Chants d’août : une critique dans Québec français…

6 mai 2012

PROSES BRÈVES : ALAIN GAGNON, Chants d’août, Triptyque, Montréal, 2011, 82 pages.

Alain Gagnon est un auteur chevronné originaire de Saint-Félicien. Son œuvre abondante lui a valu de nombreuses récompenses et il est considéré comme un écrivain important de la Sagamie-Côte-Nord. L’automne dernier, il signait Chants d’août, un recueil de proses brèves qui reconduit un projet d’écriture plus vaste comprenant Ces oiseaux de mémoire, L’espace de la musique et Les versets du pluriel.

« Ce monde existe pour que les enfants le trouvent beau. Sans leurs regards, le monde existerait mal, et Dieu devrait tout recommencer ». Mais c’est également le regard émerveillé du poète qui transfigure le monde.  La prose incandescente et raffinée de Gagnon nous dessille les yeux sur la magnificence du spectacle de la vie.  « Ce soir, une pluie tiède mène la joie, modère la marche qui relie les réverbères entre les samares de frêne. Nos pieds les foulent sans hâte. » Des mots qui illustrent un désir d’accueillir le meilleur de l’instant.

Ce recueil éclectique reste essentiellement du côté de la nature. Sans tristesse, plutôt imprégnée d’une langueur tranquille, la première partie éponyme réunit sept fragments qui s’insinuent au cœur de l’été qui s’achève.  «  En août se déploient les jaunes de la joie pleine. [...]  Ce mois pose en soi les regrets, comme on pose à la chasse les appeaux. » Puis viennent trois poèmes découpés en versets : ceux des animaux à la cave et au jardin, de la mort banale et triomphante, et de la joie que tempère la pluie. Ils seront suivis d’un récit aérien, Le dire de Trixie, qui raconte l’histoire d’une fillette envoûtée par le spectre qui hante l’île dans laquelle elle a vu le jour. Gagnon se livre ensuite à quelques réflexions sur l’acte d’écrire avant de nous proposer, pour clore son recueil, une adaptation d’un poème de Samuel T. Coleridge : « Le chant du marin sans âge ».

« Il est dans la nature du poème de nager en marge du texte. Il vaut par son appartenance à la marge. Ne lui conviennent ni la grève ni l’abîme. » Gagnon, qui fait son miel de ses pérégrinations non conformistes, assume avec bonheur la liberté de plume qu’il s’octroie.

GINETTE BERNATCHEZ, dans Québec français, printemps 2012.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

3 mai 2012

Fidélisés à l’os et insoumis magnifiques

On pourrait facilement réduire ce qui se passe actuellement au Québec à deux colonnes de chiffres. Il suffirait d’inscrire à gauche ce que coûterait au Trésor public la gratuité totale des études supérieures : en pourcentage, moins de 1 % des dépenses de l’état (calculs effectués par un chercheur de l’Institut de Recherche et d’informations socioéconomiques — IRIS — et publiés dans le Devoir de fin de semaine). En face, à droite, ce que coûte l’évasion fiscale à tous les états du monde : 18 % du Produit Intérieur Brut (PIB) de la planète entière, ce qui veut dire que dans certains pays, c’est moins, dans d’autres, plus. Avec ce qu’on apprend tous les jours du Québec libéral et néo-libéral, lucide et mafieux, il serait fort étonnant que nous soyons dans les plus bas.  Au fait, ce pourcentage de 18 % a été calculé par une dangereuse officine gauchiste : la Banque Mondiale. Celle-là même qui met un soin jaloux à étrangler les états pour les faire rentrer de force dans la nasse néolibérale.

Sur la deuxième ligne de cette colonne, on ajouterait, toujours à gauche, les 200 000 personnes de tous âges qui marchaient le 22 avril dernier dans les rues de Montréal et à droite, les 2 000 000, de tous âges également, que l’idolâtrie et le culte de la chansonnette la plus insignifiante rivaient à Star Académie, le même jour. Tout est là et tout est dit.

 Parlons du coin droit d’abord, celui qui prétend dire le réel quand il ne repose que sur du vent idéologique intéressé.

L’appel d’un destin préfabriqué

Ici, l’on n’entend qu’un bruit de tiroir-caisse sous le noble discours de responsabilisation, de prise en mains de son propre destin : investis dans ton avenir, le jeune, tu te dois bien ça. Si tu crois que ça en vaut la peine, tu n’auras pas de scrupule à payer pour le bel avenir que tout cela va te donner. L’éducation, oublie ça, l’ouverture et le renforcement de ton esprit, tu rigoles ? C’est un job que l’on va te donner les moyens d’obtenir. Ta cervelle, ne t’en fais pas, on la formate pour l’industrie et le commerce, comme l’a publiquement déclaré le recteur d’une de nos plus grandes universités que la pudeur m’interdit de nommer ici. D’ailleurs, ton intelligence, ta sensibilité, qu’est-ce que tu pourrais bien en faire d’autre que du fric, hein, je te le demande ? Tu vois bien ? Si tu veux consommer — et que diable pourrait-on désirer d’autre de sa vie ? — commence par consommer des cours et accepte de payer, fût-ce à crédit, on te fait confiance, on sait que désormais, toi non plus, tu ne sortiras pas sans elle, ta carte. Tu seras bientôt encarté, comme autrefois les prostituées françaises, encarté crédit, encarté rat dans le beau gros fromage de la dépense forcenée, à tout va, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus de planète, plus de père, mère, amis, plus rien que toi et après toi, le déluge, hors de toi, point de salut. Une conscience sociale ? Comment ? Tu n’es pas au courant ? Notre grande prêtresse Thatcher l’a dit : « there is no such thing as society ». Tous les journaux ou presque, toutes les télés ou presque, toutes les radios, poubelles ou non, répètent jusqu’à la nausée ce mantra du réel, de la vraie vie, du destin magnifique du rat bouffeur de tout et qui est seul au monde, dans son labyrinthe sans société. Et dis-toi bien, le jeune, qu’une université doit être concurrentielle, donc la plus chère possible, pour pouvoir attirer les meilleurs profs qui sont évidemment les plus chers, et les cerveaux les plus brillants, comme George Walker Bush à qui la prestigieuse Yale a décerné un diplôme : ça, c’est une référence, non ?

Maintenant, faisons un peu les comptes en comparant rapidement les deux colonnes : d’où vient que les grandes compagnies, si on leur formate des cerveaux, neurones et soumission en mains, non seulement investissent si peu dans les coûts de dressage, mais surtout n’aient rien de plus pressé que de soustraire le maximum d’argent de la poche de celui — l’état que, paraît-il, nous sommes — qui paie tout ça ? Et, tant qu’à y être, pourquoi l’état, puisqu’il n’est plus question de former des esprits et des cœurs, mais plutôt des serviteurs zélés dont les capacités seront volontairement réduites pour mieux servir le système, ses machines et ses possesseurs, pourquoi l’état ne se retire-t-il pas carrément de cette gabegie ?

Mais l’état libéral ne se soucie que de se prémunir contre les abus des pauvres, alors que dix mille Bougon fraudant l’aide sociale ne coûteront jamais à l’état ce qu’un seul financier lui soutire, ce qu’un seul mafieux bien placé lui pompe, ce qu’une compagnie sans état d’âme ni patrie lui pille. Ce n’est tout de même pas ceux qui vivent de l’aide sociale qui partent avec la caisse après avoir reçu de généreuses subventions pour installer des usines qu’ils pourront fermer facilement trois ou quatre ans plus tard, sans qu’on leur demande rien.

La course du rat et l’appétit du veau

Les étudiants, avec courage, intelligence et modération, font appel à ce qui reste, justement, d’intelligence dans le cerveau lavé du consommateur. Ils en appellent à une autre société, une autre vie que cet enfer doré, cette nullité béate qu’on nous impose au nom d’un réalisme qui n’est que propagande éhontée, idéologie sournoise et cynique, piège à cons, tout simplement.

