Chronique de Québec par Jean-Marc Ouellet…

4 novembre 2011

Le vrai ou le faux,  II

 

Dans ma chronique du 13 août dernier, j’écrivais comment il était fascinant d’écrire, comment l’imaginaire du lecteur génère un univers unique, différent de l’original, de celui de l’auteur. Je parlais aussi de l’autofiction, de l’influence du vécu dans l’écrit. L’écriture est un jeu entre l’auteur et le lecteur, un jeu dont les règles leur sont souvent obscures.

Je vous avais proposé un de ces jeux. Dénicher le vrai dans un texte. Vous y avez joué, peut-être. Vous avez lu cette version falsifiée de mon aventure ancienne. Cinq vérités. Le reste était imaginaire.

Plusieurs se sont informés de la vraie histoire. Pour eux, et pour ceux que les folies de jeunesse intéressent, je livre ici la version véritable, celle que j’ai vécue. Libre à vous de comparer.

Il faisait froid, terriblement froid. Une neige frivole flottait mollement. Mes mains étaient gelées, je sentais à peine mes pieds. C’était une nuit typique de février, sans lune, une nuit de carnaval.

Nous revenions du Stade municipal. À l’époque, après la parade de la basse ville, on s’y rassemblait. La fête y avait cours, dehors. Nous étions mal habillés, nous avions froid. Nous étions donc partis avant la fin. La distance étouffait les cris des esprits échauffés. Nous étions trois. Un couple et moi, célibataire. J’avais garé mon bolide dans une rue éloignée des festivités. Il fallait marcher longtemps. Nous étions éméchés. À l’époque, on était permissif. Et téméraire.

Nous arrivions dans une quelconque ruelle, un raccourci, quand une poussée dans le dos me fit perdre l’équilibre. Je chutai. Étendu dans la neige, je vis des ombres. On me frappait. Une, deux, trois bottes s’en donnaient à cœur joie. J’avais mal aux côtes, au visage. J’avais l’esprit embrouillé. Par l’alcool, par la douleur.

Je finis par me relever. Deux agresseurs m’attrapèrent et me repoussèrent vers l’arrière. J’entendis un bruit de verre brisé. Comme dans un rêve. Je basculai à l’intérieur d’une boutique de barbier. Il y avait du verre partout.

Trente-quatre ans après, je me souviens de tout. Déchaîné, je me suis relevé, j’ai sauté à travers la vitrine devenue béante et je me précipitai sur mes agresseurs. Sans arme. Apeurés par ma rage, ou lassés de leur méfait, ils s’enfuirent. Sauf un. Le long d’un mur, mon ami le frappait. Je lui criai de le laisser partir. Il obtempéra, après un dernier élan. S’éclipsant, l’autre titubait.

J’étais conscient, mais amoché. Un oncle de la copine de mon ami habitait à quelques pas de là. Le vieil homme grimaça en me voyant, et voulut m’emmener à l’hôpital. Je refusai. On me coucha sur un divan. Je m’y suis peut-être endormi. Une heure passa. Je voulus m’en aller, aller me coucher chez moi. On retrouva ma voiture. Mon ami conduisit. Une fois à la maison, je rentrai en catimini. Mes parents dormaient. Je m’étendis sur mon lit et m’endormis.

Le lendemain matin, dimanche, je me levai vers 10 heures. J’avais mal à la tête. En fait, j’avais mal partout, mais un peu plus à la tête.

― Mais mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ? ! s’exclama ma mère en me voyant.

J’allai à la salle de bain et me vis dans le miroir. Un ballon de basket orné de taches bleutées se tenait en équilibre sur mes épaules. C’était ma tête. Affreusement tuméfiée.

Ce fut un dimanche tranquille.

Le lendemain, au collège, une rumeur circulait. J’en avais mangé une maudite ! C’était plutôt vrai.

Aujourd’hui, plus aucune trace sur mon corps. Mais je me rappelle.

 

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

28 octobre 2011

Le moindre des mondes (sorte de suite)

Il y a une existence qui se prend pour la vie. Elle est une ombre chinoise sur les murs du monde. L’ombre, les ombres s’agitent, offrent un charmant spectacle. Mais dans les coulisses plus personne ne bouge. Les ombres chinoises ont pris le dessus et les marionnettistes se sont fait bouffer.

Il y a un amour, qui coule dans les réseaux. Ce n’est pas un ersatz, seulement un amour différé transféré. Les sentiments n’existent plus, au sens où les transports qu’ils provoquaient autrefois se sont réfugiés à l’intérieur de l’être. Mains qui tremblent. Cœur qui s’emballe. Ventre creux. Peau humide. Non. (Oublier.)

