin des Gagnon, autour duquel la municipalité s’était  construite, cessait d’émettre sa batterie de sons et de cris stridents. De notre logement, nous entendions le cri aigu de la  sirène annonçant les  périodes de  repos et  de changements  de quart. Seul l’enfer  brûlait. Toujours. Sous  cet  immense cône  de fer  rougissant se  consumaient des tonnes de résidus ligneux. Ce dé à coudre géant  crachait sans relâche une fumée  noirâtre et empoisonnait le quartier. Les maisons, les garages, les autos, les jouets et les rares fleurs étaient enduits d’une pellicule de suie et de bran de scie formée sous l’action du vent, de la chaleur, de la pluie ou du froid.
Ce jour-là, le vent d’ouest  poussait, vers notre coin de vie, une nappe sombre. À la demande de ma mère, j’enlevai le linge suspendu sur la corde. Je tirais sur la corde et les nuages noirâtres  s’amoncelaient pour se faire plus lourds, plus menaçants.
Au  contact du câble, le froid  me fit  tressaillir comme si j’avais  reçu une décharge électrique. L’état de santé de mon père me préoccupait plus que tout. À l’église, j’avais prié  pour  mon  père  atteint de  la gangrène. La grande médecine envisageait l’amputation. Peut-être une  jambe.  Assurément  un pied. Entretemps, interdit de marcher et attention de heurter la plaie. Ces deux restrictions réduisaient nos activités.
On  vivait  dans l’attente, l’inquiétude  et l’angoisse.
Mon père souffrait en silence. Juste avant le dîner, la visite de l’ami avec lequel nous allions à la chasse changea l’air  dans la maison. Exubérant de nature, il en rajouta afin de réconforter  papa.  Charlie Desbiens avait vaincu la gangrène grâce à sa résistance physique et morale. On connaissait  cette  histoire.  « T’es deux fois plus fort que lui », avait dit Jean-Eudes. Mon père sourit quand il lui offrit deux perdrix piégées au collet.
Notre  parenté espaçait les  visites. Nous  étions abandonnés. Heureusement, ma mère jouissait d’une santé et d’une force morale à toute épreuve. J’avais un an et demi de plus que mon frère et je comprenais la gravité de la situation. Un étau me serrait la poitrine depuis que la santé de notre père s’était détériorée. Une banale blessure à un pied s’aggrava  en une affection maligne. Père avait négligé de recourir à certains soins.
Notre bon vieux médecin de famille espérait sauver son pied. Il venait le voir souvent, n’ayant que la rue à traverser.
Tout  cela  bousculait mon  enfance et  je souhaitais m’évader. J’allais marcher sur la voie ferrée, un endroit que j’adorais.
L’entrepreneur de pompes  funèbres  rangeait  ses corbillards dans le garage des voisins. La mort circulait sous notre véranda.  Le propriétaire  de la maison où nous  étions locataires fabriquait des  monuments funéraires. Le marchand affichait ses produits dans un petit cimetière qui donnait sur la rue. Quelques pierres lugubrement  serrées  les unes sur les autres. Avec le temps, cet espace s’intégra à notre univers.
En cet  après-midi, à la hauteur  du cimetière  de poche, j’entendis : « Ici repose Jambe-de-Bois. » Phrase bien articulée. Une  prononciation inhabituelle  dans la bouche du tailleur de pierres. La mort le forçait à travailler. « Ici repose Jambe-de-Bois », répéta-t-il.
L’homme ricanait.  Une odeur de soufre empoi¬sonnait l’air. Il riait en me regardant, debout sur le perron du petit garage converti en atelier.
Cet homme respirait la méchanceté. La mort rôdait dans ses mains. Dans sa bouche.
Le marchand  de monuments  était  impitoyable à l’égard des faibles. Notre famille s’avérait une proie de prédilection. Les murs de papier tamisaient si peu ses propos  acerbes. Pourtant, mon  père  travaillait  au moulin et  ne  refusait jamais de  faire du  travail supplémentaire. On payait  notre logement  et on ne quémandait rien à personne. Beaucoup de familles se trouvaient dans notre situation.
Le vendeur de pierres tombales nous avait pris en grippe. Il appelait  mon  frère  « portes de grange »  à cause de ses oreilles.  L’expression  « sans-talent »  nous désignait. Il aurait voulu qu’on fasse appel à sa pitié d’usurier, comme nos voisins. Comme lui qui devait compter  sur la difficile  générosité de son  père.  Les visites de ce dernier secouaient la grande bâtisse. Ma mère  ne  manquait jamais une  occasion, par  des allusions finement amenées, de les lui rappeler, ce qui attisait sa haine. Sa femme s’accommodait de cette situation sans tomber dans le jeu de son conjoint. Elle était une  femme de  tête  et  ses  intérêts lui  com¬mandaient d’en  soutirer davantage au père à la bourse bien garnie.
Notre propriétaire se vengeait  sur  mon  père  qui n’offrait plus  aucune résistance. Il  savait que  le fabricant de monuments l’appelait  « Jambe-de-Bois » en se référant au personnage de Claude-Henri Grignon. Il n’aurait jamais  osé  lui  dire  en face.  Même  sur  une seule jambe, mon père n’en aurait fait qu’une  bouchée.
Mon  regard fit  le  tour  des  épitaphes. Il  nous détestait au point qu’il aurait pu graver le nom de mon père sur l’une  de ces pierres. L’homme  continuait  de rire  en  se  frottant les  mains afin  de  chasser les poussières  de pierre. La saleté  de son visage cachait des traits hideux.
Je quittai  l’endroit en pleurant.  Mon père si fier, si fort, réduit à claudiquer ! Il ne pourrait continuer à travailler au moulin. Sans instruction,  privé de sa motricité, j’imaginais mille scénarios. Le mot avenir prenait une connotation inquiétante.
Le petit garçon que j’étais  ne pouvait pas chasser ces images. Je marchai sur les rails. Rien ne pouvait me consoler. Je maudissais notre propriétaire.  J’étais incapable de balayer de ma tête l’image de mon père se déplaçant sur une seule jambe ou avec une prothèse orthopédique ou à l’aide de béquilles. Au retour, je pris un autre chemin et essayai de cacher tant bien que mal ce qui s’était  passé. Je mangeai  peu• au souper  et le sommeil vint difficilement.
La prédiction de notre médecin se réalisa. L’opération fut  un succès.  L’amputation se limita  à deux  orteils. Mon  père  se  remit  assez  rapidement, reprit son  travail et notre situation financière s’améliora. Trois ans plus tard, nous partîmes, au grand dam  de notre  propriétaire, nous  établir  dans  notre propre maison.
Le jour du déménagement, le 13 novembre, s’avéra une date marquante.
Une vingtaine d’années  plus tard, je me retrouvai à la  banque derrière notre ex-propriétaire,  qui  se plaignait d’être rongé par la goutte et le diabète. La souffrance avait  raviné  son  visage.  Il avait  à peine dépassé  soixante ans,  mais  on lui en  aurait  donné quinze de plus.
— Je suis maintenant  obligé de marcher  comme une tortue et avec cette canne, pleurnichait-il.
— Vous êtes chanceux, vous avez encore tous vos membres, dis-je. Mon père a dû, lui, se faire couper deux orteils. On demeurait dans votre logement à cette époque, vous vous souvenez ? Votre canne, c’est mieux qu’une jambe de bois ! ajoutai-je d’un ton froid.
Le vieillard  se tut. Il se contenta d’attendre  son tour, visiblement nerveux.
Avant de quitter la banque en se traînant, il me jeta un regard de pierre.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

15 janvier 2012

 Venise…

 Son prénom était Venise. Comme la grande ville italienne construite sur  cent dix-huit  îles  et  prisée  par les touristes. Ses parents l’avaient  prénommée ainsi à la suite d’un séjour dans la ville des doges.

Un prénom sur mesure pour cette adolescente farouche, évanescente et conquérante.  Dans notre petit quartier de la fin des années 1950, il en fallait bien peu pour rompre la monotonie. Son arrivée bouleversa notre vie.

Personne ne put ignorer la présence de cette jeune fille, belle, ingénue et surtout très différente des sœurs et des copines du même âge. Elle créa tout un remous. Sa famille emménageait dans  la grande  maison  du docteur, parti pour la ville. Les valises n’étaient pas encore défaites que, déjà, Venise avait conquis le petit quartier qui s’étirait le long du lac Saint-Jean.