Les étudiants refusent de laisser réduire le sens de leur vie à une course de rat dans le labyrinthe aveugle des besoins inutiles et des désirs débiles ; un labyrinthe où rebondit sur toutes les parois le son des innombrables moteurs dont est fait notre bonheur de peuple vroum vroum, de la tondeuse au ski-doo, du 4 X 4 à la scie électrique, du pick-up à la moto marine et du presse-jus à la souffleuse à neige ; un labyrinthe dont les murs scintillent des signaux pavloviens, en forme de pixels et bits, qui, du Giga au Tera, régissent notre imaginaire dans la folie des sons et des images à n’en plus finir. Signaux qui, surtout, par l’accélération étourdissante qu’ils imposent à notre vie, nous abrutissent au point de nous livrer sans défenses à toutes les idolâtries du showbizz, toutes les résignations du monde tel qu’on nous fait croire qu’il est, toutes les démissions que les cartes de crédit où gît désormais notre âme rendent faciles et même inévitables.

Hélas pour ces jeunes magnifiques qui représentent pourtant une lumière dans notre avenir, un souffle dans notre asphyxie, le veau contemporain, fidélisé jusqu’au trognon, par toutes sortes de campagnes, à toutes sortes de dépendances stupides, ne fait jamais que changer de pacage, du centre d’achat à la plage du Sud, et des téléréalités au gros rire du Québec. Et il vote pour celui qui le laissera ruminer en paix.

Vous êtes pas tannés de roter votre bière en gang, bande de caves ?

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

 


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

28 mars 2012

Scène de ménage de printemps

Cher Chat,

Je voudrais aborder aujourd’hui la difficile réalité des ménages à trois, puisque je suis moi-même dans cette position délicate. Je me demande en effet s’il est possible de bien ménager sa monture quand on en a plusieurs. Si généralement, je suis plutôt du genre à ménager les susceptibilités de chacun, j’envisage ce printemps de faire un grand ménage. C’est qu’il y a de l’eau dans le gaz et pas à peu près ! J’aurais pu certes m’en laver les mains et briller par mon absence, mais depuis le 22 mars (une journée qui s’arrose !), plus personne ne lave sans bouillir, nous le « savons ».

Maintenant que j’ai ménagé mon effet, cher Chat, entrons si vous le voulez bien dans le vif de mes envolées quitte à y laisser des plumes. Comme je vous le confessais, je vis donc la réalité d’un ménage à trois. Je suis volage. À la fois mère, étudiante et professeure, nous devons aujourd’hui composer l’une avec l’autre au sujet de la lutte contre la hausse des droits de scolarité. Mais approchez, le Chat. Je vous invite à écouter nos conversations. Autour de la laveuse. Bavardes comme des pies. C’est là que nous lavons notre linge sale en famille.

Alors, il y a moi, la mère. Trois enfants. Et comme presque toutes les mamans du monde, je désire que ça baigne pour ma couvée : « Je ne suis pas une poule mouillée. Rien ne m’empêchera de revendiquer, bec et griffes, le meilleur pour mes petits. Du balai, cette politique de l’autruche ! Je suis en droit de réclamer l’accessibilité gratuite à l’éducation pour mes moineaux ! Je paie assez de taxes ! J’en ai assez de passer pour le dindon de la farce. Ce n’est pas marqué pigeon sur mon front, quand même ! Qu’est-ce qu’on veut pour demain, hein ? Des cervelles d’oiseau analphabètes ? »

Vous voyez, le Chat, que cette poule a du chien. Mais comme une hirondelle ne fait pas le printemps, sautons, si vous le permettez, de la poule au coq.

Il y a donc aussi moi, la professeure. Et comme presque tous les enseignants du monde, je désire que ça baigne pour mes couvées. « Je joue au coq. En fait, je ne suis que chargée de cours. Et pendant que les ressources professorales battent de l’aile dans nos universités, je fais le pied de grue en bayant aux corneilles. Y’a des nids de poule qui se creusent. Les universités sont mal financées ! Dès que je tends l’oreille, ça me fout la chair de poule. Tandis que de drôles de moineaux se remplument en jouant les poules de luxe et en sifflant une partie du bien commun, on assiste au chant du cygne d’un enseignement de qualité. Et moi, j’en ai assez de jouer les oiseaux de passage ! »

Vous notez bien, le Chat, que ce cygne n’est plus un perdreau de l’année. Il a du plomb dans la cervelle et de l’aplomb dans l’aile. Mais comme deux hirondelles ne font pas le printemps, écoutons enfin le vilain p’tit canard, celui qui congestionne les ponts en scandant : « Faute de grives, on ne mangera pas des merles. Faute de grève, on mangera d’la m… ! »

Alors voilà, il y a aussi moi, l’étudiante. Et comme presque tous les étudiants du monde, je désire que ça baigne pour moi et surtout qu’on ne jette pas l’eau du bain avec le bébé : « Je ne demande pas qu’on me gave comme une oie ! Je veux juste ne pas finir maigre comme un coucou ! Qu’ils répètent comme des perroquets que je vais finir par m’essiffler ! Ils vont vite comprendre, ces grands serins, qu’il ne faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Si c’est petit à petit que l’oiseau fait son nid, on n’attendra pas que les poules aient des dents. Voyez déjà comment nous canardons le gouvernement à grands coups de révolutions tranquilles. »

Vous vous apercevez, le Chat, que le canard n’est pas boiteux. Qu’il est beau de le voir fier comme un paon, engagé et engageant ! Il apprend à utiliser la démocratie pour s’exprimer : « Je suis sur la place publique avec les miens. La poésie n’a pas à rougir de moi. J’ai su qu’une espérance soulevait le monde jusqu’ici. »*

Alors ? Trois hirondelles, le Chat, pensez-vous que ça pourrait faire fleurir ce printemps érable ? J’ai bien peur, moi, que mon ménage à trois se retrouve le bec dans l’eau si chacune de nous milite de son côté. C’est ensemble, mère, professeure, étudiante qu’il faut briser le miroir aux alouettes si on veut gagner sept ans de bonheur et plus encore. Certes, nous avons toutes les trois d’honnêtes revendications. On ne peut en effet qu’être d’accord avec la vertu n’est-ce pas ? Vouloir le meilleur pour ses petits, enseigner dans  de meilleures conditions, avoir accès au savoir, peu importe son milieu social, c’est tout à fait légitime.

Mais est-ce suffisant, le Chat ? Je pense – et certains me traiteront peut-être de tous les noms d’oiseaux – que l’aboutissement de cette quête suppose une notion de sacrifice de la part de chacune.

Pour que mon ménage à trois fonctionne, je dois donc marcher à « Nous ». Tout d’abord, la mère doit prendre conscience qu’elle est le premier guide de son enfant et lui inculquer le culte de l’effort. Combien sommes-nous aujourd’hui à laisser nos enfants-rois jeter l’éponge dès que ça attache un peu ? Pour sa part, la professeure ne doit pas se désengager de l’enseignement au profit de recherches estimées rentables. Sans parler de nettoyage à sec radical, la vraie mesure de son accomplissement devrait être, avant tout, l’élévation de ses étudiants. Combien sommes-nous aujourd’hui à arpenter les estrades sans que brille la flamme de la transmission ? L’étudiante, quant à elle, ne brille pas toujours par son assiduité et sa constance aux cours. Elle pourrait commencer par gérer sa formation comme une priorité. Car enfin, le Chat, comme parent, continueriez-vous à payer des cours de violon à votre enfant s’il ne les prenait pas au sérieux ?

Je prône l’abolition des frais de scolarité pour ceux et celles qui s’investissent réellement dans leurs études. Le savoir est un droit pour tous, certes. Mais il est aussi privilège. Je l’offrirais pour ma part à ceux et celles qui le méritent.

