Dires et redires…

19 février 2012

La Beauté (2)…

Aurobindo

Il existe des paliers qualitatifs aux manifestations de la beauté. Des paliers qui expriment leur potentiel de durée. Il y a des manifestations de la beauté qui durent plus que d’autres, impressionnent positivement plus que d’autres. Notre personne est une grande roue. Plus nous nous avançons vers notre centre, plus nous nous approchons de notre moyeu divin par cette voie royale qui conduit au supramental en soi, plus le temps s’absente, plus tout ralentit. Plus la manifestation de la beauté que nous sommes à élaborer ressemble à notre principe directeur ou en découle, plus elle durera, plus elle influera sur le cours des choses, plus elle fleurera l’éternité. D’autre part, plus la manifestation se situe à un niveau de temporalité aiguë, plus le temps la charroiera avec hâte hors des consciences individuelles et de la conscience collective.

(Propos pour Jacob)

*

Une autre des caractéristiques de la beauté est d’être inépuisable. Chacun peut y puiser, en user et en abuser sans en priver ses voisins.

(Propos pour Jacob)

*

La beauté est la voie royale vers l’accomplissement éthique pour les individus et elle est la principale force d’attraction qui inspire l’effort humain vers le parachèvement de l’humanité.

(Propos pour Jacob)

*

En toute justice, je me dois de rectifier un peu mon tir (et mon dire) : lorsqu’il abandonne la corsetterie pour parler peinture, Mallarmé devient sublime. Il adore les impressionnistes et sait défendre la beauté contre les utilitaristes de tous crins : décorateurs et moralistes. La beauté n’a pas à s’excuser de son apparente inutilité. Elle est. On l’aime. C’est là sa seule justification. Répond-elle à un besoin ? Sans doute, sinon elle n’existerait pas. À condition d’accoler à cette notion de besoin une dimension spirituelle.

(Le chien de Dieu)

*

La beauté ne prêche ni la morale sociale ni la morale individuelle. Si elle atteint des buts éthiques, c’est indirectement : en orientant l’humain vers une plus grande conscience de soi et du monde, en poussant à l’individuation celui qui sait la percevoir.

(Le chien de Dieu)

*

Elle [Susan Sontag] me fascine et m’énerve. Si on en croit son argumentation contre Leni Riefenstahl, tout ouvrage qui glorifierait la beauté, la force, la réussite et le triomphe de la volonté serait d’inspiration fasciste. Si les fascismes ont le monopole des vertus et esthétiques positives, eh bien, je suis fasciste ! Le courage et la volonté n’existaient pas chez les républicains espagnols ? Chez les barbudos de Fidel ? Le triomphe final des Lumières et de l’Humanité que chante la Neuvième de Beethoven serait aussi fasciste ? Le vieil homme et la mer, d’Hemingway ? Sontag désigne explicitement comme œuvres fascistes Fantasia de Walt Disney et 2001 : l’odyssée de l’espace de Kubrick… Le gauchisme salonnard sombre parfois dans un crétinisme qui frôle l’absolu.

(Le chien de Dieu)

*

Hier, coucher de soleil ordinaire du lieu – c’est-à-dire hors de l’ordinaire). Sur le quai, des jeunes, des vieux, des chiens… Dans un silence religieux, d’église. Frémissements sacrés. Le soleil est descendu rapidement, puis les gens se sont retirés, un à un. Comme chargés de sens pour la nuit. Liturgie d’avant tout temple, toute cathédrale. Toutes ces femmes et tous ces hommes, sur le quai, étaient meilleurs en ce moment précis de crépuscule qu’ils ne le sont (ou le montrent) dans leur quotidien. Nécessité de la transcendance pour résider dans cette partie de soi-même où on excelle à être soi. Lorsqu’on s’en éloigne, on devient moins généreux, moins aimant, fermé à la beauté du monde et prompt à la bêtise méchante, car en rupture avec soi.

(Le chien de Dieu)


Dires et redires… sur la Beauté…

12 février 2012

La Beauté…

Puis ils observent le monde, plus ils le trouvent beau.  Et ce monde même exige ce regard, les a créés pour ce regard, pour célébrer la beauté, adhérer à la volonté du monde.