Les sensations physiques crucifiées sur l’autel miteux de la modernité. Pour un peu on aurait dansé autour de ce massacre.

Des liens se créent. Des rendez-vous.

On se fait beau. On croit que. Nos avatars ornés de parures aguicheuses.

On est honnête, on dit ce que l’on est ce que l’on fait.

On ne l’est pas, on raconte n’importe quoi. Que l’autre veut bien entendre.

Notre imagination ne se heurte plus aux bornes du réel. On se séduit.

Où est la vérité ?

Hors de tout cela.

L’autre vérité passe dans les casques les câbles et le frémissement.

On s’en donne à cœur joie.

On s’adonne à cœur joie aux plaisirs, aux fantasmes. On y croit.

Je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont autre chose. Bien moins, bien plus que ça.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

(Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Chronique de Québec, par Jean-Marc-Ouellet…

30 avril 2011

L’au-delà du réel

     La réalité est perfide. Nous rencontrons des inconnus aux traits familiers, nous ressentons le déjà-vu, nous sommes heureux pendant qu’un proche subit les affres du destin, ou, à un autre moment, nous pressentons un malheur qui se produira. Nous affrontons le quotidien comme on peut, avec les sens que nous avons, des sens trompeurs. Ce sont eux qui nous guident vers la vérité, mais justement, ces instruments, aussi incroyables qu’ils puissent être, nous informent mal sur ce qui existe réellement. Le cinéaste David Lynch disait : « Ce qui effraie le plus, ce n’est pas la réalité, mais ce qu’on imagine qu’elle cache. » Nous voyageons sur un nuage d’incertitudes. Paradoxalement, notre vie y gagne peut-être en quiétude.

    La réalité est fourbe, et partielle. Elle nous joue des tours. On croit voir, on croit entendre, et on juge. Puis un jour, dérouté, on apprend que la vérité se situe ailleurs. Et comme la réalité nous est propre, la mienne diffère de la vôtre. Selon l’auteur suisse, André Baechler, « la réalité n’est autre que le reflet de notre regard ». Ou comme le dit Philip Dick, auteur américain spécialisé dans la science-fiction : « la réalité n’est qu’un point de vue ». Des gens ressentent des choses que d’autres ne soupçonnent même pas. Des animaux sont sensibles à des éléments de la réalité qui nous sont étrangers. De quoi nous rendre jaloux. Et humble. Nous affrontons une réalité insolite. Comme un rêve éveillé. Tahar Ben Jelloun, dans L’Auberge des pauvres, disait ceci : « On est tous à la recherche d’une frontière, une ligne claire entre le rêve et la réalité. »

    Je suis médecin-anesthésiologiste. Depuis des années, je manipule les consciences. J’injecte une substance qui agit sur l’état d’éveil. Ce dernier s’atténue à ma guise, s’émousse, pour s’éteindre si je le veux, avant de resurgir de je ne sais où. Pourtant, alors que le patient dort, oubliant le mal qui le tourmente, ou qu’on lui fait, engloutissant une parcelle d’existence dans un quelconque état neurovégétatif contrôlé et encore mal compris, la réalité est là, subsiste, pour les autres, pour les proches qui attendent, pour moi qui prends la relève. Pendant ce temps, la terre tourne, les humains s’affairent, comme les fourmis.

    Plusieurs se sont questionnés sur la nature de la réalité. Platon disait qu’elle est « à la fois multiple et une, et dans sa division elle est toujours rassemblée ». Pour le philosophe français Gaston Bachelard, « le temps n’a qu’une réalité, celle de l’instant… le temps est une réalité resserrée sur l’instant et suspendue entre deux néants ». Dans L’effet Glapion, Jacques Audiberti écrivait : « La vie est faite d’illusions. Parmi ces illusions, certaines réussissent. Ce sont elles qui constituent la réalité. »

    Évidemment, la science s’est penchée sur la nature de la réalité. La compréhension de l’univers et de la mécanique quantique est même peut-être son Graal, sa plus grande quête. Albert Einstein écrivit ceci : « Je désire connaître comment Dieu créa ce monde. Je ne suis pas intéressé par tel ou tel phénomène, par le spectre de tel ou tel élément. Je désire connaître Ses intentions, le reste n’est que détails. »