Il lui avait suffi, par ce premier dimanche de juillet, de se rendre au magasin, vêtue d’une  robe claire à la merci de ses mouvements en coups de vent, pour semer la commotion derrière les  rideaux.  Ses gestes  étaient étudiés. Si les jeunes filles de son âge (13 ou 14 ans) baissaient les yeux devant un homme ou chassaient la gêne en souriant, Venise, elle, portait les siens bien haut. Ses prunelles perses prirent la couleur du lac.

Elle était la cadette d’une famille de cinq filles. Belles, libres.

Leur grande maison entourée d’une  haute clôture fut assiégée par de nombreux prétendants. Sauf la dernière, elles succombèrent aux charmes d’un garçon de leur âge. Les deux plus vieilles se marièrent à un été d’intervalle.

Venise était plutôt solitaire. Elle incarnait l’amour impossible, l’impossible conquête.  Cette  fille  aux cheveux de jais jouait à être aimée et savait répondre aux désirs sans se compromettre. Notre malheur faisait à la fois notre bonheur. Sa liberté laissait, aux jeunes que  nous  étions, toujours de l’espoir.  Plus avertis,  les adultes  s’imaginaient que c’était tout simplement une petite aguicheuse. À l’école, il  n’y en eut que pour elle. Elle devint la préférée des religieuses qui la trouvaient charmante et serviable. Sur leurs recommandations,  ses parents l’envoyèrent étudier, l’année suivante, dans une école privée. Venise revint au milieu  de l’année ; on ne sut jamais pour quelle raison. L’hiver fut moins long.

Cet été-là, elle se fit bronzer presque nue, enlevant à demi le haut de son maillot de bain. Tout autour de la grande  barricade, des  yeux se  traçaient  un chemin. Certains  allèrent  même sur le lac avec des jumelles. Elle  s’efforçait de se  camoufler derrière une  haie criblée de trous.

Mon  ami,  qui  demeurait voisin, m’offrait les premières loges. Du haut de la fenêtre de sa chambre, on  examinait en  détail ce  corps de  sirène. Elle connaissait  notre présence. Je pense qu’elle  s’amusait de nous voir les mains moites, les yeux multipliés et les paupières folles.

Un jour, la mère de mon ami nous surprit en pleine séance de… Mal nous en prit.

Son jeu commença à lui attirer l’animosité des autres filles et des femmes. Les filles enviaient  et craignaient  cette Lolita. Les dames de la paroisse mirent leur mari et leurs adolescents en garde contre cette jeune sans attaches, trop libre, trop différente et qui, contrairement au reste de sa famille, ne s’était  pas intégrée à la vie du quartier. La suspicion augmenta quand elle abandonna, à trois mois de la fin de l’année,  son cours à l’Institut  familial. Il fallait que quelqu’un aidât sa mère.

Se complaisait-elle  dans l’adolescence ? La ville était petite. On ne permettait pas d’être  trop différent. Venise se trouva, bien malgré elle, isolée, pour ne pas dire ostracisée.

Un  jour,  elle  disparut. Toutes sortes de  bruits coururent sur  ses  mœurs particulières.  Quelques années plus tard, la transfuge réapparut dans le quartier en compagnie d’une  fille plus jeune, portant toujours un pantalon. Elles  fumaient  et sortaient la nuit. Toutes deux déambulaient en riant, indifférentes aux autres. Elles se promenaient avec des éclairs de dédain dans les yeux, s’assoyaient  au bout du quai de la propriété familiale et buvaient de la bière à même la bouteille.

Venise s’affichait.

Je fus déçu, préférant garder le souvenir de la jeune fille qui avait soulevé une vague sur notre quartier, quelques années plus tôt. Je fus soulagé quand, après quelques jours, le couple repartit.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Pierre Patenaude…

20 décembre 2011

Guenille de pierre !

 

Vivait dans un village, à 80 kilomètres de Fjord City, une dame qui sculptait de la guenille : tante Jeanne d’Arc.  Je croyais savoir d’elle… tout.

Ses soupirs écrits dans le texte de la vie passaient droit.  À songer, je mettais la table à la vérité.  Des phrases-chocs me clouèrent :

« Une chance que votre père est parti, vous auriez fait quoi avec ? »

Ses mots cognaient :

« Avec le tissu, je couvrirai cloche de feutre, sacoche et souliers afin d’agencer le visage de ma cliente en retailles de grimaces. »

Tante riait.  Noël, Pâques, mariages, funérailles, noces d’or… chapeaux de son cru gonflaient le tronc.

Un jour, le pape jugea qu’à l’église on prierait sans chapeau.  Tante cracha dans la vasque – narguer était son fort. Elle peignit à la spatule, élut le pointillisme, le cubisme, l’impressionnisme, cueillit des bois sur la berge, cousit des pique-épingles de velours, et de ouate les bourra, puis sculpta – comme elle disait – de la guenille. De rien elle faisait. L’église chut. Le comptoir de tante Jeanne d’Arc, oasis dans sa vie, ferma.  Son moteur premier eut des ratés.  Le Valium, dont l’innocuité était la force – à coups de leurres – la tua.  Au palais de Buckingham, elle aurait œuvré. Mais notre château était là où Dieu logeait.

*

Ce 16 octobre, six heures, au grenier je vais chercher les  statues de guenilles. Vivia, ma mère, les a rangées dans un sac à rebuts. J’entre dans le vestibule, antichambre des cellules de mère et de grand-mère, où jadis criaient les démons.  Dans le placard, le linge sent. La planche j’ôte.  Le bras j’étends. La trappe, de son trou, bouge. Je la pousse. Le sac ! Du contour de la poche, pointent genoux et coudes, arêtes des sculptures de guenille. Non, rien ne bouge !

La peur agite les objets. Jadis, les visages sculptés dans la guenille  de tante Jeanne d’Arc dansaient. Et s’ils étaient encore vivants, ces faciès ! Encore m’abat. Monter me scie.  Non ! je n’y vais plus, mais laisse béer le trou.

Au pied du lit, / j’ai croupi.  / Je me suis remis. / Au cagibi, / j’ai franchi la nuit.

Pattes pendues / coudes meurtris, / j’ai gravi / le réduit.

Ma vie… / Si ! / Je fuis.

Fuse la lumière entre les planches, os du toit. Je note cinquante-deux lattes.  D’hier, chiffrer est un toc.  Compter les planches de la galerie, les barreaux de la rampe, les autos qui passent, les poteaux. Les vagues au nordet.  Un chiffre pair ?  Mon Dieu !  La peur de mourir ;  d’être ;  ne plus compter. Un chiffre impair, je cesse d’inspirer, mais n’expire pas, faute de courage.

*

J’ouvre le sac et prends une toile. Le jute sent le moisi.  Des crottes de souris souillent les visages et les mains des dames éborgnées. Je me surprends, pour la deuxième fois de ma vie, à ne rien penser, pas même compter.  La première était au café du centre commercial. Je lisais La Nuit. J’épiais les inhumains. Et puis, rien.  L’employé m’a dit : « Monsieur, désolé… »  Perdu dans le vide de mes non-pensées, un humain m’expulsait. J’aurais dû parler. Argumenter.  Me suis tu.

La non-pensée a cessé.

J’ai jaugé les œuvres et, une à une les ai tirées du sac. Elles étaient comme des galets au dégel. Tante Jeanne d’Arc disait le souci de piocher la guenille. Elle glissait ses mains en taillant la vie.

Je sortis les gravures, toutes plus friables les unes que les autres.  Si ça n’avait été que du bouton fiché dans l’orbite du premier tableau des dix que comptait le sac.  Et si cette absence de chair était discours ou non-discours !  Tante Jeanne d’Arc taisait le clérical, mais de l’âme, du cœur, de l’esprit suintaient secrets, souvenirs et rancœurs.  Elle connotait.  Nous ne comprenions pas.  Nous aurions voulu l’ouïr dénoter. Parler pour parler était de la non-parole. Son œuvre le dit.   Une œuvre friable. Un ouvrage qui cloque. Trop de souffrance en palimpseste sous la guenille.