(Chants d’août, Éd. Triptyque)

*

Le monde attend nos regards alors, se languit de nos admirations.  Le monde les exige.  Le monde en a soif — sans nos regards amarrés à sa beauté, le monde gîterait,  approximatif, au sein d’un cosmos distendu, insatisfait, avide, affamé des enfantements de nos regards.

(Chants d’août, Éd. Triptyque)

*

Nous le savons : la beauté édifie les déserts.

(Ces oiseaux de mémoire, Éd. Loup de Gouttière)

*

La beauté, cette liberté dans la nostalgie ; cette douleur que nous cause la proximité du lointain, selon Heidegger.

(Propos pour Jacob, Éd. Grenouille Bleue)

*

La source de la beauté est en nous, au cœur de cette fontaine qui y gîte, reproduit et reflète la Fontaine ou la Source première. Tout est dans l’esprit d’abord. Ces manifestations, ces objets que nous découvrons beaux, qui nous apportent des émotions esthétiques, ne sont que des occasions de nous reconnaître et de nous mieux connaître. Les arts sont les enfants de cette soif innée chez l’humain, de cette tendance à rechercher, à reproduire et à créer de la beauté, et simultanément du sens. Si j’osais la définir, j’écrirais que la beauté est un ensemble de phénomènes qui plaisent et rehaussent — plaisir et rehaussement que l’on ne saurait expliquer, sauf par analogies.

(Propos pour Jacob, Éd. Grenouille Bleue)

*

Lorsque j’étais gamin, on faisait beaucoup de musique à la maison. Pianistes, chanteurs et violonistes s’y donnaient rendez-vous, surtout les soirs d’été. Un voisin, octogénaire et analphabète, traversait la route et s’installait sur un banc, sous la véranda. Il écoutait et pleurait. Mes tantes et mon grand-père l’invitaient à entrer. Avec obstination, il refusait.

Il n’aurait pu nommer aucun des musiciens que l’on interprétait, encore moins lire ou écrire leur nom. Mais quelque chose, au plus profond de lui, le poussait vers les mélodies et les chants, et il s’approchait, fasciné, comme le scarabée d’or par la lueur du lampadaire en juin. Il y avait pressenti et y goûtait une nourriture riche, essentielle pour cette partie de son être que les aliments de la table ne pouvaient contenter. Une nécessité confuse, mais impérieuse, l’attirait jusqu’à ce banc inconfortable.

Ce n’était pas un érudit, mais il jouissait d’une culture intérieure et silencieuse que beaucoup du salon auraient pu lui envier. De la beauté et de l’ailleurs, il avait la nostalgie. Il avait le sentiment confus de toucher, par l’œuvre, à un ordre d’expérience qui n’est pas celui du reste de nos vies[1].

C’est par la reconnaissance de la beauté et le rendu de la beauté, Jacob, que l’humain prend métaphysiquement conscience de la fragile, mais infrangible liberté qui est sienne. La beauté perçue ou créée focalise autour d’elle tout ce que l’homme ou la femme aurait pu être, est et pourrait devenir. Elle est la preuve que le vide intérieur de chacun est plein. Elle est l’assurance que nous sommes plus que nos vies, pour évoquer le poète Yvon Leblond.

 (Propos pour Jacob)


[1] Henri Godard, L’expérience existentielle de l’art, Gallimard, 2004.


Propos pour Jacob d’Alain Gagnon remporte le Prix…

22 septembre 2011

Pour son essai Propos pour Jacob, Alain Gagnon remporte le Prix Intérêt général du Salon du Livre–SLSJ…

Ci-dessous le communiqué du Salon et les commentaires du jury :

Saguenay, le 21 septembre 2011 – Toute l’équipe du Salon du livre dévoile aujourd’hui le lauréat du Prix Intérêt général 2011 du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Après délibérations sur les œuvres admissibles au Prix littéraire Intérêt général, le jury a retenu comme lauréat Alain Gagnon avec Propos pour Jacob, essai publié aux Éditions de La Grenouillère.

