Le moindre des mondes…
Approche-toi des momies. De toute façon elles ne te verront pas. Pose ta main sur leur peau parchemin. Concentre-toi. Au début tu ne sentiras rien, un soupçon peut-être. La peau est fraiche, sèche. Appuie ta main. Sur la poitrine. Tu sens ? Cette palpitation est si légère que tu crois l’avoir imaginée. Elle est là, tapie dans le corps mort.
Qu’aurais-tu fait à leur place ? La même chose, n’en doute jamais. Tu n’as aucune supériorité. Les charmes de la chose auraient agi sur toi aussi. Tu te serais enroulé dans leur confort. Tu aurais même payé drôlement cher pour goûter au plaisir de la vie par le casque.
Approche-toi. Laisse la technologie t’enlacer. On y est tellement bien. Tu remarqueras que le grésillement, désormais, est inaudible. Cela est mieux.
Dehors, dans ce dehors mort, décharné, vidé de tout, les lueurs du crépuscule sont d’autant plus belles que personne ne les regarde. Les vraies merveilles n’ont pas de spectateurs. Et puis, les crépuscules, si tu les voyais dans l’autre vie, si tu les voyais ! Cela est tellement bien fait.
Au début il y avait quelques lacunes : la virtualité était terne. Il s’agissait d’images plates, comme au cinéma, les sensations en plus. Les teintes se sont diversifiées, les
trois dimensions sont arrivées et tout était là, sur un plateau, dans un casque. Les yeux n’y croyaient pas. Les yeux étaient nos cœurs. Affolés, palpitants, ils tressaillaient de joie face au spectacle, comme des enfants devant le sapin gorgé de cadeaux. Nos yeux comme des bambins qu’on leurre avec un vieux mythe. Ils sont tombés dans le panneau sans même avoir mal, le cortège des sens cosmétisant le tout.
Approche. Dehors ils sont momies. Sous la peau ils sont fous.
Tu pleures sans t’en rendre compte. Tu te dis que. Un jour. Peut-être. Peut-être que la révolution sera de retourner à la vraie vie. Il sera trop tard mon ami. Nos cerveaux formatés, nos corps ridiculement inutiles ne supporteront pas le choc d’un retour au naturel. Cela n’est pas triste. Cela « est » seulement, ou du moins essaie d’être.
Les hommes l’ont bien voulu. Les hommes l’ont bien cherché. Tu sais, ils en avaient peut-être marre, à la fin, de n’être que des hommes. Être des momies est plus original, on ne sait plus très bien.
Notice biographique
Clémence Tombereau est née à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans. Elle vit actuellement à Porto, au Portugal. Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/
Publié par Alain Gagnon 
















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