La deuxième sculpture a le nez arraché, comme Quéqué, le petit-cousin de tante, vu au café de la non-pensée.  De lui elle raillait : « Il m’aurait épousée, ce débosseleur.  J’aurais réfléchi avant qu’il me recule dessus avec son Oldsmobile.  Mieux valait être écrasée une fois au sens propre, que toute sa vie au sens figuré. »

Nous gobions juste le désigné, le signalé, l’inscrit.  Les ans nous dirent les silences, les sous-entendus, les présuppositions, les calembours, les analogies, les métaphores, les métonymies, les synecdoques, les contrepèteries, les coups bas.

Les sculptures de guenilles firent défiler à l’envers la vie. Tante Jeanne d’Arc, que j’avais oubliée, de son œuvre vit.

La trappe j’ai refermée.

Suis parti

finir

ma non-vie.

L’auteur…

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle nostalgie et souvenirs d’enfance dans ce climat surréaliste qui lui est propre.  C’est le sixième qu’il présente sur ce blogue.  Sa langue rompue à l’onirisme nous étonne toujours.



Chronique de Québec par Jean-Marc Ouellet…

4 novembre 2011

Le vrai ou le faux,  II

 

Dans ma chronique du 13 août dernier, j’écrivais comment il était fascinant d’écrire, comment l’imaginaire du lecteur génère un univers unique, différent de l’original, de celui de l’auteur. Je parlais aussi de l’autofiction, de l’influence du vécu dans l’écrit. L’écriture est un jeu entre l’auteur et le lecteur, un jeu dont les règles leur sont souvent obscures.

Je vous avais proposé un de ces jeux. Dénicher le vrai dans un texte. Vous y avez joué, peut-être. Vous avez lu cette version falsifiée de mon aventure ancienne. Cinq vérités. Le reste était imaginaire.

Plusieurs se sont informés de la vraie histoire. Pour eux, et pour ceux que les folies de jeunesse intéressent, je livre ici la version véritable, celle que j’ai vécue. Libre à vous de comparer.

Il faisait froid, terriblement froid. Une neige frivole flottait mollement. Mes mains étaient gelées, je sentais à peine mes pieds. C’était une nuit typique de février, sans lune, une nuit de carnaval.

Nous revenions du Stade municipal. À l’époque, après la parade de la basse ville, on s’y rassemblait. La fête y avait cours, dehors. Nous étions mal habillés, nous avions froid. Nous étions donc partis avant la fin. La distance étouffait les cris des esprits échauffés. Nous étions trois. Un couple et moi, célibataire. J’avais garé mon bolide dans une rue éloignée des festivités. Il fallait marcher longtemps. Nous étions éméchés. À l’époque, on était permissif. Et téméraire.

Nous arrivions dans une quelconque ruelle, un raccourci, quand une poussée dans le dos me fit perdre l’équilibre. Je chutai. Étendu dans la neige, je vis des ombres. On me frappait. Une, deux, trois bottes s’en donnaient à cœur joie. J’avais mal aux côtes, au visage. J’avais l’esprit embrouillé. Par l’alcool, par la douleur.

Je finis par me relever. Deux agresseurs m’attrapèrent et me repoussèrent vers l’arrière. J’entendis un bruit de verre brisé. Comme dans un rêve. Je basculai à l’intérieur d’une boutique de barbier. Il y avait du verre partout.

Trente-quatre ans après, je me souviens de tout. Déchaîné, je me suis relevé, j’ai sauté à travers la vitrine devenue béante et je me précipitai sur mes agresseurs. Sans arme. Apeurés par ma rage, ou lassés de leur méfait, ils s’enfuirent. Sauf un. Le long d’un mur, mon ami le frappait. Je lui criai de le laisser partir. Il obtempéra, après un dernier élan. S’éclipsant, l’autre titubait.

J’étais conscient, mais amoché. Un oncle de la copine de mon ami habitait à quelques pas de là. Le vieil homme grimaça en me voyant, et voulut m’emmener à l’hôpital. Je refusai. On me coucha sur un divan. Je m’y suis peut-être endormi. Une heure passa. Je voulus m’en aller, aller me coucher chez moi. On retrouva ma voiture. Mon ami conduisit. Une fois à la maison, je rentrai en catimini. Mes parents dormaient. Je m’étendis sur mon lit et m’endormis.

Le lendemain matin, dimanche, je me levai vers 10 heures. J’avais mal à la tête. En fait, j’avais mal partout, mais un peu plus à la tête.

― Mais mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ? ! s’exclama ma mère en me voyant.

J’allai à la salle de bain et me vis dans le miroir. Un ballon de basket orné de taches bleutées se tenait en équilibre sur mes épaules. C’était ma tête. Affreusement tuméfiée.

Ce fut un dimanche tranquille.

Le lendemain, au collège, une rumeur circulait. J’en avais mangé une maudite ! C’était plutôt vrai.

Aujourd’hui, plus aucune trace sur mon corps. Mais je me rappelle.

 

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Sur le pouce, un récit de Jacques Girard…

27 octobre 2011

Manuel du parfait auto-stoppeur…

Mi-juillet. Une vraie journée d’été. L’air est encore plus chaud sur la chaussée de cette route trop achalandée. Un adolescent, tout au plus dix-huit ans, fait de l’auto-stop en face du Motel Jeannois à Roberval, un endroit qui lui est familier. Encore dix minutes et, si personne ne s’arrête, il rentre au bercail.

C’est un habitué du pouce. L’étudiant a voyagé  Roberval-Chicoutimi pendant quatre longues années. Même en hiver par des froids sibériens. Les automobilistes semblent alors plus sensibles. Gentillesse de leur part, pitié, expériences personnelles, qu’importe.

On est à la merci des conducteurs et de leurs avatars. L’adepte du pouce n’est pas surpris, cet  après-midi-là, de poireauter plus que d’habitude. Quand même, avant de partir, il y a réfléchi.

C’est les vacances de la construction. Les routes  du  Lac  pullulent  de  touristes  qui passent tout droit. Les autos débordent sur les toits. Parfois, les routes étroites serpentent dangereusement, comme c’est le cas dans le secteur  du  Jardin  zoologique  de  Saint-Félicien. Dans ces conditions, c’est  risqué pour une âme généreuse d’accommoder un « pouceux ».

Pourtant, l’endroit où se trouve le jeune homme favorise  une circulation  lente et offre une voie d’évitement. « Les autos passent », se dit-il.  Il  continue  de  brandir  le  pouce.       Ses appréhensions fondent. De là l’importance de bien démarrer. Le jeune auto-stoppeur le sait. Vaut mieux  parfois  refuser poliment ou inventer un prétexte quelconque que  de se retrouver dans un endroit désert ou inopportun.

Certains automobilistes le savent et vont même offrir à leur passager du moment de les laisser sur une chaussée propice.

— Je te débarque à cette place-là, ce sera plus facile pour  toi, lui avait dit récemment un ancien auto-stoppeur. Cet homme,  plutôt sympathique, travaillait dans l’alimentation. Des histoires  sur  l’auto-stop, ce voyageur de commerce en connaissait plusieurs. Le jeune homme s’esclaffa en se remémorant l’une d’elles. Quelle histoire ! Et quel conteur !

— J’étais amoureux d’une fille de Saint-Félicien  que  je  fréquentais.  Je  restais  à Roberval et je n’avais pas de « char ». Le peu que  je  gagnais  dans  un  dépanneur  me condamnait à tendre le pouce sur le bord de la route.

Avec le temps, les habitués le reconnurent et tout finit par baigner dans l’huile. Un soir, au retour, à  Saint-Félicien,  un  camion s’immobilisa. L’amoureux transi se précipita pour demander où il allait.

— À Roberval, mon ami.

— Ça me convient, monsieur.

Le conducteur travaillait comme journaliste dans le secteur du Lac-Saint-Jean. Siège social à Roberval. Un appareil lui permettait d’expédier ses textes sur la route. Par la suite, il prenait quelques bières avec des consœurs ou confrères. Ce soir-là, il  avait exagéré la dose. Une fois assis, l’homme avait regardé son passager.

— As-tu tes permis ?

— Oui, monsieur !

— Es-tu capable de conduire ce monstre ambulant ?

— Oui,  monsieur.  Mon  père  en  a  un semblable pour aller dans le bois.

— Excellent, c’est excellent.