Commentaires du jury :

« Énoncées dans une langue étoffée et exquise, les pensées philosophiques d’Alain Gagnon foisonnent de références et de questionnements qui stimulent la conscience. Sous forme de lègue à son petit-fils, l’auteur conçoit son livre comme un héritage intellectuel et humain. Il réfléchit à des sujets qui le dépassent et l’interpellent : les religions, les mythes, l’origine de l’espèce humaine, l’éthique, la beauté, le pluriel et la destinée. Prenantes et captivantes, ses observations visent la transcendance. Ses remarques rigoureuses, puisées à la source du savoir universel, exhortent les lecteurs à la même rigueur. Les notions abordées sont partagées de façon à éveiller l’esprit critique. On devine la volonté d’outrepasser les évidences trompeuses, les présupposés, les mirages de l’esprit et les préceptes qui sont offerts aux gens comme des dogmes. Ce livre gagne à être lu et relu pour bien en intégrer la signification et la portée. Il s’agit d’un essai profond qui mérite d’être passé au crible, surligné, annoté. Propos pour Jacob bouscule, déstabilise et modifie les paysages intérieurs pour façonner une géographie idéologique aux frontières élargies. »

 Ne manquez pas d’assister à la soirée de remise des prix qui aura lieu le jeudi 29 septembre 2011, lors de la Cérémonie d’ouverture officielle de la 47e édition du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Les lauréats du Prix Découverte et du Prix des Lecteurs y seront dévoilés.

Ce qu’écrivait Yvon Paré du même essai dans le Progrès-Dimanche du 21 mars 2010 :

Alain Gagnon se confie à son petit-fils

Voilà un livre qui ressasse beaucoup plus de questions qu’il ne fournit de certitudes. Il est plutôt rare qu’un contemporain tente de tisser des liens entre la pensée de maintenant et des réflexions qui ont porté la civilisation occidentale.Alain Gagnon est de cette race de jongleurs qui restent fidèles à eux-mêmes sans se soucier des modes et des croyances. C’est rassurant, pour ne pas dire nécessaire de pouvoir lire ce genre d’ouvrage qu’on ne retrouvera certainement pas dans le palmarès des ventes. Il ne sera pas non plus l’un des invités de «Tout le monde en parle». Les écrits de cet écrivain sont là pour durer et résister à l’éphémère. Le genre de livre qui peut vous accompagner pendant toute une vie.
Testament
Alain Gagnon, dans «Propos pour Jakob», dans une sorte de testament intellectuel, lègue à son petit-fils ce qu’il a de plus précieux. Avec trente-quatre publications, cet écrivain est riche de mots et de phrases. Ici, il s’attarde à des questionnements qui ont marqué sa vie de lecteur et d’écrivain.
«À ma mort, je ne te laisserai rien ou si peu. Je serai pauvre. Par paresse, manque de discipline, insouciance et aptitude aux plaisirs, mes comptes en banque seront vides ou presque. Cet ouvrage te tiendra lieu de legs. Ne sois pas trop déçu. Je t’ai aimé comme personne, et j’espère me faire pardonner en t’offrant ce qui m’est le plus cher : sur quelques pages, ces intuitions puisées dans l’héritage commun et en moi-même, parfois. Si tu en tires quelque profit, je serai moins mort, et tu seras peut-être un peu plus vivant.» (p.9)
L’entreprise s’avère noble et intéressante. Le lecteur trouvera peut-être pourquoi cet écrivain a tant écrit, exploré l’essai, la poésie, le roman et le récit.
Les lectures
Des sujets, des questions ont suivi Alain Gagnon sans qu’il ne trouve de réponses définitives.
«Je tenterai d’expliquer ce qui toujours me dépasse. Je le saisis pleinement. Je ne me sous-estime pas, mais je connais l’ampleur du sujet, tout comme celle de mes insuffisances. Je m’avancerai donc à tâtons, à pas prudents de loup…» (p.9)
Qu’est-ce qui hante l’écrivain, l’homme, le père et le grand-père ? On pourrait résumer simplement : qui sommes-nous, pourquoi vivons-nous et où allons-nous ? Est-ce que la vie a un sens et où se situe l’homme dans cet univers affolant?
L’écrivain n’est pas de ceux qui se forcent à assister aux rituels et aux cérémonies liturgiques même s’il est croyant. Il parle plutôt d’une forme d’immanence, de Dieu qui est la source et l’aboutissement de tout. Certain de rien, il fait le pari de croire.
«À mon avis, le seul fait que l’humain soit en quête d’un univers plus éthique, prouve une source de l’éthique (Dieu) ; tout comme le seul fait que l’humain souhaite l’immortalité, incline à croire à sa propre immortalité, présente ou future. Il ne saurait désirer ce qu’il ne peut atteindre, comme individu ou espèce.» (p. 24)
Ces conclusions sembleront bien minces à l’athée ou à l’irréductible sceptique.
Les maîtres
Alain Gagnon revient à des penseurs qui l’ont accompagné toute sa vie. Marc-Aurèle entre autres.
«J’ai privilégié l’empereur, non pour m’attirer ses faveurs, il est mort ; mais plutôt parce que j’aime sa concision et, surtout, j’ai entretenu avec lui de longues fréquentations. Il n’a jamais quitté mon chevet. J’ai en main son ouvrage « Pensées pour moi-même » dans une traduction de Meunier, acheté la première année de mon mariage avec ta grand-mère. J’étais encore étudiant.» (p.31)
Il y a plusieurs de ces magisters qui l’accompagnent depuis toujours. Maître Eckhart, François Villon, Aurobindo, Teilhard de Chardin et bien d’autres. Il ne manque pas non plus de secouer certains de ses ouvrages : «Lélie ou la vie horizontale», «Thomas K» et «Kassauan». On retrouve là la fibre qui porte l’entreprise d’écriture riche et diversifiée de cet écrivain. Il se fait compagnon de Jean Désy qui s’attarde aux mêmes questions dans «Âme, foi et poésie». La réflexion d’un homme qui sent le besoin de regarder derrière lui pour mieux entreprendre le reste de la traversée.
«Propos pour Jakob » d’Alain Gagnon est publié à la Grenouille bleue.
Source : http://yvonpare.blogspot.com/