    Longtemps, on se demanda ce qui formait la matière. On détermina que l’atome était son ultime élément. Ensuite, on découvrit que celui-ci était constitué de particules encore plus élémentaires : l’électron, le noyau formé de protons, de neutrons. On observa plus tard que ces micro-éléments agissent comme des particules, mais qu’à certains moments, elles manifestent des caractéristiques ondulatoires. Pour expliquer leurs attributs bizarres, on supposa les quarks, les supercordes. Des théories complexes, difficiles à vérifier, et ce, pour cette simple raison : le seul fait d’observer ces particules en modifie les caractéristiques. Ce que l’on voit ne serait en fait que le résultat du hasard et de l’effet de l’observation. Pendant longtemps, les physiciens considérèrent cette théorie comme une vérité établie. Mais certains doutaient. Einstein ne put s’y résoudre : « J’aime penser que la Lune est là même si je ne la regarde pas. »**

    La réalité est un jeu d’illusions et de désillusions, un jeu de perceptions et de déceptions. La conscience perçoit la réalité. L’inconscience la nie. La réalité, c’est l’évolution de la conscience à travers le continuum temporel. Nous vivons chaque jour, nous subissons les aléas du temps et de notre condition humaine, et nous sentons bien qu’au-delà du réel, quelque chose se produit, nous échappe. Nous pouvons le contester, ou espérer. J’aime m’offrir des options. J’ouvre une porte pour la transcendance, et en même temps, je profite des surprises de la vie. Comme le dit Woody Allen dans son livre Destins tordus : « Je hais la réalité, mais c’est quand même le seul endroit où se faire servir un bon steak. »

Citations tirées du site EVENE, sauf ** tirée de Quantum, Einstein, Borh and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar,

Pour les amoureux de physique et de réalité, voici deux excellentes sources d’informations, des livres sérieux, merveilleusement vulgarisés. Malheureusement, en anglais seulement.

   The fabric of the cosmos, Brian Greene,2004, Alfred a. Knopf Editions, 2008

Quantum, Einstein, Bohr and the great debate about the nature of reality, Manjit Kumar, W.W. Norton & company, 2009

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Chronique des idées et des livres…

17 janvier 2011

Des idées et des livres, par Frédéric Gagnon

I

 

Frédéric Gagnon

Je n’ai jamais trop su qui j’étais.  Vous, savez-vous qui vous êtes ?  Grave question dont la réponse aurait dû, logiquement, précéder tous nos actes.  Mais les hommes s’affairent sans avoir découvert leur véritable nature, et en un sens on ne peut les blâmer : l’humanité aurait sans doute disparu s’il lui était impossible d’agir sans posséder la clef de l’énigme.  On pourrait croire, toutefois, qu’en jouissant d’un certain confort, en voyant l’essentiel assuré, nous consacrerions une bonne partie de notre temps à la recherche de notre véritable Moi.  Mais tel n’est pas le cas, même chez les plus réfléchis.  Nos besoins de base satisfaits, nous sommes assaillis par mille autres désirs.  L’un aimera démesurément les femmes, l’autre sera ambitieux ; l’un recherchera le pouvoir, tel autre sera la proie d’une passion dévorante pour l’argent.  On peut se demander si l’existence n’est pas un immense divertissement dans lequel nous cherchons désespérément à nous éviter.  Y aurait-il comportement plus sage que celui de l’homme qui s’enferme dans sa chambre pour entreprendre le plus important  des voyages, celui qui mène jusqu’à soi ?  Il me semble que celui qui lit, ou qui écrit, est cet homme seul dans sa chambre qui s’efforce d’accéder à lui-même.  L’expérience de la littérature, tout comme celle de la philosophie, est en réalité un exercice de spiritualisation – que nous lisions des vies de saints ou les écrits les plus sombres, les plus nihilistes.  Nous sommes peut-être les fragments d’une réalité métaphysique ; peut-être sommes-nous les ultimes rejetons d’une chaîne de hasards qui ont pour substance la matière ; mais d’une façon ou d’une autre, nous ne pouvons nier que nous sommes des consciences réfléchies ; or la littérature représente l’occasion de mieux comprendre ce que nous sommes comme esprits, en tant qu’êtres de désirs et de pensée capables d’imaginer l’infini.

II

Je n’ai jamais pu me résoudre, pour ma part, à ne voir dans ma personne  que la somme de mes actes.  Il doit y avoir, tout au fond de moi, quelque chose comme un caractère intelligible qui explique mes actions, mes pensées, l’ensemble de ma vie.  Ce caractère, en un mot, serait un destin.  Mais une certaine obscurité, liée à l’existence, me porte à croire que la source de mon être n’est pas la pure raison : ma réalité phénoménale ayant toutes les apparences du rêve, j’en déduis que ma réalité métaphysique est celle d’un dormeur (mais je ne suis qu’un personnage dans votre propre rêve, qui est votre perception du monde).  Or des messagers surgissent qui ont pour mission de nous éveiller.  Il est arrivé qu’un être jeune, sans expérience, me tienne des propos remplis de sagesse.  J’ai cru qu’une partie inconnue de mon esprit s’adressait alors à moi pour que j’échappe au songe – car au-delà du caractère intelligible, du dormeur, nous sommes déjà des éveillés : une partie de notre esprit, par-delà l’ego, les formes et toutes nos élucubrations, est pur éveil ; il s’agit là d’une vacuité qui serait dans nos vies une divine surprise.