Vous avez compris qu’après toutes ces années à mélanger les torchons et les serviettes (maternité, professorat et études), chez moi, aucune de nous trois n’est totalement lavée de tout soupçon. La question que je me pose, cher Chat, c’est de savoir : l’être humain est-il capable de dépasser la perspective de son propre jardin pour s’atteler enfin à la grande corvée ?  Car derrière le débat sur la hausse, c’est tout l’avenir d’une société qui se discute. Derrière le désir d’une éducation qui servirait l’autonomie, la transmission et la culture, c’est d’un Québec plus juste et transparent dont nous avons envie.

Tandis que coule l’encre tricolore de mon ménage à trois, le ménage de printemps a bel et bien commencé sous les grands érables qui coulent. Nous récolterons bientôt le fruit de nos entailles.

Sophie, Sophie et Sophie.

*Gaston Miron

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Balbutiements chroniques, de Sophie Torris…

15 mars 2012

Homo sacrans…

Mon estie d’bon Matou…

Vous allez penser que plus ça va et plus je me déviarge en cibole, mais il fallait que je vous le dise, c’est câlissement bon de jaser avec vous. M’a loucher en tabarnak moé aussi si ça continue.

Putain, ça fait bizarre quand même. Ça sonne étrange même par écrit. Vous ne trouvez pas, le Chat, que je sacre faux ? Il faut dire que j’ai très peu d’entraînement. Je ne sacre pour ainsi dire jamais. Ne croyez pas pour autant que ma langue est vertueuse. Je suis loin d’être une enfant de chœur. C’est juste que même après 15 ans de fréquentation étroite des mots d’Église, rien ne me défoule mieux qu’un « Putain de bordel de merde ! » J’en déduis donc que si je donne toujours dans le scatologico-sexuel français, après toutes ces années, c’est que le juron est bel et bien un putain d’ancrage identitaire. Comment puis-je alors devenir québécoise pure laine si je ne sais pas sacrer ? Si bien des néophytes pensent qu’il s’agit d’aligner quelques chapelets d’exclamations liturgiques pour être un fin sacreur, moi je me rends à l’évidence : ne sacre pas qui veut. C’est un art complexe que de bien dégreyer l’autel. Car il faut non seulement connaître la subtilité de chaque mot, mais également leur accent tonique afin de bien les marier et d’éviter ainsi de sacrer à blanc. Se pose alors un premier dilemme. Suis-je une hostie d’belle fille ou une fille belle en crisse ?

Je préfère vous prévenir, mon félin confesseur, avant que vous ne me sonniez les cloches ou ne me signifiez mon anathème. Mon sermon d’aujourd’hui risque de heurter les âmes chastes.  N’y voyez, je vous en conjure, que matière à consécration anthropologique.

Tout d’abord, pour vous démontrer à quel point le juron du vieux continent est d’une banalité sans nom à côté de son cousin francophone d’ici, je vous invite, cher Chat, à une petite incursion rapide au sein de la gouaille polissonne hexagonale. Si le français ne se cantonne pas à un seul registre (le gros mot peut être de nature scatologique et sexuelle), il semble cependant avoir fait vœu de pauvreté linguistique. En effet, mis à part le « J’en chie » et le « J’ai merdé », on ne retrouve que très peu d’autres verbes à conjuguer. Le juron français se complait surtout dans de simples interjections du style : « Putain, ça craint ! » ou « Bordel, il est complètement con ce mec, putain ! ». Vous aurez compris que ce putain-là, même s’il arpente tous les trottoirs de France et de Navarre n’a plus rien à voir avec son sens premier de prostituée. En réalité, il n’a de sens que l’émotion qui le sous-tend. C’est ainsi qu’il peut être à la fois synonyme de mécontentement : « Putain ! Tu la pousses, ta caisse, papi ! »  ou de surprise :  « Putain ! Elle a vachement grossi ! » ou encore d’enthousiasme : « Putain ! Elle est hyper géniale cette meuf ! » Il est également fréquent d’ajouter une préposition quand on veut ajouter un peu d’emphase : « J’ai un putain de mal de crâne ! »

Mais la créativité, à peu de chose près, s’arrête là et n’a rien d’un sacerdoce comme c’est le cas de ce côté-ci de l’Atlantique. Ici, on investit le bréviaire des mots péchés avec panache en se contresaintciboirisant des traditions. On jure, on blasphème, on sacre et surtout on innove ! Saviez-vous, le Chat, que l’on a répertorié plus de 900 occurrences ? Ici, un sacre fait de l’usage, car il ne se contente pas d’être. Il se déguise, il se travestit, il joue à cache-cache dans la sacristie et se rit des lieux communs. Pourquoi sacrer paresseux et se contenter d’interjections avec « Criss ! », quand on peut en faire un nom « Ah, le p’tit criss ! », un verbe « M’en va l’crisser là », un adjectif : « Kocé qu’c’te patente toute décrissée ! » ou même un adverbe «  Y’a crissement de l’abus ! » ? Et que dire de ces chapelets savoureux à la grammaire presque acceptable : « Ah le p’tit criss, m’en va l’crisser là. Y’a crissement de l’abus, kocé qu’c’te patente toute décrissée! » Et ce n’est pas tout. Mon homélie n’en est qu’à sa genèse. C’est tout un missel qu’on réécrit autour d’un simple Christ. On le préfixe « je m’en contrecrisse » et on le suffixe « c’t’un crisseur ». Enfin, sous prétexte de se donner bonne conscience, on le camouffle sous des « Christmas ! » ou des « Christophe ! ». Et c’est dans ces formes parfois surprenantes et toujours ludiques de substitution que l’habit fait le moine. Au saint de cette logorrhée blasphématoire, chacun peut y aller de son propre néologisme, peut créer de nouvelles formes de sacre et les utiliser à sa guise. On le substitue « crime, clisse », on le juxtapose « Hostiecriff, chrisitole ». C’est presque un miracle auditif que ce kaléidoscope d’offrandes. Point de salut non plus autour du tabernacle que l’on tronque allègrement « tabar », que l’on permute « batarnak », que l’on euphémisme « tabarouette ». On peut également être « calife » à la place du calice  au cas où il « déconcalicerait ». Enfin, l’hostie a elle aussi ses propres dérives « estie, sti, st » et va parfois même jusqu’à se réduire au « s » central sans que personne n’en soit dupe pour autant.

En constatant aujourd’hui ce degré de maturation du mot d’Église et cette célébration festive de la parole eucharistique, je me dis qu’il fait vraiment carême sous les soutanes françaises. Ça fait piété ! Un peu jalouse, je dois vous l’avouer, cher Chat, de cette sagacité verbale pour le moins baroque, j’ai donc voulu enquêter sur les origines de cet homo sacrans. Si mettre une croix sur le moment exact du premier sacre est utopique, j’ai tout de même été surprise de n’obtenir aucun credo vraiment précis. En effet, on tergiverse sur le sujet comme si on avait peur de jouer les Judas. On suppose donc que le Québec, fondé dans un but missionnaire, a développé cette tendance à se reconnaître dans des objets religieux. Le sacre a pu naître d’une rébellion contre ce catéchisme qu’il fallait apprendre par cœur et appliquer à la lettre, contre cette Église omnipotente qui envoyait ses abbés jusque dans la couchette, contre cette religion d’État qui capitulait devant l’Anglais. Le Québécois qui trimait du matin au soir pour manger ne pouvait s’offrir le luxe de l’instruction ; sans fréquentation scolaire, souffrant de pauvreté lexicale, il puisait dans le seul vocabulaire à sa portée pour communiquer. On dit aussi qu’en proie aux espaces et aux froids excessifs, l’homme, ne sachant plus à qui s’en prendre, s’en prenait à Dieu, le juron prenant forme de défi.