L’écrivaine Dominique Blondeau commente Propos pour Jacob d’Alain Gagnon…

30 mars 2010

Croire en Dieu sans aucun doute *** 1/2

Que dire des nouvelles mondiales qui prennent possession du peu de temps dont nous disposons. Les journaux et la télé nous informent du pire ; rarement, le bien auquel contribuent des hommes et des femmes ne fait l’objet d’une mention spéciale. Est-ce utile de nous rebattre les oreilles des méfaits de nos semblables ? Depuis longtemps, grandes et petites guerres se perpétuent sans que nous en tirions une leçon. Dieu nous aurait-il oubliés ? Allons voir ce qu’il en est dans l’essai d’Alain Gagnon, Propos pour Jacob.

 

Dominique Blondeau

 

En introduction, un narrateur confie à son petit-fils ce qu’il lui léguera à sa mort : des réflexions personnelles, des questionnements spirituels traitant de l’existence de Dieu. Ce même narrateur prévient Jacob qu’il s’avancera « à pas prudents de loup » dans « l’ampleur du sujet » qu’il prétend connaître. Celui du monde tel qu’il est, mais aussi dans l’univers d’un dieu qui sommeillerait en nous, soit le sacré qui nous différencie du règne minéral, végétal, animal. Tout d’abord, Alain Gagnon affirme que l’Esprit est « un, sans temps ni lieu. » Impérieux, il souffle, se réverbère au centre de toutes les philosophies. Dépourvues de cet esprit universel, nombre d’œuvres auraient avorté : poésie, littérature, peinture, architecture, la nature s’appliquant à nous démontrer la perfection de la fleur la plus humble. Faut-il responsabiliser Dieu d’un semblable et grandiose dessein ? Ne nourrit-on pas aujourd’hui un brin de lassitude, quand rabâchant à souhait les causes de malheurs superposés les uns sur les autres, nos oreilles et nos yeux se ferment ? Dieu n’est-il pas désespéré de devoir tout reconstruire, contemplant le monde usé plutôt qu’existant mal, comme le suggère l’auteur.

 