Chacun prit la place de l’autre. Par la suite, le  fidèle  prétendant devint son conducteur  attitré  quand  l’occasion  se présentait — bière en trop ou pas. Le camion s’arrêtait, le  conducteur sortait et l’amoureux auto-stoppeur prenait le volant.

— À la maison, jeune homme, clamait-il.

Il préférait donner le volant à un autre. Il détestait conduire.  Son père se déplaçait à pied, et sa famille voyageait dans les bagnoles des voisins. Lui-même avait appris sur le tard à conduire. Obtention du permis à 25 ans. Son rêve : avoir un conducteur privé.

•••

Par cet après-midi de juillet, le jeune homme aurait bien aimé qu’un hurluberlu de ce genre s’arrêtât. Les dix minutes  s’achevaient.

Tout à coup, une grosse automobile — une « minoune » –  s’immobilisa par à-coups. L’auto-stoppeur accourut. Le véhicule débordait. Une grosse boîte occupait le siège avant.

Le bon samaritain allait à Saint-Gédéon. Le chauffeur lui proposa de se tirer un siège en arrière. En ouvrant la porte, des journaux tombèrent.

— Oui, monsieur, ça me convient, répondit le jeune homme.

Tout un capharnaüm ! Deux sacs, des  boîtes,  des  piles  de  vieux  Quotidien  et de Progrès-Dimanche,  des morceaux de tissu : un vrai bric-à-brac. C’était un vacancier,  et son chalet l’attendait. L’auto-stoppeur ne voyait presque pas le conducteur calé dans le siège surchargé. Il ne vit son visage défait que lorsque celui-ci se retourna péniblement. Ce dernier était petit et conduisait le torse sur le volant. Le bolide avançait par  saccades. Le gros  véhicule  fonçait,  s’arrêtait,  fonçait, s’arrêtait. Le chargement épousait le tangage de la vieille  « minoune », comme un bateau lorsque la mer se déchaîne.

Comme certains capitaines, la route lui appartenait, et il  chialait sans arrêt. L’adolescent se dit qu’il serait mieux  protégé à l’arrière en cas d’accident. Conversation limitée dans ces conditions. Malgré tout, Val-Jalbert, Chambord, Desbiens, Métabetchouan défilèrent.

Dans le grand droit avant d’arriver à Saint-Gédéon, à la hauteur de la plage, l’auto s’immobilisa.

— Je m’arrête ici, moi ! baragouina le chauffeur d’une voix antipathique.

— Vous alliez à Saint-Gédéon ?

— C’est ici Saint-Gédéon, pour moi…

— Je pensais que vous alliez au village.

— Un peu de marche, jeune homme, t’es capable de bouger, toi !

Le jeune sortit. Impossible qu’une auto s’arrêtât dans ce  bout-là. On circulait à la limite maximale. Il lui faudrait marcher.

— Merci quand même, dit-il poliment.

Jack Kerouac

Il aurait dû lui demander si c’était au village qu’il allait. Enfin, il se retourna et vit l’auto stationnée à côté d’un chalet. L’homme sortit de son auto. Un bossu. Ses jambes se tordaient sur elles-mêmes. Une canne l’aidait à se tenir debout. En dépit de la  distance, l’auto-stoppeur décela un rictus.

— Un peu de marche, ça ne fait pas de mal à personne ! lui avait dit son Quasimodo de chauffeur.

Le jeune homme engagea prestement une impromptue  randonnée pédestre. Voilà une expérience que l’écrivain  en  herbe consignerait dans son Manuel du parfait auto-stoppeur dédié à Jack Kerouac, auteur de Sur la route.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Scène de la vie quotidienne, un récit de Jacques Girard…

18 septembre 2011

 Notre duchesse

Deux  matins  sur  trois,  notre  voisine arrivait à sept  heures en robe de chambre légère pourvue d’un décolleté  profond qui s’ouvrait  sur  une  poitrine  affaissée  et spectaculairement blanche. Elle était juchée sur des souliers à  talons hauts. Son visage était maquillé comme pour un baptême ou un mariage, cérémonies encore fréquentes au début des  années  1960. Telle une grande bourgeoise, madame tirait sur  une cigarette pincée entre le pouce et l’index.

Notre duchesse venait chercher du lait, du beurre, du pain, du sucre et un brin de chaleur humaine, croyait-on. Elle avait surtout besoin de parler. Je le crois encore 40 ans plus tard.

Sucre, pain, beurre et lait n’étaient que des prétextes afin de  piquer une bonne jasette, belle façon d’amorcer la journée.

C’était pratique courante d’aller chez un voisin  chercher ce qui manquait dans la préparation  d’une  recette  ou  d’un  repas. Aujourd’hui, on se précipite au dépanneur. Notre  ruelle – longue de quatre maisons –, construite au beau milieu d’un champ, formait une grande famille où l’entraide existait. Nous allions, nous aussi, chez nos amis d’à-côté, mais de façon parcimonieuse, car maman, en bonne fille de cultivateur, faisait preuve d’une indépendante prévoyance.

Notre maison, toutefois, c’était le dépanneur  particulier de notre duchesse. Jamais son mari ou l’un de ses trois enfants ne venait. Son spectacle aurait certes inspiré Michel  Tremblay.  Sous  sa  plume,  notre grande dame aurait  fait le tour du monde et cogné aux grandes portes de la scène.  Ses visites matinales étaient ses seules sorties. La maladie la dispensait de la messe, et les achats incombaient à son mari. Elle vivait en recluse, passant la journée à se promener d’une fenêtre à  l’autre.  En  été,  la  fumée  trahissait  sa présence.  Rien  de  ce  qui  bruissait  aux alentours ne lui échappait.

— Si elle sortait un peu, elle prendrait des couleurs,  répétait  notre père. Sa blancheur cadavérique l’indisposait. Tous  les prétextes étaient bons pour qu’il s’éclipse en douce – au sous-sol  ou  à  l’extérieur  –  lorsque  notre duchesse  franchissait  le seuil de notre porte. Mon père détestait parler  pour  parler. Ma mère le comprenait et s’en accommodait.

— Entre voisins, il faut s’aider, expliquait-elle.

Il était difficile de faire le lien entre l’entraide,  la  vie  communautaire  et  le comportement singulier de cette voisine.  On évitait d’aller chez les gens trop tôt le matin à moins d’y être  obligés et, surtout, on ne s’habillait pas à demi…

Ses cheveux étaient tirés en chignon. Les lèvres rougies. Elle avait caché sous un épais maquillage de scène les grosses  rides de la cinquantaine et donné un filet de couleur à son visage éteint.

La voir se dandiner sur des talons trop hauts par rapport à sa petite taille ajoutait au spectacle. L’impudique décolleté  détonnait chez cette femme, somme toute réservée. Sa main  gauche,  tel un éventail, cachait cette poitrine livide, sans grâce.  De la droite, elle fumait avec d’infinies précautions, bouffée par  bouffée,  comme  les  aristocrates  qui utilisent un fume-cigarette. Ma mère, elle, grillait sans chichi, et parlait tout en gardant entre ses lèvres son mégot. Cela économisait les allumettes…

Notre dame de la haute portait autour de ses  chevilles  des  bas  de  nylon  roulés. Amusant ! diriez-vous. Une vraie vedette  des variétés. Une sorte de Manda.

Sa grande fille préférait s’occuper de la maisonnée plutôt que d’aller à l’école. La vie chez ces voisins ne connaissait pas de répit. Il y avait toujours un membre de la famille en mouvement ou en action. Son mari s’assoyait devant la télé dès son retour du moulin à scie et se levait à l’hymne national. Bien qu’asthmatique, il fumait comme le dépotoir municipal. On  l’entendait pousser d’interminables  quintes.  Le  malade  accusait  la poussière qui empoisonnait son lieu de travail. Leur  garçon rentrait tard la nuit, souvent éméché, et tonitruant. Sa  sœur aimait les sorties nocturnes. Quant au petit dernier, il jouait au cow-boy et tirait sur tout.

Aimée Anouk, Écorchés

Lorsque tous dormaient, la duchesse se levait. Elle  dormait peu. Au lever du soleil, elle traversait et venait se confier. De sa voix douce, traînante, la femme se libérait, se racontait,  mais sans s’apitoyer. Debout, à la hauteur du poêle, attendant que  ma mère lui donnât ce qu’elle voulait. Nullement pressée de retourner à ses fenêtres.