Les femmes, quant à elles, ont longtemps résisté et se sont mises à sacrer lors du mouvement de libération de la femme à la fin des années 60, par provocation sans doute, pour s’opposer à toutes génuflexions. Aujourd’hui encore, je trouve qu’une femme qui prend la peine d’articuler un tabarnak fait toujours son effet.

Le sacre a plus que jamais un bel avenir et, pourtant, on peut se demander ce qu’il signifie aujourd’hui pour ce jeune adolescent qui ne fréquente plus l’église et qui tout de même en fait son évangile. Comment se fait-il que le sacre soit toujours considéré au même titre que le premier verre d’alcool ou la première cigarette comme un premier rite de transgression ? Si on ne sacre plus contre l’autorité ecclésiastique, sacre-t-on uniquement par effet de style ? Les jeunes n’ont rien inventé en l’utilisant de manière de plus en plus spontanée. Ils sacrent parce qu’on leur a appris. Tout simplement. Se pourrait-il alors que l’on sacre véritablement pour affirmer son appartenance nationale ?

Figurez-vous, le Chat, que mes propres petits s’échappent parfois en mots d’Église. Je les ai jusqu’à maintenant sermonnés. Dois-je faire mon devoir de citoyenne en les autorisant de temps en temps à sauvegarder le patrimoine québécois ? Putain, ça craint quand même ! Merde alors, le fruit de mes propres entrailles ! Et si j’optais plutôt pour la chemise carreautée ou la ceinture fléchée, non ?

Sophie

Bibliographie inspirante :

Légaré, C et A. Bougaïeff (1984) L’empire du sacre québécois. Presses de l’Université du Québec

Pichette, J-P (1980) Le guide raisonné des jurons. Les Quinze Éditeur

Charest, G (1974) Le livre des sacres et des blasphèmes québécois. La maison de diffusion Québec

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, Québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse : http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

7 mars 2012

 On connaît la chanson

Cela commence par le touriste universel qui prétend toujours avoir tout vu et vous reprend sèchement quand vous vous extasiez avec votre naïveté de néophyte. Quand, par exemple, vous le croisez sur le Pont Charles, il vous lance spontanément : « Prague, maintenant, c’est rien ! Si vous aviez vu cette ville il y a dix ans ! Aujourd’hui, c’est Budapest qu’il faut voir : les touristes ne l’ont pas encore envahie. » Et si jamais vous le rencontrez à Budapest, avec le sentiment réconfortant d’être enfin vous-même « tendance », il vous vantera Kuala Lumpur. Quand bien même il n’aurait vu la ville que sur Internet.

Nous sommes assurément, pour diverses raisons auxquelles les réseaux sociaux ne sont certainement pas étrangers, à l’ère du « moi aussi ». On ne peut ouvrir la bouche, même simplement pour répondre à une question sur ce qu’on devient, sans qu’aussitôt l’interlocuteur vous coupe pour dire « moi aussi » et partir dans une énumération à n’en plus finir de ce qu’il ou elle a fait aussi bien que vous et même, en fin de compte, mieux que vous.

Le Moi contre la masse

C’est une question de survie : la société de masse nous rend tous si insignifiants que dès qu’un piédestal quelconque nous est offert, nous y grimpons allègrement. Quitte à bousculer les autres pour y parvenir. Nous nous dressons continuellement sur nos ergots pour lancer un cocorico un peu pathétique dans son impatience. Et son impuissance surtout.

Le fin du fin, c’est de présenter son expérience individuelle la plus spécifique, la plus particulière, comme une illustration, modeste, mais exemplaire, d’une généralité dont on se donne, du même coup, le prestige et la force. On joue ainsi sans trop d’effort sur les deux tableaux : l’intime et le commun, le singulier et l’universel, le moi et l’autre.

J’ai été élevé au pays de l’invective plus ou moins tempérée par l’élégance ou l’inventivité verbales. Ma folle jeunesse trotskiste a été bercée par les flamboyants « laquais du capital » et autre « crapule stalinienne », quand ce n’était pas par la biblique « vipère lubrique » à une époque pourtant où l’ineffable DSK ne promenait pas encore aux quatre vents son rut incontrôlable. Et par-dessus tout ça, trônait la voix, ô combien rhétorique, du Général dénonçant « tout ce qui grouille, grenouille et scribouille ». Maintenant bien enraciné au pays de la grenouille bleue, puis de la grenouillère, où depuis quelque temps je scribouille allègrement, de Gaulle m’est revenu aux oreilles comme la malédiction d’un Commandeur m’accusant de trop grouiller. Mais la foncière gentillesse des gens de ce pays, leur étonnant respect de l’autre se sont trouvés coïncider pour moi avec la bonne volonté un peu naïve qui semble aujourd’hui vouloir envahir la planète et qui, en tout cas, se répand dans les réseaux sociaux en concurrence avec la haine et la bêtise les plus nues. Je ne parierais pas, quant à moi, sur la victoire finale de la bonté et de la gentillesse, mais c’est sans doute mon problème. Et c’est une autre histoire.

Toi aussi !

Quoi qu’il en soit, et j’en reviens à mon sujet que je n’avais quitté qu’en apparence, la façon qu’on a, de nos jours, de déconsidérer l’adversaire ne consiste pas à l’agonir d’injures, mais plutôt à le renvoyer à la masse d’où il n’aurait jamais dû oser sortir. La tactique est assez proche de ce qu’on appelait autrefois « l’amalgame ». Pratiquer l’amalgame, c’était alors attribuer à celui qu’on voulait déconsidérer les opinions extrêmes du moins fréquentable de tous ses comparses.

Certes, désormais mes amis de droite (j’en ai) ne m’accusent pas d’être un dangereux gauchiste, mais ils restent très prompts à renvoyer toute opinion qu’ils disent « sinistre » (depuis qu’ils ont appris que c’était le mot latin pour « gauche ») au cliché éculé qu’elle n’est peut-être pas toujours. Et j’avoue être tombé moi-même dans ce travers plus souvent qu’à mon tour. Le mot de César à Brutus qui, parmi d’autres, l’assassine, ce « Toi aussi, mon fils ! » insistait surtout sur la filiation adoptive, cette relation particulière qu’entretenait le tyran avec celui qu’il avait librement choisi comme membre de sa famille. Aujourd’hui quand le « moi aussi » maladif cède la place au « toi aussi » agressif, ce n’est pas pour distinguer, quitte à reprocher cette distinction, c’est pour fondre, noyer dans un tout plus vaste, une conspiration ou un achat de groupe. On vous efface ainsi d’un « on sait ben, vous autres…». On efface l’individualité de votre voix dans un concert en forme de scie : « on connaît la chanson ! »

Mais c’est que nous sommes en lutte pour la survie du moi : tout dialogue nous est interdit, nous sommes des fous des soliloques adverses : « moi aussi », c’est « moi surtout » et « toi aussi », c’est « toi itou ». Moi Tarzan, toi Jane : moi seul, toi dans les autres.

C’est ainsi que nous communiquons, comme la cuisine communique avec le salon. Spatialement. Et au plus fort la poche du droit à la parole.

Voilà, vous êtes prévenus, si vous me rencontrez à Pékin ou à Sainte-Ingénue de la Toundra, ne vous risquez pas à ce petit jeu : je suis constamment sur mes gardes et vous ne m’en ferez pas accroire. Et ne venez surtout pas me parler de la Guerre de Troie ! Je la connais mieux que vous !