On admire Alain Gagnon d’attester sans faillir l’existence de Dieu. Les exemples théoriques ou concrets se multiplient que nous ne pouvons mettre en doute. Pourtant, n’appartient-il pas à chacun d’interpréter ” l’aspiration vers l’infini ” tel un phénomène scientifique, logique et intelligent, une volonté naturelle complexe et moins crédule ? N’est-ce point devenir l’égal de Dieu en se faisant complice de ses créations ? En soi, ne sommes-nous pas des dieux par le fait même de combattre dans un maelström essoufflant une destinée qui nous a été transmise, pour que nous la menions du mieux possible ? Ne sommes-nous pas, à l’image de Dieu, le « Sacakoua » du début de l’univers ? En quoi Dieu et ses créatures ont-ils changé ? Plusieurs mythes nous apprennent que des rebellions se sont produites avant que Dieu entreprenne sa tâche ; on pense aux faux prophètes qui, en leur temps, ont juré être les sauveurs de l’humanité avant que Jésus se sacrifie pour elle. Que de brumes idéalistes et fascinantes suggérées par Alain Gagnon ; tant de légendes préhistoriques sont ancrées dans nos consciences, imprégnant l’innommable en nous, défiant nos peurs, nos forces. Notre conscience propre au règne hominal, celle qui nous est étrangère, peut-elle être gouvernée par des anges ou des démons, exilés que nous sommes dans un « univers auquel nous nous adaptons de par notre nature animale [...] » ? Que penser des atrocités que l’homme a mis sur pied pour exterminer ses frères ? Où intervient le divin cosmique quand il s’agit d’exploiter la misère des innocents, ceux et celles qui ne savent se défendre contre des hommes de mauvaise volonté ? Peut-on demander aux démunis de vaincre la souffrance et la peur pour devenir Dieu ? L’Être divin serait-il sélectif ? Le péché originel nous aurait-il départagés ? Les martyrs s’abandonnant au dogme chrétien — et l’ignorant — lors de spectacles sanguinaires se présentaient-ils déjà comme des hommes nouveaux, une vision béatifique exaltant leur indéfectible croyance ? Le christianisme n’est-il pas né de ces affres, d’un enivrement céleste, répliqueront les irréductibles de la Foi.

 

Propos pour Jacob

 

Le livre, car c’en est un où l’amour du divin l’emporte sur la pauvreté morale, intellectuelle de l’homme, foisonne de références qui ont guidé Alain Gagnon vers des ancrages resplendissants. Nos interrogations tumultueuses sont prises en main par l’auteur, serein et grave. La Joie de croire en Dieu s’avère la force suprême de l’ouvrage, louant « l’homme intérieur » que nous devons chercher au détriment du « vieil homme ». On a aimé que Gagnon multiplie ses approches, citant Nicodème, Paul de Tarse, Maître Eckhart, Sri Aurobindo, l’empereur Marc-Aurèle, définissant ainsi nos diverses consciences à travers des paraboles de Jésus. Mais Dieu est-il accessible à tous, sa parole à Lui se répercutant « par images et impressions [...] » indicibles. Il serait impossible de répertorier les axiomes philosophiques que propose l’auteur, l’œuvre se révélant riche, extrêmement réfléchie. Il suffit de s’acheminer intérieurement vers une éthique embellie d’une « vraie » liberté, ce que recommande l’auteur à son petit-fils. L’humain ne se révèle-t-il pas le véritable sujet et mystère de cet essai érudit, inclassable ?

Pour clore ces éloquents propos, 99 bouts de papier, sous forme d’aphorismes, vagabondent spontanément d’une pensée à une autre. Ils sont là, témoignant d’une angoissante lucidité, nous obligeant parfois à nous interroger sur la nécessité de vivre, de parcourir en trébuchant une courte distance heurtant nos certitudes, nos hésitations. Il n’empêche qu’en fermant ce livre, et malgré la beauté spirituelle du texte, la sincérité absolue de l’auteur, nous ne sommes sûrs de rien, surtout pas de l’existence d’une entité désincarnée, pétrissant, telle la glaise, la chair périssable de l’humain. Le génie de l’homme, selon Nietzsche, n’est-il pas d’être ” humain, trop humain “, donc imparfait. À défaut de croire en Dieu, croyons en la parole persuasive d’Alain Gagnon, lui aussi, trop humain !

 

 

Propos pour Jacob, Alain Gagnon, Les Éditions de la grenouille bleue, Montréal, 2010, 122 pages


Propos pour Jacob (essai) d’Alain Gagnon: une critique d’Yvon Paré

22 mars 2010

Alain Gagnon lègue ses questions à Jacob

Yvon Paré

Yvon Paré

Voilà un livre qui ressasse beaucoup plus de questions qu’il ne fournit de certitudes. Il est plutôt rare qu’un contemporain tente de tisser des liens entre la pensée de maintenant et des réflexions qui ont porté la civilisation occidentale.