Ma mère la réconfortait.

— Tout s’arrange dans la vie, prétendait-elle. Votre Henri va prendre du mieux.

Quand notre duchesse sombrait dans la déprime, ma  mère  citait l’exemple de notre père.

D’un matin à l’autre, on était informé. Elle amorçait son discours par la santé précaire de son  cher  Henri,  poursuivait  avec  leurs déboires financiers et terminait par les amours tourmentées de sa fille. Son petit  éprouvait des difficultés à l’école. Elle ne s’inquiétait pas de son  propre sort. Sa grande s’était amourachée d’un homme plus âgé qu’elle. Ce cavalier venait la voir au volant de son gros camion,  un dix roues, duquel pendait une grosse chaîne d’acier qui faisait un vacarme à réveiller tout un quartier. Un véritable char d’assaut.

— On va l’avertir de faire attention. J’en ai parlé à Henri, répétait inutilement celle-ci.

On  savait  que  c’était  peine  perdue. L’amoureux  abdiqua quand, une nuit, mon père, excédé, le prévint en des  termes assez drus.

Le vendredi notre « emprêteuse » s’acquittait de ses dettes. Elle prenait congé la fin de semaine.

Ses  visites  matinales  s’estompèrent lorsque  ma  mère  s’enquit  d’un  travail  à l’extérieur. Notre duchesse en profita  pour changer son horaire et ses habitudes. Elle s’amenait alors le soir – en costume de nuit – afin d’emprunter quelques dollars…

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit d’enfance de Karine St-Gelais… (suite)

28 août 2011

 

Clue

Un après-midi sombre se profilait au loin et retardait les grands spectacles extérieurs qui débutaient tout juste dans le voisinage. Des éclairs de chaleur détonnaient dans le ciel déjà obscur. L’odeur de la rivière Saguenay se faisait sentir jusque dans la cour arrière de ma grand-mère, Adeline. Bien assise sur son balcon, elle attendait les festivités : le cent-cinquantième anniversaire de Ville de la Baie. Elle se vantait de n’avoir jamais à débourser un sou pour assister aux spectacles que la municipalité lui offrait chaque été.

Enrobée dans sa jaquette de flanelle, elle dégustait quelque fondant crémeux ou un délicieux carré au chocolat – un délice des dieux sorti, une fois de plus, d’une de ses recettes secrètes. Même si elle savait devoir s’en priver – vu son taux de cholestérol –, elle s’empressait de nous dire, pour se déculpabiliser, qu’à son âge, il était trop tard pour faire attention à sa ligne…

Ma grand-mère avait cinq enfants : son aîné, Daniel, le second, Robert, ensuite Germain, mon père, la charmante Josée et la toute dernière, Monica. Elle nous disait toujours que si ça était à recommencer, elle aurait eu moins d’enfants et aurait magasiné davantage. Pour ma grand-mère, commissionner était son sport préféré, une trotteuse invétérée et les centres commerciaux étaient pour elle de ravissants musées.

Sur son balcon, Adeline aimait dire le bonjour à ses voisins préférés. À droite s’appliquaient Monsieur et Madame Pelouse. Deux fous du balai extérieur, ils sautillaient sur leur gazon d’un vert éclatant et court qu’ils égalisaient comme un tapis de golf à l’aide d’une lame acérée. À gauche s’ennuyait la veuve Cécile ; Adeline aimait lui apporter régulièrement des tartes pour la consoler d’être seule.  Devant, clignotaient Monsieur et Madame Patente-À-Gosses. Leur immense terrain était jonché d’objets de toutes sortes : lumières,  fleurs, flamants roses et d’étranges nains de jardins. Derrière, la mythique famille Adams. Une famille mystérieuse, selon elle, car d’étranges femmes visitaient ces voisins quelques secondes tous les matins.

De nature curieuse, Adeline se cachait derrière la haie de cèdres pour les surveiller durant ces visites insolites. Elle disait à son ainé, Daniel, un policier-enquêteur bien connu dans la région, que ses collègues devraient se poster devant la résidence des Adams qu’elle trouvait suspects. Dès que le nez de ma grand-mère ressortait trop des arbustes, elle se faisait remettre à l’ordre d’un généreux coup de patte par le gros Julius, leur matou. Il traînait toujours dehors, déféquait dans les plates-bandes d’Adeline et  rôdait devant ses fenêtres. Julius, au nom prédestiné, était le leader d’un gang de chats de gouttière qui le suivaient partout et qui venaient reluquer régulièrement Petit-Prince, son serin adoré. Ces chats mesquins regardaient son petit soleil se pavaner dans le salon extérieur en se pourléchant les babines…  Ma grand-mère détestait cela.

La veuve Cécile possédait un Poméranien plutôt dodu qui jappait à s’en bousiller les cordes vocales chaque fois qu’il voyait Adeline sur son balcon. Elle en avait marre de ces chiens et de ces chats qui jouaient dans sa corde à linge ou miaulaient ou hurlaient sinistrement dès minuit passé.

Ce soir-là, Daniel était venu souper à la maison et racontait à qui voulait bien l’entendre la dernière histoire d’horreur en vogue au bureau. Il avait le mandat d’élucider une affaire plutôt étrange dans le voisinage. L’affaire de l’éventreur canin : un récit effrayant qui prenait beaucoup de son temps précieux.

— Maman, les chiens tombent comme des mouches dans le quartier.  As-tu entendu, vu ou remarqué quelque chose ?

— Non Daniel, mais sacrilège que je suis tannée de les voir chez moi ! Cela ne me fait aucune peine. Ils ont juste à les ramasser, leurs sales bêtes, lui dit sarcastiquement ma grand-maman tout en caressant son Petit-Prince chéri.

— Bon, mais si tu vois quelque chose tu me le dis et sur-le-champ, car j’aimerais bien clore cette enquête pour passer enfin à autre chose. Au poste nous appelons le responsable de ces crimes l’éventreur canin, car les pauvres bêtes s’en vomissent presque les entrailles et cela inquiète notre quartier normalement si tranquille, termina Daniel en prenant un délicieux cup cake aux fraises.

En effet, selon les dires de Daniel, ce n’était point ragoûtant, même pas joli du tout ! Les animaux mal en point déglutissaient sans arrêt dès leur retour au bercail…  S’ils revenaient !   Les voisins appelaient le service de police tous les soirs depuis une bonne semaine. Daniel recevait au moins deux ou trois appels par nuit l’avisant qu’une autre bête gisait sur le rebord de la route ; un liquide étrange lui dégoulinait du museau. « Un dernier repas plutôt étrange et surement prémédité », lui avait dit le dernier témoin au téléphone.

Grand-mère, sourire en coin, rigolait et accusait ouvertement les Adams d’être des sadiques extra-terrestres qui kidnappaient les bêtes pour les décapiter et par la suite les abandonner dans la rue. Ou bien, peut-être était-ce la veuve Cécile, présumait-elle encore ?  La pauvre s’ennuie peut-être à en perdre la raison et elle se confectionne des écharpes et des manteaux avec la fourrure de ces petites bêtes. Comme dans le jeu « Clue », elle imaginait la veuve, armée d’un couteau, officiant dans la salle de bain…

— Ou bien, peut-être est-ce tout simplement Monsieur et Madame Pelouse ?  lança grand-père de sa chaise de bois, en essuyant avec colère la fiente qu’un goéland avait laissé tomber sur sa casquette lors de sa sortie quotidienne au parc Mars.

« Ils ont peut-être trop mis d’insecticide sur leur gazon, continua-t-il.  Les animaux tombent raide morts juste en humant le poison, pourquoi pas ? »

— Ou, Monsieur et Madame Patente-À-Gosses, fit Daniel, pince-sans-rire. Toutes ces étonnantes lumières clignotantes, autour de leur demeure, ont peut-être créé un court-circuit, un vortex dans le temps, comme dans Retour vers le futur, mais en plus sinistre. Un Disney Land créé par Stephen King. En fait, pour Daniel, tout le voisinage était suspect. Il prenait les pauvres bêtes en pitié et imaginait ce qui pourrait leur arriver au cours des prochaines nuits.

Daniel était un enquêteur chevronné.  Grand, brun, portant fièrement la moustache, il avait un peu le genre Miami Vice, mais en plus viril.