J’y étais…

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Balbutiements chroniques, par Sophie Torris…

4 janvier 2012

Échappée blanche…

Cher Chat,

En ce début d’année, et de but en blanc, je lève mon petit blanc sec à la santé de ceux que j’aime. À mes parents, au pain blanc de mon enfance haute en couleurs, à mes premières cartes blanches et à leurs premiers cheveux blancs. À mon homme, à l’oie blanche que j’étais quand il m’a invitée la première fois dans ses beaux draps blancs, à nos éléphants blancs, passés et à venir, aux trois jours que nous avons marqués d’une pierre blanche : Zoé, Tom et Lou, nos petits chèques en blanc.
À mes amis, mes merles blancs : à celle qui a laissé un blanc dans ma vie à force de broyer une autre couleur, à ceux que j’ai quitté pour suivre la couleur du temps, à mes amitiés couleur locale. À mes âmes sœurs, mes bonnets blancs, blancs bonnets.
À celui qui m’a dit oui quand je lui ai montré docte patte blanche, aux choux blancs que je planterai inévitablement, mais surtout à tous les blancs que nous monterons en neige.
À vous le Chat, connu comme le matou blanc, et à toutes les histoires cousues de fils plus ou moins blancs que je vous offrirai cette année si vous me donnez votre blanc-seing.
À tous mes mariages encore blancs. À toutes les pages blanches à venir et dans l’espoir de blanchir sous leurs harnais.
Enfin, à mon pays d’adoption, mon pays d’adaptations.
Car je n’ai pas choisi le Québec. Non. Je n’en avais jamais vu la couleur et j’aurais volontiers vécu toute une vie dans mon Nord, dans mon gris à moi. Certes, on ne m’a pas mis l’arme blanche sous la gorge quand est venu le temps d’émigrer, mais j’étais bel et bien blanche comme un linge quand j’ai quitté la France pour le grand Péril blanc.
Je suis restée longtemps à fleur de lys de peau. Des mois, des années. On n’apprivoise pas un pays comme ça du jour au lendemain. On ne s’apprivoise pas ailleurs comme ça du jour au lendemain.
Et pourtant le Québec n’est pas farouche. C’était moi la sauvage.  L’herbe folle plantée là, fortuitement, dans les vastes espaces d’un nouveau monde. Savez-vous comment on pousse au beau milieu d’autres cultures ?
Moi, j’ai voté blanc pendant un temps : m’abstenir et tenter de vivre dans le cocon du passé. Mais ce n’est pas exister. Alors, à un moment donné, il faut lâcher prise. C’est douloureux de quitter ses racines, savez-vous le Chat ? L’exil se nourrit de nuits et de colères blanches. Il éprouve, il saigne et chauffe à blanc. Mais il est engrais aussi quand on décide de grandir.
Un jour, j’ai décidé.
J’ai quitté mes racines, coupé à blanc estoc toutes velléités de retour et j’ai fait confiance à l’autre tronc. Je me suis greffée au Québec. Aujourd’hui, je suis une sève-mêlée.
Le Québec est ce pays où j’ai pu hisser bien des drapeaux blancs. Ils y flottent fiers au vent métissé de tous mes changements. Aujourd’hui, je suis moi et une autre. Cette échappée belle.
Je lève ce qu’il reste de mon petit blanc sec à l’hiver, celui qui pourtant m’en a fait voir des blanches et des pas mûres. Le croirez-vous, le

La Dame Blanche, par Emmalys

Chat, aujourd’hui, j’ai le pouce blanc. À fixer l’hiver dans le blanc de ses grands lacs, je m’en suis éprise.
Et quand je serai devenue une autochtone à l’automne de ma vie, sous une ondée de peaux de lièvres, je chausserai la babiche pour aller m’endormir paisible et fière sur le bord d’une blanche rivière. J’y jouerai alors les dames blanches, du blanc jusque dans mes conversations.
Sophie

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse:http://lescorrespondants.wordpress.com/.


Chronique urbaine de Jean-François Tremblay…

16 mai 2011

Que se cache-t-il derrière notre political correctness ?

Samedi dernier, ma copine et moi regardions la télé sur l’heure du dîner quand nous sommes tombés sur une reprise de l’émission Tout le Monde en Parlait, à Radio-Canada.

L’émission traitait d’un documentaire de l’ONF réalisé par Robert Favreau en 1975, intitulé Le Soleil a pas d’Chance, et qui porte sur le Carnaval de Québec, et plus particulièrement des Duchesses du Carnaval.

Le reportage (signé Caroline Gaudreault et Denis Roberge) nous montrait comment le documentaire de Favreau a choqué, surpris et même blessé des gens à sa sortie, en accusant le Carnaval de sexisme envers les jeunes femmes qui se présentaient au concours de Duchesses.

Plusieurs témoins de l’époque ont participé au reportage, réalisé l’an dernier (si je ne m’abuse). On y retrouve Favreau et sa collaboratrice France Capistran, qui défendent leur documentaire, ainsi que Pierre Villa (président du Carnaval en 1975) et Yves Chabot (qui sélectionnait les duchesses), offrant quant à eux un point de vue bien différent. Quelques anciennes duchesses viennent balancer le tout.

Le reportage s’avère des plus intéressants, surtout si l’on s’intéresse un tant soit peu à la question du féminisme.

Je n’ai pas vu le documentaire de Favreau, mais le reportage m’a donné le goût de le visionner. Apparemment, le film (d’environ 2 h 30) ne comporte aucune narration. Il s’agit simplement d’un exercice d’observation, où les images parlent d’elles-mêmes. On y voit – si je me fie à ce que le reportage télé montrait – de nombreuses scènes où les duchesses sont traitées comme des êtres sans cervelle, des idiotes qu’on parade sans que l’on s’intéresse à ce qu’elles peuvent penser. Certaines tombent d’épuisement dû aux exigences plutôt élevées que demande le rôle de duchesse. Et il est aberrant de voir (et surtout d’entendre), dans les extraits montrés,  les responsables de la sélection des duchesses – surtout Yves Chabot – faire preuve dans leurs propos d’un sexisme et d’une bêtise effarants.

Le documentaire, sorti en plein cœur de l’Année internationale de la Femme, a suscité de nombreux et houleux débats à l’époque, le Carnaval tentant – entre autres – de faire interdire sa distribution, en vain.

L’image des Duchesses a pris un vilain coup à la suite de ce documentaire, et le concours ne fut plus jamais le même, jusqu’à son annulation en 1996.

Aujourd’hui, en 2011, des sondages sont menés pour tenter de jauger l’intérêt du public envers cette compétition. Apparemment, 80 % de la population de Québec serait partante pour remettre sur pied le concours des Duchesses du Carnaval.

Comment justifie-t-on encore ce genre de compétition en 2011? Les Miss World, USA, Univers, les Duchesses ?

Des décennies de féminisme nous ont menés où ? À ça ? Et la question principale que je me pose : pourquoi les femmes continuent-elles de participer à ce genre d’événement dégradant ?

Et autre chose : comment les vieux machos, ceux qui avaient carte blanche avant que le « politically correct » ne prenne le dessus sur la

Robert Favreau

plupart des autres discours, se sentent-ils aujourd’hui ? Alors qu’on les musèle depuis des années, qu’on les sermonne, lorsqu’ils utilisent des expressions racistes, sexistes ou misogynes qui ont longtemps fait partie de leur vocabulaire ? J’imagine que souvent ça doit bouillir à l’intérieur.

Je voyais Pierre Villa dans le reportage qui regardait sur un écran derrière lui un extrait d’entrevue donnée par Robert Favreau en 1975, un jeune Favreau aux cheveux longs et moustache. Et Pierre Villa qui se retourne vers la caméra de Tout le Monde en Parlait et traite Favreau de « granola » et affirme ceci : « […] il y avait à une époque des gens qui avaient des styles qui ne correspondaient pas nécessairement à cette élite montante que nous étions, que nous essayions d’être. »

Ce genre de propos fait peur.