Alain Gagnon est de cette race de jongleurs qui restent fidèles à eux-mêmes sans se soucier des modes et des croyances. C’est rassurant, pour ne pas dire nécessaire de pouvoir lire ce genre d’ouvrage qu’on ne retrouvera certainement pas dans le palmarès des ventes. Il ne sera pas non plus l’un des invités de « Tout le monde en parle ». Ce sont des écrits qui sont là pour durer et qui résistent à l’éphémère. Le genre de livre qui peut vous accompagner pendant toute une vie.

Testament

Alain Gagnon, dans « Propos pour Jacob », s’adresse à son petit-fils. Il lui lègue, dans une sorte de testament intellectuel ce qu’il a de plus précieux. Avec trente-quatre publications, cet écrivain peut être considéré comme riche de mots et de phrases. Il s’attarde à des questionnements qui ont marqué sa vie de lecteur et d’écrivain.

« À ma mort, je ne te laisserai rien ou si peu. Je serai pauvre. Par paresse, manque de discipline, insouciance et aptitude aux plaisirs, mes comptes en banque seront vides ou presque. Cet ouvrage te tiendra lieu de legs. Ne sois pas trop déçu. Je t’ai aimé comme personne, et j’espère me faire pardonner en t’offrant ce qui m’est le plus cher : sur quelques pages, ces intuitions puisées dans l’héritage commun et en moi-même, parfois. Si tu en tires quelque profit, je serai moins mort, et tu seras peut-être un peu plus vivant. » (P. 9)

L’entreprise s’avère noble et intéressante. Le lecteur trouvera peut-être pourquoi cet écrivain a signé autant de livres, exploré l’essai, la poésie, le roman et le récit.

Les lectures

Propos pour Jacob

Des sujets, des questions ont suivi Alain Gagnon sans qu’il ne trouve de réponses définitives.

« Je tenterai d’expliquer ce qui toujours me dépasse. Je le saisis pleinement. Je ne me sous-estime pas, mais je connais l’ampleur du sujet, tout comme celle de mes insuffisances. Je m’avancerai donc à tâtons, à pas prudents de loup… » (P.9)

Qu’est-ce qui hante l’écrivain, l’homme, le père et le grand-père ? On pourrait résumer simplement : qui sommes-nous, pourquoi vivons-nous et où allons-nous ? Est-ce que la vie a un sens, où se situe l’homme dans cet univers immense ?

L’écrivain n’est pas de ceux qui se forcent à assister aux rituels et aux cérémonies liturgiques même s’il est croyant. Il parle plutôt d’une forme d’immanence, de Dieu qui est la source et l’aboutissement de tout. Il n’est certain de rien, mais il fait le pari de croire.

« À mon avis, le seul fait que l’humain soit en quête d’un univers plus éthique, prouve une source de l’éthique (Dieu) ; tout comme le seul fait que l’humain souhaite l’immortalité, incline à croire à sa propre immortalité, présente ou future. Il ne saurait désirer ce qu’il ne peut atteindre, comme individu ou espèce. » (P. 24)

Ces conclusions sembleront bien minces à l’athée ou à l’irréductible sceptique.

L

Les maîtres

Alain Gagnon revient à des penseurs qui l’ont accompagné toute sa vie. Marc-Aurèle entre autres.

« J’ai privilégié l’empereur, non pour m’attirer ses faveurs, il est mort ; mais plutôt parce que j’aime sa concision et, surtout, j’ai entretenu avec lui de longues fréquentations. Il n’a jamais quitté mon chevet. J’ai en main son ouvrage « Pensées pour moi-même » dans une traduction de Meunier, acheté la première année de mon mariage avec ta grand-mère. J’étais encore étudiant. » (P. 31)

Il y a plusieurs de ces magisters qui l’accompagnent depuis toujours. Maître Eckhart, François Villon, Aurobindo, Teilhard de Chardin et bien d’autres. Il ne manque pas non plus de secouer certains de ses ouvrages : « Lélie ou la vie horizontale », « Thomas K » et « Kassauan ». On retrouve là la fibre qui porte l’entreprise d’écriture riche et diversifiée de cet écrivain. Il se fait compagnon de Jean Désy qui s’attarde aux mêmes questions dans « Âme, foi et poésie ». La réflexion d’un homme, d’un écrivain qui sent le besoin de regarder derrière soi pour mieux entreprendre le reste de la traversée.

« Propos pour Jacob » d’Alain Gagnon est publié à la Grenouille bleue.