Après quelques jours d’enquête, il se rendit compte que les animaux domestiques rôdaient un peu trop près de la maison familiale. Alors arriva la trouvaille inconcevable : le policier, sur la piste d’un vieux chien au museau barbouillé de crème aux fraises, découvrit que le tueur en série était en fait une tueuse en série. Sa propre mère ! Dans son attendrissante naïveté, cette amoureuse des animaux avait concocté un festin comprenant un soupçon de poison : de savoureux petits gâteaux. Chaque soir, elle déposait les mignons cup cakes aux fraises tout près de la chaise extérieure de grand-père. Elle voulait tout simplement, grâce à ces petits goûters, empêcher les chats de venir sur sa véranda et peut-être aussi freiner les jappements insupportables du Poméranien de la veuve, qui sait ?

Daniel, un peu embarrassé, décida d’étouffer un tant soit peu l’affaire. Il ne voulait surtout pas que les gens considèrent sa mère comme la Jackie l’éventreuse en série des animaux vagabonds de son quartier d’enfance. Il la supplia de ne plus jamais faire une telle chose. Pauvre Adeline, elle voulait seulement détourner l’attention des matous nauséabonds de son Petit-Prince adoré…

Bizarrement, à partir de ce jour, les voisins gardèrent leurs chats à l’intérieur et regardèrent ma grand-mère d’un œil suspicieux ! Même la veuve n’acceptait plus ses jolies tartes !

Après ces sombres évènements, Germain, mon père, fit preuve de comportements étranges.  Apparemment, les effroyables aventures d’Adeline l’éventreuse eurent tout un effet sur lui ! Pour démontrer son affection à son entourage, il devint un pogneur de nez extravagant et récidiviste. Il fût alors affectueusement surnommé par ses parents et amis, Germain le séquestreur de nez. Il aimait taquiner ses proches par des pognages de nez irritants pour ses victimes. Monica, la petite dernière, a payé le prix fort en devenant son souffre-douleur – ainsi que moi-même plus tard. Mais, après tout, n’est-il pas le fils d’une impitoyable tueuse en série ?…

Germain le séquestreur de nez donnera évidemment naissance  à une autre histoire. (Mouahahah !)

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com»


Un récit de Jacques Girard…

11 août 2011

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, tantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

Sainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit d’enfance de Karine St-Gelais (suite)…

19 juin 2011

Le Petit-Prince d’Adeline

Chez grand-mère, le soleil se levait toujours dans la fenêtre de la petite chambre bleue. La chambre des invités, la suite des rêves, comme elle aimait si bien la surnommer. Les draps sentaient l’air frais et tout l’amour qu’elle mettait, chaque jour, à les étendre sur son immense corde à linge qui surplombait le terrain en angle. Je l’entendais, de la chambre, réprimander Petit-Prince, son volatile de compagnie, qui se posait toujours près de son gâteau « radio » et de sa tarte au sucre blanc. Ces deux éléments trônaient sur le comptoir de la cuisinette et parfumaient le rez-de-chaussée, jusque dans ma couchette.

Petit-Prince était un adorable serin jaune, au chant angélique, qui enchantait Adeline, ma grand-maman. Tous les matins, il l’accompagnait pendant son récurage de casseroles et ses préparatifs interminables pour le dîner ou le souper à venir. Parfaite ménagère et cuisinière hors pair, ma grand-mère entretenait sa maison avec passion pour que nous nous y sentions confortables. Debout depuis l’aube, habituée de nourrir une ribambelle d’enfants, elle donnait vie à cette maisonnée. Une forcenée. Ronde, pas très haute et portant toujours un splendide brushing blond jauni, elle écoutait marmonner son vieux mari qui se berçait dans sa chaise, tout près. De temps à autre, elle passait la main sur ses jambes gonflées de varices bleues, conséquences d’une vie de service.

Grand-père Romuald sortait tout juste du lit ; il était vêtu de sa camisole blanche et de son short très court. Il nous dévoilait ses jambes maigrichonnes et blanches. Grand-mère lui lançait toujours gentiment que la semaine de la canne blanche était enfin arrivée… Cela me faisait sourire, et elle le savait. Je me levais toujours attirée par l’odeur sucrée du prochain repas. Les weekends en leur compagnie étaient aussi délicieux qu’un pain d’épice, aussi merveilleux qu’un voyage décapant dans un autre monde.

Mes yeux bleus criaient famine, tandis que grand-père essayait de chausser ses vieilles sandales de cuir, assis dans sa chaise de bois, sous la cage dorée de Petit-Prince. Ensemble, ils délimitaient la salle à manger du salon adjacent.

Je m’asseyais toujours à la même place, face à la fenêtre, dos contre le mur, pour mieux admirer le magnifique déjeuner que grand-mère m’avait amoureusement concocté. Aujourd’hui, on se demanderait pourquoi ces amoureux d’antan sont restés ensemble si longtemps malgré leurs différences ? Mais moi, je voyais deux personnes perdues qui avaient un ardent besoin l’une de l’autre et qui se complétaient par leurs qualités et manques respectifs.

— Bon matin, ma fille, me disait-elle doucement.

Je remarquai le magnifique gâteau blanc, enrobé de meringue, tout juste sorti du four. Elle m’avait préparé mon gâteau préféré, son merveilleux gâteau « radio ». Ne se souvenant plus du nom de ce somptueux dessert, elle l’appelait ainsi, étant donné qu’elle avait obtenu la recette d’un cuisinier à la radio.

— Deline ! criait affectueusement grand-père, le souffle rauque. Ton oiseau n’a pas chanté ce matin ?

— Pourtant, je l’ai nourri comme d’habitude. Ça doit être son espèce de toupet jaune-brun qui lui tombe sur les yeux et l’empêche de gazouiller autant qu’il le devrait, répondait-elle.

— Deline ! criait de nouveau Romuald en retenant sa respiration pour passer sa chaussure gauche.  Bon sang ! Mes bas sont maintenant orange !

— Quoi !

— On dirait que le tapis du salon est plus foncé qu’hier ? disait mon grand-père.

— Oui ! C’est vrai, je l’ai « teindu », je trouvais qu’il avait perdu un peu de sa fraîcheur. Je trouve aussi qu’il est beaucoup trop long, Romuald.

De nature économe, ce couple bien assorti, malgré les apparences, n’avait pas les moyens de changer le tapis du salon qui avait presque l’âge de mon père. Même si je n’avais que treize ans, je comprenais la complicité qui les unissait dans le mariage depuis tant d’années. J’étais une spectatrice subjuguée. Je me délectais de leurs répliques uniques. Ma grand-mère me rappelait avec tendresse, pendant son repassage, que j’aurais dû encore « catiner » à mon âge. Un verbe de son jargon qui signifiait qu’elle souhaitait secrètement me voir encore jouer à la poupée. Une douce façon de me dire que je grandissais un peu trop vite à son goût.

L’avant-midi était passé. Romuald et moi nous bercions sur le balcon, croyant inhaler l’odeur des terrains avoisinants frais tondus. Soudain, Romuald remarqua encore quelque chose d’étrange à travers la grande fenêtre du salon. Une autre péripétie époustouflante se préparait…

— Deline !

— Quoi ?

— Ton serin !

— Quoi, mon serin ?

— Petit-Prince est chauve !

— Je sais ! Je lui ai coupé le toupet après dîner.

— Quoi ?

J’étais complètement attentive.  Cette charmante grand-maman, dans son innocence, avait cru que le petit duvet frontal de son Petit-Prince était de trop…  Mais, depuis le délicat toilettage, Petit-Prince ne chantait finalement plus du tout. Probablement gêné par sa nouvelle coiffe, que reflétait  le petit miroir de sa cage suspendue. Mon grand-père eut la brillante idée de proposer à Deline de téléphoner à la tribune téléphonique d’un certain vétérinaire qui répondait aux questions des auditeurs en direct…

C’est ce qu’elle fit. Et tout le quartier put entendre l’animateur des ondes rire à s’en fendre l’âme en écoutant l’histoire horrifiante de Petit-Prince, le serin de Mme Adeline qui était inquiète de la santé mentale de son charmant compagnon, normalement si porté sur la mélodie.

« Il ne chante plus, monsieur le vétérinaire », lui lançait-elle sans retenue, d’un ton austère.