Et je ne me fais pas d’illusions sur le fait qu’une bonne partie de la population, bien que l’on croit naïvement avoir évacué de nombreux préjugés, continue d’entretenir en silence ce genre de pensée. Je n’ai qu’à penser à tout ce que je peux entendre dans mon entourage en termes de propos racistes et sexistes à peine déguisés en blagues pour m’en faire une idée.

L’animateur américain ultraconservateur Glenn Beck a déjà dit : « Political Correctness doesn’t change us, it shuts us up.

Voici un lien pour visionner l’épisode en question de Tout le Monde en Parlait. Cliquez ici.

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon…

29 mars 2011

(Cette semaine, Frédéric Gagnon nous offre une nouvelle.)

On ne s’en sort pas

Je suis l’enfant unique d’une famille de la haute bourgeoisie de Québec – mais j’ai porté mon nom comme une tache maudite.  Jamais mon père, qui pourtant devait tout au sien, ne m’ouvrit de portes ; jamais il ne m’encouragea ni ne me proposa de situation ; jamais il ne me présenta au beau monde de manière avantageuse.  Il me traitait publiquement avec mépris ; je devins la risée de toutes ses connaissances.  Il m’était donc impossible de me trouver un emploi honorable : le néant qui séparait un patronyme illustre de mon abjection sociale me réduisait aux limbes d’une vie déréalisée.

Une nuit de juillet, comme je m’abandonnais à l’amertume dans un bar de la Grande Allée, convaincu de n’être, à trente-cinq ans, qu’un homme pathétiquement inachevé, un éternel bon à rien, du coin de l’œil je la vis venir vers moi.

Myra était une femme comme jamais je n’en avais vu – et je doute que la mort même m’accorde spectacle si fulgurant.  Ses yeux aigue-marine me pénétrèrent comme un soleil d’eau quand elle approcha du comptoir où je buvais depuis plus d’une heure.  C’était une grande femme toute de cuir vêtue, à l’exception d’un jersey noir que l’on devinait sous la veste.  La masse de ses cheveux lisses et sombres tombait sur ses épaules.  Son teint rosé exprimait les nuances de sentiments qui se reflétaient en l’éclat de ses prunelles, et son rire découvrait de parfaites dents blanches qui brillaient tel un bonheur d’enfant qui toujours nous élude.

Bientôt nous engageâmes la conversation.  Entre nous tout était clair et naturel.  Les mots étaient moins des sons que des relais immatériels que traversait le courant d’une profonde sympathie.

En toutes choses dort une âme qui pour s’éveiller attend l’apparition d’une femme magique.  Myra était cette femme, une flamme douce, pourtant ardente, qui tirait de la veule banalité des êtres un monde tout en charmes et fantaisies.  Oui, pendant plus d’une heure ma vie fut un pur chef-d’œuvre.  Puis Myra dit que nous devrions ensemble quitter la ville.  Sur le coup, l’idée m’enchanta, puis une ombre assombrit le cours de mes pensées : j’étais sans le sou.  Sans le sou !  Je sentais vaciller l’univers d’opale qui trouvait en Myra son principe.  Alors une idée me vint, l’idée d’un homme prêt à défendre son salut avec toute la fougue d’un désespoir passé.

***

Myra m’attendait place d’Youville, dans son automobile grise, tandis que je gravissais le long escalier étroit qui menait à ce loft de la côte d’Abraham, rue sans arbres, tout en briques, béton, verre, bitume, où l’on circule de jour comme de nuit.

Une musique assourdissante, une pure cacophonie, venait du logement de Bébé Melançon, pusher que j’avais rencontré chez Luz, un type qui fumait de gros pétards, qui se prenait pour un écrivain.  J’ai dû frapper violemment la porte avant qu’il ne m’ouvre.  Dans l’entrebâillement j’ai vu un petit homme hirsute, torse nu, vêtu d’un jeans, qui ne s’était lavé ni rasé depuis plusieurs jours.

– Quoi ! hurla-t-il.

– Tu ne me reconnais pas ?

– T’es qui donc ?!

Un instant il me dévisagea, puis ses traits se détendirent et il ajouta :

– Ah ! l’ami de Luz.  Attends un peu, j’arrête la musique.

Il s’éloigna sans m’inviter.

Le bruit enfin cessa et il revint à la porte.

– Tu veux quoi ? demanda-t-il.

À mon tour je l’examinai.  L’ampoule du palier éclairait cruellement la peau tavelée de son visage jaunâtre.

– C’était une erreur de venir, dis-je.  Je m’en vais.

Comme il allait refermer la porte, je lui ai balancé une droite au visage.  Il essayait de se relever qu’il recevait déjà mon pied dans la gueule.

Ce Melançon était sonné !  Il devait y avoir un vrai carillon dans sa tête.

D’un coup d’œil j’inspectai cette grande pièce rectangulaire plongée dans la pénombre, vide à l’exception d’un sofa, d’une table basse, d’un lit et d’une chaîne stéréo sur le plancher.  Nous étions bien seuls.

Je me suis approché de la table.  J’y vis un monticule de cocaïne, une pipe à hash, un pot à biscuits, vieillerie jaunasse décorée d’un petit garçon bleu qui pêche à la ligne, accompagné de son chien brun – et un révolver, un .38 à canon court, une vraie petite merveille dont je m’emparai sur le champ.

J’avais déjà constaté que ce Bébé Melançon n’était pas une lumière.  J’ouvris donc la boîte à biscuits.  Un joli magot ! Pas moins de dix mille dollars.  Je me suis laissé tomber sur le sofa.  Il y avait bien une minute que j’admirais la masse de billets froissés quand j’entendis des pas qui s’approchaient.

– Arrête ou je te descends ! criai-je, l’arme dirigée vers le petit homme furieux.

Moins d’un mètre le séparait de la table.  J’ai visé le tibia et Bébé tomba de tout son long en gémissant.  Maintenant il fallait aller jusqu’au bout.  Jamais je n’avais soupçonné la joie sauvage de l’assassin.

– Celle-là, c’est de la part des enfants à qui t’as vendu  ta camelote, dis-je, puis, au bout d’un instant d’une frénétique intensité, je lui ai tiré une balle dans le crâne.

Le sang faisait une très jolie fleur sur le plancher.

Heureusement, le bruit des automobiles avait dû couvrir celui des coups de feu.

J’ai quitté le loft, la boîte dans les mains et le révolver sous le veston.  « Pas un dégonflé.  Je ne suis pas un dégonflé », pensais-je.  Voilà ce que toute ma vie j’aurais voulu dire à mon père.

***

Bientôt nous quittâmes la ville.

Le bolide crevait la nuit alcaloïde que traversaient des spectres phosphorescents, figures abstraites, étrangement suggestives, échos conjugués de la pleine lune et des lumières de lointains villages que nous apercevions aux flancs des collines.

Sans effort Myra dirigeait le véhicule sur cette sinueuse route régionale qui m’était inconnue.  Parfois je me tournais vers elle et lui trouvais un charme troublant.  À cette candeur, qui dans le bar m’avait émerveillé, succédait l’expression d’une beauté cruelle que révélaient un certain sourire, un certain éclat du regard – et la part la plus obscure de mon être s’animait au contact de son double féminin.

J’étais parfaitement contenté.  J’avais la femme, le fric et sous la ceinture un révolver froid et rigide comme un sexe de zombie.

Au bout d’une heure, peut-être deux, je ne sais trop combien de temps, nous vîmes un improbable motel.  Myra gara l’automobile devant une fenêtre illuminée.  Elle me dit de l’attendre et se rendit à la réception, puis elle revint avec une clé et nous conduisit à notre porte.

Dans la chambre, elle eut à peine le temps d’ouvrir la lumière du plafonnier que je la serrais contre moi.  J’enfouis mon visage au creux de sa nuque.  L’odeur de sa chevelure était chaude comme son corps qui brûlait contre le mien.  Enfin je découvrais cette sécurité, cette certitude d’exister qui m’avaient toujours fait défaut.