III

Parfois inconscients de ce qu’ils font en réalité, les grands écrivains tissent des toiles dont les symboles sont autant de voies vers notre véritable nature.

J’ai l’impression que l’amour d’Ulysse pour Pénélope représente une longue fidélité de l’espèce à la meilleure part d’elle-même ; qu’Ithaque n’est rien d’autre qu’une terre d’éveil où nous goûterions les fruits  authentiques de l’esprit ; que les prétendants sont tous ces faux moi que la personnalité royale doit écarter ; que toute méditerranée, en somme, est intérieure, et que nous ne rencontrons jamais que les cyclopes et les dieux que renferme notre âme.

Il en va ainsi de toute grande œuvre littéraire : leur auteur nous propose un cryptogramme dont l’intelligence nous ouvrirait les portes de ce royaume des cieux qui est en nous.  Mais attention, la raison calculante ne suffit pas à la résolution de l’énigme  : la compréhension des meilleurs textes exige une conversion du regard, tout comme la perception de l’anamorphose d’un crâne, dans un célèbre tableau de Holbein le Jeune, exige une transformation du point de vue.

On pourrait croire qu’il en va autrement de la philosophie.  Mais qui ne voit qu’une œuvre philosophique vaut bien au-delà de ses chaînes de déductions ?  Elle devrait provoquer en nous un choc salutaire qui nous rappelle à notre condition transcendantale.  Le principal, dans notre rapport aux philosophes, est-il de nous souvenir des catégories de Kant et d’Aristote ?  Le vrai but de la philosophie n’est-il pas de nous apprendre que notre patrie est à l’extérieur de la caverne, en ce monde où brille le véritable soleil ?  Au-delà d’un système dont on peut douter, le cogito ne doit-il pas nous ramener à l’expérience de notre réelle nature, qui est de part en part esprit et pensée ?

IV

Ayant le goût des énigmes, des symboles et des chasses subtiles, j’acceptai avec enthousiasme quand Alain Gagnon me demanda de tenir une chronique dans le magazine du Chat qui louche.

 

Minerve

Vous retrouverez chez moi, chers lecteurs, des critiques et des comptes-rendus d’œuvres littéraires.  Je parlerai de classiques, de classiques de demain, de livres injustement oubliés, de mes engouements et de curiosités.  À l’occasion, j’aborderai également des ouvrages de philosophie, des essais qui portent sur la politique et d’autres sujets ; je présenterai des mouvements de pensée ; et parfois, mais pas trop souvent, j’exprimerai dans un article mes propres opinions sur un thème qui me préoccupe.  Il s’agira donc bien de livres et d’idées ; mais de grâce, lecteurs, n’attendez pas de ma modeste personne et de mes écrits des éclaircissements sur votre Moi véritable ; plus humblement, je m’efforcerai, en général, de vous aiguiller vers des auteurs qui eux, je le crois, peuvent vous mettre en chemin vers votre réalité métaphysique ou phénoménale (qui elle aussi, il faut bien l’admettre, a son importance).  Il m’arrivera, cela va de soi, de parler de textes pour leur seule beauté : le beau style manifeste une harmonie supérieure de l’esprit, que cet esprit soit canaille ou dévot.  Par ailleurs, n’ayez crainte, je ne me servirai pas de romans ou de poésies comme simples prétextes à des divagations semblables à celles d’aujourd’hui : il m’arrivera de parler de tout autre chose, m’abandonnant aux charmes et idées de mes auteurs préférés.  Toutefois, j’ai cru bon de préciser, aujourd’hui, le sens d’une quête, tout effort n’ayant de sens que par rapport à un but, qu’il s’agisse de la recherche d’intelligibilité d’un chroniqueur ou de celle du célèbre poisson par un vieux pêcheur cubain.

Enfin, je suis heureux de me retrouver parmi vous, et j’espère que vous trouverez quelque profit à me fréquenter.  Qui sait, chers lecteurs, ensemble peut-être parviendrons-nous à éveiller ce dormeur qui invente un monde que nous sommes loin de comprendre.