Par cette prestation farfelue, ma grand-mère devînt et demeura une légende à Grande-Baie.

Mes grands-parents étaient pour moi un théâtre traditionnel à eux seuls. Je jouissais régulièrement de ces curieux polichinelles qui me racontaient, à leur façon, l’histoire de leur petite contrée, de leur insolite rencontre.

Je revenais tout juste à l’intérieur avec Romuald, jeu de cartes à la main. Lorsque grand-père fût estomaqué par quelque chose d’autre qui attira son attention…

— Deline !

— Quoi !

—  Le tapis !

— Quoi ! Le tapis ? Ah oui, je rêvais d’un tapis à poil court, alors je suis allé chercher ta tondeuse pour le raccourcir…

Je connus le plus extraordinaire fou rire que peut expérimenter une préadolescente. Moi et grand-père, sans le savoir, nous étions délectés, non de l’odeur du gazon frais coupé, mais plutôt de la tonte inattendue du tapis fraîchement lavé et recoloré.

J’avais une grand-maman exceptionnelle.  Je ressentis cruellement son départ.

Une petite vie, de petites misères et un cœur gros comme la Terre la définissaient.  Il manque aujourd’hui un arcane majeur à notre bonheur.

Qu’est devenu Petit-Prince ?

Les ragots voudraient qu’il ne se soit jamais remis de cette aventure. Et même si notre Adeline n’est plus de ce monde, lorsque je vois un oiseau se poser un peu trop près, je m’interroge toujours sur sa provenance…

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé ce second récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines qu’elle nous offre.  Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

« Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

« Au plaisir de vous rencontrer sur mon bloghttp://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com »


Un récit d’enfance de Karine St-Gelais…

22 mai 2011

L‘usine qui crochissait les bananes…

(Hommage Romuald, mon grand-père paternel.)

Cher grand-papa, un invétéré raconteur et inventeur de mots saugrenus. Il savait comment me prendre au piège et me laisser languir sur un

Tadoussac

ravageur « peut-être », ou un fracassant « et si c’était vrai »…

J’avais tout près d’une dizaine d’années, le regard de l’innocence toujours pendu sous mes sourcils en accents circonflexes. Une incroyable naïveté me caractérisait. Grand-papa Romuald aimait beaucoup se jouer de moi.

Ce matin-là, j’étais anxieuse et un peu fatiguée d’une nuit passée à rêver de cette journée. Sur la route qui nous menait, moi, grand-père Romuald et papa Germain, vers Tadoussac, je somnolais sur le siège arrière confortable, regardant le magnifique paysage du Fjord qui s’allongeait. Le bruit sourd de la vielle Tempo blanche de grand-père alourdissait doucement mes paupières. Soudain, apercevant à travers la fenêtre une usine, tout près de Sacré-Cœur, grand-père, entre deux songes maritimes, me sortit du sommeil.

— Ben oui, Germain, voyons, tu ne te souviens pas de l’énigmatique usine qui crochissait les bananes ? En voici justement une excellente réplique à la québécoise.

Comme il savait si bien le faire, il venait de piquer ma curiosité. De son long bras frêle, il pointait une grosse usine qui lui semblait déserte. J’en oubliai alors les baleines bleues, celles avec des bosses, ainsi que les petits et les grands Rorquals, pour en savoir plus sur cette mythique usine…

— De quoi parles-tu, grand-papa ? lui demandai-je.

— Ben voyons, Catherine, tu ne connais pas l’usine qui crochissait les bananes ?  Et je dis crochissait, car malheureusement, aujourd’hui, elle n’existe plus. Je te raconte.

Il y a longtemps…

Il débutait toujours ainsi, cet homme amaigri par la vie que je trouvais si amusant. De cette façon, il se protégeait d’éventuelles représailles et plissait son front dégarni pour appuyer ses dires. Mon père cachait son envie de rire derrière ses taches de rousseurs.  Je le voyais dans le rétroviseur.

Entre l’équateur et la mer des Bermudes, débuta-t-il, se trouvait une île qui supportait une immense usine, en constante production. Jour et nuit y travaillaient des hommes à la peau sombre. Leur dos était brûlé par le soleil des après-midis sans parasol. Les splendides bananes arrivaient, cordées et en nombre exponentiel, dans les sous-sols de ce gratte-ciel. Ils crochissaient ces fruits. Parce qu’au départ, petite Catherine, les bananes arrivent droites ;  non croches comme tu les vois régulièrement à l’épicerie. Et, bien sûr, une de ces usines a essayé de s’implanter ici, dans notre magnifique région.

Me souvenant de photos de bananiers, exhibant leurs bananes déjà croches, je restais perplexe. Il continuait de me regarder fixement, à travers cette horrible paire de lunettes carrée qui lui pendait au bout du nez…

— Hein ? m’exclamai-je. Voyons ! J’ai déjà vu des bananiers, et les bananes suspendues sous leurs feuilles étaient déjà courbées.

— Où as-tu vu cela, Catherine ?

— À LA TÉLÉ !

— Bien voilà ! Il ne faut pas tout croire ce que l’on voit à la télé, mon enfant. Oui ! Oui ! C’est grand-papa qui te le dit ! Les bananes arrivent droites, et les employés les crochissent, une par une.

J’étais en grande réflexion et dans l’obligation de me ranger de son côté, vu que je n’en avais jamais vu en vrai.

Le magnifique paysage continuait de défiler, lustré d’un magnifique soleil d’été. L’odeur infecte du poisson commençait à se faire sentir à travers la glace entrouverte du conducteur, mon papa, le meilleur complice que pouvait avoir Romuald. L’eau fraîche et vivante reflétait le ciel comme un immense miroir bleu. C’était une journée venteuse qui nous renvoyait le parfum du grand rivage. Nous étions tout près de ces immenses mammifères marins qui accompagnaient mes rêves des derniers jours.  J’étais dans un état d’euphorie indescriptible. Grand-papa, d’un sérieux désarmant, attendait toujours ma riposte de petite fille embrouillée, avant d’embarquer dans l’immense paquebot…

— Ben voyons ! Hein, ça se peut papa ?

— Ben oui ! Hein, Germain, que ça se peut ?  Tu es venu, tout petit, la visiter avec moi et ta mère. Aujourd’hui, ils injectent un produit dans la banane qui fait jaunir sa peau et retrousser automatiquement ses extrémités, car au départ elle est droite et bleue.

Oh, là ! C’en était trop.

Ce que je ne voyais pas, c’était l’envie de mon père de s’esclaffer, du haut de ses cinq pieds et dix pouces, en voyant mon air ébahi. Mais il restait de marbre, supportant de son mieux l’histoire de cette usine bizarre, au milieu de nulle part, pour travailler nos superbes bananes domestiques, avant leur arrivée au Canada.

L’après-midi se passa sans encombre, et la vue des baleines m’enchantait.  J’étais comblée par tant de beautés sauvages.

Au retour, alors que mes doigts fouillaient la chair d’un homard, dans un chaleureux petit restaurant des Escoumins, grand-papa tenait toujours le même discours, tenait encore mordicus à ses pieux mensonges…

— Tu sais, Catherine, si tu manges trop de bananes maintenant, le produit à l’intérieur peut t’intoxiquer !

— Comment ça ? fis-je.

— Bien, tu pourrais attraper la maladie de la banane en folie…  Ce n’est pas dangereux, jeune fille, t’inquiète pas ! Mais, elle déclenche le syndrome de la peau trop courte. Comme la banane, tes orteils vont retrousser.

— Hein ! m’exclamai-je, réveillant les clients de la table voisine qui avaient le nez enfoncé dans leurs généreuses langoustes. Heureusement, le restaurant était empreint d’une ambiance à la bonne franquette, et tous riaient de bon cœur.

C’était trop pour papa qui s’étouffa avec une gorgée d’eau… Et moi, j’entrepris une sérieuse remise en question…

— Ça se peut pas !

— Et si c’était vrai ?… extravagua mon cher grand-père.

Notice biographique :

Karine St-Gelais est une écrivante qui promet.  Nous avons aimé son récit plein de fraîcheur et de naïveté enfantines.  Et ce rappel de ces paysages tadoussaciens convient en ce printemps qui discrètement annonce l’été…   Laissons-la se présenter.