Yvon Paré, Progrès-Dimanche, 21 mars 2010


Publication de Frankenstein par Mary Shelley…

2 janvier 2010

Dé but 1818,  sortait en librairie l’un des ancêtres de la science-fiction et du fantastique : Frankenstein ou Le Prométhée moderne (Frankenstein or The Modern Prometheus).

Son auteure, Mary Shelley s’est enfuie en 1814 de chez son père, le philosophe anarchiste William Godwin, avec un ami de celui-ci, le poète Percy Bysshe Shelley.  Elle avait seize ans.

C’est en 1816 que naîtra la trame initiale du roman.  Le couple Mary et Percy Shelley résidait avec des amis (dont le poète Byron qui était l’amant de Claire Clairmont, la demi-sœur de Mary) dans une villa sur le bord du lac Léman.  Il y pleuvait comme au Québec l’été dernier.  Byron proposa alors à ses compagnons d’infortune un exercice littéraire : chacun allait écrire une histoire de fantôme. Byron produisit un scénario fragmentaire dont Polidori s’inspirera pour écrire The Vampyre, ce roman à l’origine du genre qui nous donnera Dracula. Percy Shelley écrivit une historiette dont il se désintéressa rapidement.

Mary, quant à elle, se trouva incapable de créer quoi que ce soit. Mais quelques jours plus tard, entre le 10 et le 16 juin 1816,  la lecture du roman Vathek de William Beckford et une bonne dose d’opium suscitèrent chez elle  un cauchemar : elle y eut la vision de « l’étudiant pâle penché sur la chose qu’il avait animée ».

 

Mary Shelley

Le 10 décembre 1816, Harriet, l’épouse de Shelley, enceinte, allait se suicider  après que mari lui eut proposé de vivre en ménage à trois. Le 30 décembre de la même année, le poète Shelley et Mary (qui avaient de la suite dans les idées…) se marieront.  C’est sous ce nouveau nom de Shelley que Mary terminera Frankenstein au printemps 1817. Elle le fera publier anonymement au début de janvier 1818.

Les significations qui se dégagent du roman sont multiples.  Les psychologues des profondeurs, les métaphysiciens, les futurologues et autres bibittes y ont puisé et l’ont interprété allégrement.

L’intrigue nous présente un riche et jeune médecin qui se veut démiurge.  À partir d’un cadavre qu’il ranimera, grâce aux forces de l’éther qu’un orage déchaîne, il créera un humain ou un semblant d’humain.  Rapidement, ce monstre intelligent, mais sans âme, échappera à son concepteur, observera l’humanité, aimera, détestera, commettra des forfaits, et on le pourchassera jusque dans les glaces de l’Arctique.

Ce roman m’a toujours fasciné de par les rapprochements que l’on peut établir entre les souffrances du monstre et celles de l’humain conscient.  Dans Propos pour Jacob (essai – à paraître), j’ai jeté sur le papier, à ce, sujet ces quelques lignes :

«Le monstre de Frankenstein énonce : « Vous vivez et ma puissance est complète. Suivez-moi ; je cherche les glaces éternelles du Nord, où vous souffrirez du froid auquel je suis indifférent. [1] »

« Le monstre se goure. Il ne souffrira pas du froid ; il souffrira de ne pas être né humain. Et c’est une souffrance beaucoup plus terrible pour quiconque a pu entrevoir ce qu’être homme ou femme signifie.

« Mary Shelley nous a enfanté un jumeau d’ombre, un faire-valoir métaphysique, une image cauchemardesque de ce que nous pouvons devenir si nous nous oublions. Ce monstre aux yeux jaunes d’épouvante, qui erre sans boussole dans les déserts durs et glacés de l’Arctique, est assez humain pour souffrir, connaître le désespoir d’une conscience réfléchie, ne pouvoir jouir de la paix euphorique des animaux, mais pas suffisamment humain pour recevoir, au fond de son abîme, l’espoir divin qui console. Solitude absolue d’un être amputé, aliéné, monstrueux, qui aurait dû demeurer fictif, qui n’aurait jamais dû s’évader de l’univers clair-obscur d’un roman gothique, mais que la pensée quantitative triomphante s’apprête à décalquer à des milliards d’exemplaires.

« Demeurons ses jumeaux de lumière. »


[1] Mary Shelley, Frankenstein ou Le Prométhée  moderne, Paris, Les Éditions du Rocher, 1988, p. 229.

 


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