Le vrai ou le faux, II
Dans ma chronique du 13 août dernier, j’écrivais comment il était fascinant d’écrire, comment l’imaginaire du lecteur génère un univers unique, différent de l’original, de celui de l’auteur. Je parlais aussi de l’autofiction, de l’influence du vécu dans l’écrit. L’écriture est un jeu entre l’auteur et le lecteur, un jeu dont les règles leur sont souvent obscures.
Je vous avais proposé un de ces jeux. Dénicher le vrai dans un texte. Vous y avez joué, peut-être. Vous avez lu cette version falsifiée de mon aventure ancienne. Cinq
vérités. Le reste était imaginaire.
Plusieurs se sont informés de la vraie histoire. Pour eux, et pour ceux que les folies de jeunesse intéressent, je livre ici la version véritable, celle que j’ai vécue. Libre à vous de comparer.
Il faisait froid, terriblement froid. Une neige frivole flottait mollement. Mes mains étaient gelées, je sentais à peine mes pieds. C’était une nuit typique de février, sans lune, une nuit de carnaval.
Nous revenions du Stade municipal. À l’époque, après la parade de la basse ville, on s’y rassemblait. La fête y avait cours, dehors. Nous étions mal habillés, nous avions froid. Nous étions donc partis avant la fin. La distance étouffait les cris des esprits échauffés. Nous étions trois. Un couple et moi, célibataire. J’avais garé mon bolide dans une rue éloignée des festivités. Il fallait marcher longtemps. Nous étions éméchés. À l’époque, on était permissif. Et téméraire.
Nous arrivions dans une quelconque ruelle, un raccourci, quand une poussée dans le dos me fit perdre l’équilibre. Je chutai. Étendu dans la neige, je vis des ombres. On me frappait. Une, deux, trois bottes s’en donnaient à cœur joie. J’avais mal aux côtes, au visage. J’avais l’esprit embrouillé. Par l’alcool, par la douleur.
Je finis par me relever. Deux agresseurs m’attrapèrent et me repoussèrent vers l’arrière. J’entendis un bruit de verre brisé. Comme dans un rêve. Je basculai à l’intérieur d’une boutique de barbier. Il y avait du verre partout.
Trente-quatre ans après, je me souviens de tout. Déchaîné, je me suis relevé, j’ai sauté à travers la vitrine devenue béante et je me précipitai sur mes agresseurs. Sans arme. Apeurés par ma rage, ou lassés de leur méfait, ils s’enfuirent. Sauf un. Le long d’un mur, mon ami le frappait. Je lui criai de le laisser partir. Il obtempéra, après un dernier élan. S’éclipsant, l’autre titubait.
J’étais conscient, mais amoché. Un oncle de la copine de mon ami habitait à quelques pas de là. Le vieil homme grimaça en me voyant, et voulut m’emmener à l’hôpital. Je refusai. On me coucha sur un divan. Je m’y suis peut-être endormi. Une heure passa. Je voulus m’en aller, aller me coucher chez moi. On retrouva ma voiture. Mon ami conduisit. Une fois à la maison, je rentrai en catimini. Mes parents dormaient. Je m’étendis sur mon lit et m’endormis.
Le lendemain matin, dimanche, je me levai vers 10 heures. J’avais mal à la tête. En fait, j’avais mal partout, mais un peu plus à la tête.
― Mais mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ? ! s’exclama ma mère en me voyant.
J’allai à la salle de bain et me vis dans le miroir. Un ballon de basket orné de taches bleutées se tenait en équilibre sur mes épaules. C’était ma tête. Affreusement tuméfiée.
Ce fut un dimanche tranquille.
Le lendemain, au collège, une rumeur circulait. J’en avais mangé une maudite ! C’était plutôt vrai.
Aujourd’hui, plus aucune trace sur mon corps. Mais je me rappelle.
Notice biographique :
Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche
Publié par Alain Gagnon 












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