« Je suis née à Laterrière, dans la magnifique ville de Saguenay. Depuis près de huit ans une Arvidienne, j’aime insérer dans mes histoires des frasques de l’enfance et des coups d’œil sur ma région.

Je suis mariée depuis dix ans. J’ai trois beaux enfants, un  affectueux Bouvier Bernois et un frère cadet de 21 ans. Je suis née le 3 septembre 1978 sous le signe astrologique de la Vierge. J’adore l’automne et sa majestueuse toile colorée. J’aime la poésie, les superbes voix chaleureuses et les gens qui ne jugent pas à première vue. Née d’une mère incroyablement aimante et d’un père absent, je crois que la volonté et l’amour viennent à bout de tout.

Au plaisir de vous rencontrer sur mon blog http://www.facebook.com/l/3b24foRTZrfjfcszH7mnRiqWa9w/elphey33.wordpress.com


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

9 mai 2011

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chroniques de Québec… par Jean-Marc Ouellet

15 avril 2011

Un homme, une table, des livres…

Il s’assoit. Nerveux. Il transpire. Il ajuste son chandail, sort son stylo. L’utilisera-t-il ? Qui sait ? C’est la première fois.

Il regarde sur la table. Des livres y sont déposés, des livres identiques, chers dans son cœur. C’est son livre. Son premier.

Il lève la tête, regarde autour. Il y a des gens, un tas de gens. Il y a aussi des livres, un tas de livres. Et les gens regardent les livres qui, patiemment, se laissent regarder. Parfois, un homme, une femme, en attrape un sur un présentoir, le feuillète. Plusieurs le replacent, quelques-uns passent à la caisse.

Personne n’attrape le livre de l’homme. Certains le regardent, il est vrai, en passant. Mais personne n’arrête. Pour l’instant. Pour l’instant.

À côté, des lecteurs impatients font la file pour faire dédicacer leur exemplaire du livre  d’un auteur à succès. Ils ont chaud. Certains piétinent, d’autres s’étirent, se dégourdissent, mais pas question de partir, pas question de louper cette occasion unique. Un instant, notre homme se sent seul, ou soulagé. Il entrevoit la vedette qui écrit, et écrit, signant chaque exemplaire vendu, un sourire qui se force parfois.

De nouveau, l’homme regarde les spécimens de son propre livre. Il n’y a personne devant son stand. Il n’y a que les exemplaires de son bébé, de cet être qui veut vivre, qui vit, après cette longue gestation. Il est bon son livre. Il le sent, il le sait. Mais les autres, eux, ne le savent pas. Pas encore. Mais ça viendra. Oui. Ça viendra. L’homme a confiance. Il est son père après tout. Il l’aime donc, comme un père peut aimer.

Une femme arrête devant sa table. Il lève les yeux. Il la reconnaît. Une ancienne consœur de travail.

−       Je ne savais pas que tu écrivais, qu’elle demande.

−       Eh oui, et j’adore ça.

Et la femme s’informe, du petit secret qui se révèle, du livre devant elle, sur la table. Elle en prend un exemplaire, et sans même le regarder, demande une dédicace.

L’homme sourit, prend le livre,  tremble. Il récupère sa plume, oubliée près des bouquins, sur la table. Il ouvre les premières pages, et écrit. Il transpire, cherche les mots. C’est la première fois.

−       J’ai hâte de lire ça.

La femme semble heureuse. L’écrivain lui sourit et la salue de la main alors qu’elle passe à la caisse. Lui aussi, il espère qu’elle l’aimera son livre. Pas facile d’encaisser la critique, surtout la mauvaise. Cette peur d’être jugé qu’il faut apprivoiser. C’est si nouveau.

Un homme suit. Un inconnu. Il s’arrête, prend le livre, lit le texte de la page 4, la couverture arrière. Il semble intéressé. Il s’informe de l’histoire. L’écrivain répond, heureux qu’on s’intéresse à lui, à son bébé. Il y prend goût. L’étranger tend le livre et demande un mot. L’homme se soumet. Radieux.

L’histoire ne fait que commencer. Pour la suite… on verra.

***

Depuis des années, je fréquente le Salon du livre de Québec. Normal,  j’aime les livres. Circulant anonyme dans les allées, me faufilant à travers les files d’attente de gens en quête de mots manuscrits de leur auteur préféré, observant ces autres, ces hommes et ces femmes qui attendent de l’autre côté de leur stand que quelqu’un fasse attention à eux, à leur livre, je me demande quel sentiment m’envahirait si j’étais là, à leur place, dédicaçant une tonne de mes livres, ou espérant qu’un seul lecteur potentiel vienne me voir, me parle de tout et de rien, mais surtout de livres, de mon livre. Je me demande combien réalisent la somme de travail dans ce petit paquet de feuilles couvertes d’encre. Au moment d’écrire les lignes que vous lisez en ce moment, je n’ai pas encore de réponses. Demain, ou après-demain, j’en aurai peut-être. Ce sera mon premier lancement, ma première dédicace. La première fois.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, est lancé cette fin de semaine au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


La source du récit : Abécédaire…(54)

8 août 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Récit — La source du récit…  Oncle Philippe était un vieux garçon.[1] Il demeurait chez son frère Johnny, mon grand-père qui m’avait adopté à la suite du décès de ma mère.  J’avais sept ou huit ans à l’époque.

L’une des passions de cet oncle un peu original était le cinéma.  Il y allait tous les samedis soir, programme double.  Et le dimanche matin, après la grand-messe – l’hiver dans sa chambrette et l’été dehors entre les parterres de glaïeuls –, il me racontait les films de la veille.  Je n’ai aucun meilleur souvenir de l’enfance.  Pendant plus d’une heure, je courais derrière Tonto et Zorro, j’entendais, stridente, la fameuse phrase du Bossu de Paul Féval : « Et si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère viendra à toi !… » Sans parler des légions romaines, des chrétiens de Quo vadis ?,  de Néron qui regardait brûler Rome, lyre à la main…  Plus tard, j’ai lu Paul Féval, j’ai vu au cinéma ou à la télévision une bonne partie des films qu’oncle Philippe m’avait racontés, avec moins d’intensité dans l’émerveillement que celui provoqué par les comptes rendus mimés en ces matins dominicaux de l’enfance.  Aucune technique, aucun artifice ne pourront jamais surpasser en efficacité la meilleure complice du conteur : l’imagination de l’écoutant, lorsque celle-ci est bien stimulée par un verbe habile.

Ces gens de l’oralité jouissaient d’un imaginaire fulgurant.  D’octobre à avril, le samedi soir, mon père venait et, côte à côte, dans le vivoir surchauffé par la proximité du gros poêle, Philippe et Lucien (mon père), oreilles collées à la radio, écoutaient religieusement Michel Normandin : « Sawdchuck bloque !…  Richard reprend la passe…  Doug Harvey recule, tel un fauve prêt à bondir, dernier rempart entre un gardien déjà blessé au genou droit et un Gordie Howe déchaîné… »

Ils n’étaient jamais allés au Forum.  Mais ils y étaient tout autant, sinon plus, que les spectateurs des premières rangées.  Force de l’imaginaire.

Après, vint le Hockey à la télévision.  Aux premiers matches, ils me sont apparus ébahis, un peu perdus.  Je me demande s’ils n’étaient pas franchement déçus, sans oser se l’avouer l’un à l’autre.  Dans leur tête, c’était tellement plus animé, tellement plus vrai…


[1] Célibataire d’un certain âge.

 


Gogol : Abécédaire…(20)

13 avril 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Gogol — Il est inutile de donner des conseils.  Aux écrivains moins qu’aux autres.  Seul l’exemple importe, et je viens de relire Les âmes mortes de Gogol.

Gogol

Voulons-nous écrire de bons romans ?  Des récits qui captivent ?  Imaginons notre meilleur ami, assis en face de nous dans l’intimité d’un tête-à-tête, et racontons-lui une histoire.  Avec toute la sincérité, la clarté et la sensibilité dont nous sommes capables, sans effort particulier pour exagérer ou cacher les ficelles ; en oubliant les procédés cinématographiques, qui ont parfois enrichi, mais parfois pourri notre production littéraire.  Racontons tout simplement.  Racontons bien.

Et comme la simplicité est difficile à atteindre et à maintenir !

http://maykan.wordpress.com/


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