Légèrement elle me repoussa pour écarter les pans de mon veston.

– T’es un vrai caïd, dit-elle en regardant la crosse du .38.

Elle retira l’arme de mon pantalon.  Je croyais qu’elle amorçait un jeu qui n’ajouterait qu’à l’extase, mais, après avoir fait quelques pas à reculons, elle braqua l’arme sur moi, son visage parfaitement inexpressif.

– Je vais te tuer, dit-elle froidement.

– Ça va, j’ai peur, dis-je d’un air faussement détendu, mais au fond je savais bien que tout avait basculé, et je le sentais d’autant mieux que ma vie n’avait été qu’une sale garce qui me trompait sans arrêt.

– Tu es un lâche et tu vas mourir.

– Dis-moi que c’est une blague…

– Je suis tout à fait sérieuse.

– Mais pourquoi?

– Je suis ton âme.  Je suis l’âme que tu as expirée dans la nuit de ton éternelle faiblesse, et je vais te tuer

– Mais tu es si belle.  Tellement belle !

– J’ai la beauté de la mort.

– Mais…  Mais je t’aime, Myra.

Un moment elle m’examina, toujours aussi froide, puis elle appuya sur la détente.  Le projectile m’atteignit en plein ventre.  Je m’écroulai.  L’atroce douleur provoquait d’étranges, d’ineptes convulsions.  Par un effort désespéré, je parvins à lever une main tremblante vers cette femme mystérieuse.

« Adieu », dit Myra, puis elle me jeta un regard amusé, hautain, et m’abandonna.

Au bout de mon sang, après des heures d’agonie (une éternité !), j’ai fini par mourir.  J’ai sombré dans la Nuit essentielle dont mon existence dérisoire n’avait été qu’une ombre.

3-4 juin 2004

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique de Québec… par Jean-Marc Ouellet

5 février 2011

Ruminations festives…

Carnaval, Mardi gras, Carnaval! À Québec, c’est tout un festival… Vous connaissez peut-être la chanson, presque aussi célèbre que le Bonhomme lui-même. Québec est en fête, comme à chaque année depuis 58 ans. Jusqu’au 13 février. Avec ses lumières, ses sculptures sur neige, ses spectacles, ses concours, ses activités grand public, et bien sûr, son caribou. Pas celui à quatre pattes et un panache. Non. Celui qu’on boit et qui rend joyeux.

Carnaval, Mardi gras, festival. Deux mots et un duo de mots pour une fête. Expriment-ils vraiment la même chose?

Monsieur Larousse nous aidera peut-être. Voici les définitions qu’il nous offre :

Carnaval : 1. Temps de réjouissances profanes depuis l’Épiphanie jusqu’au mercredi des Cendres. 2. Ces réjouissances elles-mêmes. 3. Mannequin grotesque personnifiant le carnaval, enterré ou brûlé le mercredi des Cendres.

Festival : Série périodique de manifestations artistiques appartenant à un genre donné et se déroulant habituellement dans un endroit précis.

Mardi gras : Dernier jour avant le dernier jour du carême. (Rien sur la fête!)

Déçu du résultat et assoiffé de connaissances, je consulte mon Petit Robert de poche :

Carnaval : 1. Période de réjouissances précédant le carême. 2. Divertissements publics (bals, défilés…) de cette période.

Festival : Grande manifestation musicale.

Mardi gras : Dernier jour du carnaval.

J’ai l’impression de tourner en rond. Et surtout, une envie irrépressible m’envahit. Celle de me procurer le vrai gros Petit Robert. Je délaisse donc le papier et consulte Wikipédia.

Carnaval : Lié généralement à la fête chrétienne de Mardi gras. Et plus loin : On fait dériver le mot carnaval de carne (pour caro, chair) et levare, enlever, parce que l’on mange beaucoup de chair pendant le Carnaval pour se dédommager de l’abstinence imposée pendant le Carême.

Festival : Manifestation à caractère festif, organisée à époque fixe (annuellement, le plus souvent) autour d’une activité liée au spectacle, aux arts, aux loisirs, etc., et susceptible de durer plusieurs jours.

Mardi gras : Période festive chrétienne qui marque, en apothéose, la fin de la « semaine des sept jours gras » autrefois appelés jours charnels. Cette période pendant laquelle on festoyait précède le mercredi des Cendres marquant le début du Carême.

Donc, en résumé, un festival est lié à un thème particulier − comme c’est le cas pour le festival du film, ou de la patate –. Il est organisé et célébré à horaire fixe, et ce, à tout moment dans l’année. Le carnaval, lui, est une fête organisée dans la période du Mardi gras, fête religieuse, anciennement importante. Wikipédia en dénombre 145. Eh oui, 145. Désolé, monsieur Labeaume. Pas seulement Québec. Et pas seulement Rio, Venise…

Consolons-nous. Le plus important carnaval d’hiver au monde, c’est à Québec qu’il se déroule. On aurait pu l’appeler Festival de la neige, comme à Sapporo, au Japon. Il en tombe assez pour cela. Du moins, d’habitude. Et il revient à temps fixe, chaque année, et pas toujours juste avant le Mardi gras. Alors…?

Pourquoi tout compliquer? Les défilés de Notre Carnaval abondent en monstres et en guignols qui nous font peur, et bien rire. Alors, amusons-nous! Ajustons tuques, manteaux et ceintures fléchées. Mangeons bien, buvons — avec modération, bien sûr —, et rions ensemble. Oublions querelles et tracas. Car la fête terminée, la vie reprendra sa douce et rassurante normalité, avec ses propres démons… Jusqu’à la prochaine fois.

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira bientôt aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Éphémérides… Jean Duval, premier pendu de Nouvelle-France…

5 juillet 2010

Début  juillet 1608, fondation de Québec et première pendaison connue en Nouvelle-France…

Quatrième voyage ( Honfleur–Québec : 1608-09). On confère à Cham­plain le titre de lieutenant de l’expédition au Saint-Laurent et à Dupont-Gravé la responsabilité de la traite des fourrures. De Poutrincourt s’étant vu adjuger Port-Royal, Champlain tourne ses desseins vers la Grande-Rivière de Canada.

Le 7 avril 1608, le pilote malouin Dupont-Gravé lève l’ancre à Honfleur sur le Lièvre et le lieutenant Champlain sur le Don-de-Dieu, le 13 du même mois. Tadoussac, à l’époque, est le terminus de la navigation transatlantique, le port d’attache et de ralliement des vaisseaux d’Europe : car, en amont du fleuve, la navigation semble périlleuse. Ayant mouillé l’ancre, Dupont-Gravé fut forcé, en vertu de son privilège royal, d’engager la lutte contre le capitaine basque Darache, qui l’avait devancé au trafic avec les autochtones. Champlain survient le 3 juin et ménage un prompt accommodement. Aussitôt, il apprête deux barques pour transporter à Québec une partie du matériel d’installation. Auparavant, il remonte de nouveau le Saguenay et recueille, auprès des premiers habitants du pays, de vagues informations relatives à l’hinterland : lac Saint-Jean et ses tributaires, rivières et lacs septentrionaux, baie du Nord…