 

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Québec, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Montréal.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


La religion comme expérience individuelle et sociale : Propos sur l’oubli de soi…(24)

26 février 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

Sans la reconnaissance active et sociale du divin en elle, on n’accordera à la personne humaine aucun droit infrangible.  La nature naturante, organique, apparente, celle du monde des phénomènes sensibles, celle du laïcisme et du matérialisme, ne connaît que la conquête, la sujétion, la loi du plus fort.

Même si des siècles de religion ont introduit dans nos civilisations les valeurs de respect de la personne, de droits humains… – peu importe le nom qu’on leur donne –, si ces droits ne sont pas ancrés dans la certitude qu’une transcendance habite la nature humaine et participe de la nature humaine, ces droits ne résistent pas aux impératifs égotiques du politique et de l’avidité.

*

L’étranger : Le jeune humain ne peut que se sentir étranger dans ce monde laïc où on lui nie l’accès au plus fondamental en lui.  Au mieux, on s’en gausse.  Les intellectuels ont fait de la soif de sacré un objet d’étude, parmi d’autres.

Un objet d’étude occupe l’esprit, mais il ne donne aucune raison de vivre ni d’espérer.

*

Le monde de l’instant coïncide avec le monde du soi.  Le mode de l’instant est le seul mode qui convient au soi, lui permette d’être.  L’instant est un perpétuel miracle : résultat de la lutte du fini et de l’infini pour produire  du temps.

L’instant est la seule cible qui vaille. Le passé est incertain ; le futur n’existe pas.  L’instant rutile des mille feux de la vérité.  Il est la seule réalité où se contemple le soi ; la seule mer où il peut nager sans s’atrophier, se diluer ou se perdre.



Notes de lecture… : Jack Kerouac et la poésie…

2 février 2010

 

Kerouac

 

« Pas de temps pour la poésie, mais exactement ce qui est. » Jack Kerouac

Je viens de ramasser cette citation de Kerouac en exergue au blogue Sédiments — Carnets d’une ex-fuligineuse…

Je n’ai pas le contexte, donc je fais sans…

On peut se demander ce que voulait dire notre Franco-Américain de Lowell.  Ce qui est … La réalité.  Il veut saisir la réalité, donc il délaisse la poésie ?  On pourrait répondre : quelle réalité saisit si efficacement la prose ?  Et quelle réalité recherche l’écrivain ?  Celle que les sens peuvent appréhender dans l’immédiat ?  L’épaisseur du réel qui inclut le subjectif et le transcendant, et autour duquel rôde souvent la phrase en vain ?

Toute discussion est inutile.  Laissons Kerouac répondre par ce qu’il appelait ses haïkus.


Toute la journée,
j’ai porté un chapeau
Qui n’était pas sur ma tête.

De superbes jeunes filles
grimpent les marches de la bibliothèque
En short.

Longues soirées d’alcool
et de piano – Noël
S’en est allé.

Terrain de baseball vide,
un rouge-gorge
Sautille sur le banc.

Le soir descend –
la secrétaire
Desserre son écharpe.

Gelée
sur le sentier des oiseaux,
Une feuille d’automne.

Dans mon armoire à pharmacie,
la mouche d’hiver
Est morte de vieillesse.

Brume devant le pic
– le rêve
Continue.

Nuit tombante,
un garçon bat les pissenlits
Avec un bâton.

Les semelles de mes chaussures
sont propres
à force de marcher sous la pluie.

Merci, Jack  Kerouac, d’avoir ainsi perdu du temps avec la poésie...


Propos sur l’oubli de soi…(12) Villon et la fontaine en soi…

18 janvier 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

Nous vivons dans des trains d’ondes qui s’entrecroisent, se réverbèrent les uns dans les autres, convergent et divergent.  Nous sommes des champs d’ondes qui vibrent à des fréquences diverses, selon la nature de leur substance.  Et, grâce à nos sens, aux catégories d’espace et de temps, nous densifions artificiellement des portions du monde en coquilles stables et les définissons, les nommons, les utilisons.  Qui nous sommes, où nous sommes, nous n’en avons aucune idée.

*

Je meurs de seuf auprés de la fontaine…

François Villon

François Villon commence ainsi sa Ballade du concours de Blois. Et il décrit ainsi le sort commun.

À l’intérieur, tous, nous portons la fontaine de Jouvence et plus : celle qui étanche toutes les soifs.  Hypnotisés par ce que nos sens nous enseignent être le monde, nous courons tels des furets écervelés.  En rond, illusionnés.

Mais la fontaine demeure, insouillée, sous les ridules agitées de nos quotidiens.  Et nous l’ignorons : pourquoi ?


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Join 3 105 other followers