Le 3 juillet (on ne s’entend pas sur la date exacte…  nous avons vu 30 juin et 5 juillet…), il entre dans la rade de Québec et cargue ses voiles au pied du promontoire. « Il ne peut, écrit-il, trouver d’endroit plus commode, ni mieux situé, que la pointe de Québec, ainsi appelée des Sauvages, et remplie de noyers. » Sans tarder, trente ouvriers et artisans, parmi lesquel Jean Duval, La Taille, Antoine Natel, les jeunes Nicolas Marsolet et Etienne Brûlé, le chirurgien Bonherme, entament la forêt, creusent caves et fossés. Entre temps, une partie de l’équipage transporte, de Tadoussac à Québec, vivres et munitions, ustensiles et meubles. Le Don-de-Dieu ne montera donc jamais le fleuve jusqu’à l’habitation. Par malheur, à l’intérieur de ce groupe, on fomente un complot contre la vie de Champlain. Cinq artisans auraient rêvé de s’enrichir en assassinant le lieutenant pour ensuite livrer aux Basques de Tadoussac tout le matériel de l’installation. Mais Natel, l’un des conjurés, pris de remords, dévoile la conspiration au capitaine Têtu qui la révèle à Champlain. Aussitôt arrêtés, les coupables font des aveux : un conseil instruit le procès et condamne à mort Jean Duval.  Pendu et décapité, on fichera sa tête au haut d’un piquet, sur l’habitation de Champlain. Ses complices seront mis aux fers ; on les graciera ultérieurement. (Tiré en partie de Louis-Marie Le Jeune, o.m.i, Dictionnaire, 1931.)

http://maykan.wordpress.com/


Adrien Arcand, Fürher… Notes de lecture…

23 avril 2010

Adrien Arcand, Führer canadien, un ouvrage important de Jean-François Nadeau, publié chez Lux Éditeur…

Il y a des pans de nos vies personnelles que nous préférons dans l’ombre ou la pénombre.  Il semble en être de même des collectivités humaines.

La période 1930–1960 est encore suffisamment proche de nous pour que nous souhaitions l’oublier ou que nous souhaitions nous en souvenir à travers les déformations de la propagande antifasciste ou antibolchévique.  Peu ont pénétré (sauf Esther Delisle) dans les régions sulfureuses des sympathisants québécois ou canadiens  pro-nazis ou pro-fascistes de cette période troublée : trop de survivants ou de proches de survivants pensent avoir encore quelque chose à perdre par l’intrusion de la lumière.  Arcand a été le propagandiste principal et le plus radical de l’antisémitisme et de la haine de la démocratie dans nos murs, mais nombre de personnes connues (dont des politiques) auraient été influencées par lui, l’auraient aidé, supporté, aussi bien après-guerre qu’avant et pendant le conflit 1939-1945.  Une galerie de personnages qui impressionnent.  On y voit défiler le ministre unioniste Rémi Paul, Yves Gabias, Gérard Lanctôt, père de Jacques, Réal Caouette, Raymond Barbeau, Maurice Duplessis, Gérald Martineau… Je m’arrête : la liste est longue.  Mais je ne peux m’empêcher de vous offrir le nom de celui qui publiquement a pris la défense d’Arcand par un article dans le journal Notre Temps, en février 1948 : Pierre E. Trudeau !

À lire par tous ceux qui aiment l’histoire et les dessous de la politique québécoise.

Un reproche : Nadeau colle beaucoup au quantitatif (nombre de membres du PUNC recensés par la GRC, entre autres) pour évaluer le poids réel des idées fascisantes.  C’est sous-estimer la popularité dont jouissaient Salazar et Franco auprès de la bourgeoisie libérale, des travailleurs et d’une bonne partie du clergé québécois.  Dans mon enfance, j’ai vu plusieurs photos de ces deux dictateurs dans des résidences privées et même dans des bureaux.  Néanmoins, il s’agit d’un ouvrage important qui ouvre à une meilleure connaissance de notre peuple ou nation, je ne sais plus que dire.

NB : J-F Nadeau a également publié des biographies de Bourgault, Duplessis et Rumilly.

http://maykan.wordpress.com/


Faits non divers… Un oiseau dans le noir et le froid du Salon…

24 février 2010

Cokatiel et Salon…

Il y a de ces souvenirs, de ces images qui nous reviennent souvent et semblent porter signification.  Pourtant, ils ne se raccrochent en rien à quelque chose de très tragique ou d’extraordinaire.

Hier, je me demandais si j’irais ou non au Salon du Livre de Québec en avril.  Et m’est revenu en mémoire cet oiseau auquel je rêve souvent.  C’était en avril de l’année dernière.  Nous prenions l’apéro vers 18 h, dans notre chambre, au septième ou huitième étage du Delta.  La vue sur le bassin Louise et la basse-ville y est magnifique.  Soudain, Lucie m’a dit : « Regarde donc le drôle d’oiseau. »  Un volatille  à tête d’un jaune éclatant, une huppe bien dessinée, tache orange sous l’œil, plastron et ailes grisâtres, de petits yeux vifs et noirs.  Taille un peu plus réduite que celle  d’un cardinal.  Exotique en grand.  Il nous apparaissait perdu, et perdu il était.  Animal domestique, ce cokatiel, originaire de l’Australie centrale, a la réputation de s’enfuir et de se perdre dans la nature.  Il faisait un vent fort et froid.  Je ne donnais pas cher de sa peau.  Il arpentait le rebord de la fenêtre, semblait vouloir entrer.  Mais comme me disait un garçon d’étage : « Ces fenêtres-là sont faites pour regarder dehors, pas pour s’ouvrir à la visite. »

Que faire ?  Téléphoner à la SPCA ?  Aux pompiers ?  Tout de même !  Grimper à cette hauteur pour ensuite voir l’oiseau s’envoler…  Nous avons pris des photos.

À mon presque soulagement, il est parti.

Cette nuit-là, je me suis levé plusieurs fois, pour sonder le noir où brillaient les lumières de la ville.  Je me demandais si, en Australie centrale, les nuits sont froides.  S’il n’était pas retourné dans sa cage dorée, si, si, si…  Depuis ce jour, le Salon de Québec et le cokatiel ne font qu’un dans mon armoire à souvenirs qui grince.


Propos sur l’oubli de soi… Québécois ? Rien !

12 décembre 2009

EXTRAITS DE PROPOS SUR L’OUBLI DE SOI (à paraître)

Au Québec, les nouveaux venus, s’ils sont de religion ou culture différentes — c’est-à-dire s’ils ont des façons autres de se rappeler qui ils sont —, ont droit à leurs différences, que cette différence s’exprime par le kirpan, la kippa, le foulard   ou toutes formes de manifestation — et le libéral en moi s’en réjouit.  Officiellement ou officieusement, il n’y a que les Québécois de souche qui ne peuvent être quelque chose et l’exprimer.  Ils ne peuvent qu’être rien.  Et ce Rien nous étouffe.

*

Notre personnalité apparente ?  Voilà ce que nous transportons, nommons moi et montrons aux autres comme étant soi : une masse de tissus cicatriciels ; elle forme coquille et nous suit, plus ou moins cohérente dans ses infirmités, de l’enfance à la tombe.

*

Que ou qui sommes-nous ?

Imaginez une sphère de lumière ou un diamant lumineux, pointes à la verticale.  Un rayon pâle en jaillit et pénètre une zone d’ombre où sa luminosité se tamise.  Ce rayon a pouvoir de réflexion et un fort besoin de s’identifier, se projeter.  Sans cesse, il se répète : « Je suis ce que je perçois ». Bientôt, il développera des aperçus généraux sur l’ombre, pour en arriver à se prouver la seule existence de l’ombre, et il se niera toute autre origine ou destination que l’ombre, et il souffrira d’une solitude et d’un manque que la présence d’autres rayons ternes comme lui n’arrivera pas à combler.  Ni les modes d’être au monde sans transcendance que les autres rayons et lui auront tenté, dans l’absurde, d’élaborer.

Jusqu’à ce que, par effort de conscientisation ou par révélation, il se ressouvienne soudain de sa source et réalise l’immensité de son être, de ce qu’il est.

Voilà ce que nous sommes, le fragment (ego) d’un diamant de lumière (soi), identifié à l’ombre qui l’entoure et coupé de son être originel.  Et nous nous sommes voulus rétrécis de la sorte.  C’est ce que nous avons probablement choisi.


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