Chants d’août : une critique dans Québec français…

6 mai 2012

PROSES BRÈVES : ALAIN GAGNON, Chants d’août, Triptyque, Montréal, 2011, 82 pages.

Alain Gagnon est un auteur chevronné originaire de Saint-Félicien. Son œuvre abondante lui a valu de nombreuses récompenses et il est considéré comme un écrivain important de la Sagamie-Côte-Nord. L’automne dernier, il signait Chants d’août, un recueil de proses brèves qui reconduit un projet d’écriture plus vaste comprenant Ces oiseaux de mémoire, L’espace de la musique et Les versets du pluriel.

« Ce monde existe pour que les enfants le trouvent beau. Sans leurs regards, le monde existerait mal, et Dieu devrait tout recommencer ». Mais c’est également le regard émerveillé du poète qui transfigure le monde.  La prose incandescente et raffinée de Gagnon nous dessille les yeux sur la magnificence du spectacle de la vie.  « Ce soir, une pluie tiède mène la joie, modère la marche qui relie les réverbères entre les samares de frêne. Nos pieds les foulent sans hâte. » Des mots qui illustrent un désir d’accueillir le meilleur de l’instant.

Ce recueil éclectique reste essentiellement du côté de la nature. Sans tristesse, plutôt imprégnée d’une langueur tranquille, la première partie éponyme réunit sept fragments qui s’insinuent au cœur de l’été qui s’achève.  «  En août se déploient les jaunes de la joie pleine. [...]  Ce mois pose en soi les regrets, comme on pose à la chasse les appeaux. » Puis viennent trois poèmes découpés en versets : ceux des animaux à la cave et au jardin, de la mort banale et triomphante, et de la joie que tempère la pluie. Ils seront suivis d’un récit aérien, Le dire de Trixie, qui raconte l’histoire d’une fillette envoûtée par le spectre qui hante l’île dans laquelle elle a vu le jour. Gagnon se livre ensuite à quelques réflexions sur l’acte d’écrire avant de nous proposer, pour clore son recueil, une adaptation d’un poème de Samuel T. Coleridge : « Le chant du marin sans âge ».

« Il est dans la nature du poème de nager en marge du texte. Il vaut par son appartenance à la marge. Ne lui conviennent ni la grève ni l’abîme. » Gagnon, qui fait son miel de ses pérégrinations non conformistes, assume avec bonheur la liberté de plume qu’il s’octroie.

GINETTE BERNATCHEZ, dans Québec français, printemps 2012.


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

14 avril 2012

Joute céleste à l’Île chienne

L’œil regarde sans trop voir. Des volutes blanchâtres s’effilochent lentement, fumée imperceptible rayant l’azur placide.

Invité par la mer vers laquelle il coule avant de s’y noyer, l’œil se détourne alors. Il délaisse les cieux et la paupière cille, subjuguée de lumière.

Le bleu marine miroite, se casse en mille vaguelettes qui clapotent méticuleusement, ornées çà et là d’une timide crête d’écume. Sur les galets somnolents, l’eau vient et se retire, laissant entendre de drôles d’applaudissements luisants. Un bruit rond qui marie le liquide à la pierre. Un roulis de cailloux.

Rassasié, affligé par la réverbération des rayons sur les ondes, le regard cherche un repos et retourne vers la montagne mate, veloutée, sûr de s’ancrer dans du dur. Les laiteuses traînées se sont métamorphosées.

Les premiers temps, ce ne sont que des chatouillements doux, de ces jeux tendres où l’on se frôle sans oser s’affronter. Des frémissements timides en guise de prémices. Quelques oiseaux téméraires viennent gifler de leurs ailes l’air maintenant épais. Gonflé, le vent s’invite à la joute céleste qu’il compte bien gagner. Indolemment, les montagnes frissonnent et les hostilités sont plus qu’entamées. Les éléments se rangent en ordre de bataille.

Gorgées d’eau et grises désormais, les nuées filandreuses s’accrochent ardemment à la roche, semblent y laisser des plumes, des voilettes chenues.

Les monts déchiquetés, peu à peu, dissipent leurs contours, se nimbent de brouillard, jeunes mariées brunes empesées dans leur voile.

Dans un solide silence les masses vaporeuses s’agglutinent, caracolent pour écraser la terre de leur douceur factice.

Un grondement terrible sonne l’hallali d’un assaut tumultueux. Le silence s’enfuit, rapide vers d’autres horizons.

Les éléments s’assaillent. L’œil abasourdi et l’oreille assourdie se font les spectateurs d’un enfer naturel. Le ciel et la pierre s’entrechoquent sans merci ; chacun vient fracasser son armure sur l’autre.

Nul vainqueur ici.

Ciel, terre et mer s’en retournent dos à dos.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Dires et redires… par Alain Gagnon…

1 avril 2012

Coleridge et Mallarmé…

Une anecdote sur Coleridge. Un jour de rencontre scolaire subventionnée, je fais mention de mon admiration pour ce poète. Le professeur – pour faire l’intéressant ? – se tourne vers moi et énonce : « Il était opiomane. » J’attends la suite. Il se tait et s’attend à ce que je continue mon laïus. Je ne me fâche pas souvent contre mes semblables. Je souris plutôt, reconnaissant chez eux les travers qui sont miens. Ce jour-là fut l’exception. Je me mis à apostropher le prof : « Et Baudelaire ? Ivrogne, érotomane et toxicomane. Et London ? Alcoolique jusqu’à la moelle. Idem pour Hemingway. Et Dostoïevski ? Joueur invétéré… » Et je continuai cette litanie des faiblesses paralittéraires un bon quinze minutes en forçant sur la dépravation des maîtres. Le pauvre type m’implorait presque, tendait les paumes en signe d’apaisement. Les étudiants se tordaient. J’en suis même venu à inclure dans ma péroraison des peintres comme Modigliani et Toulouse-Lautrec… Pourquoi cette rage injustifiée ? Je me le suis souvent demandé. Tentative d’explication : cet empressement bébête et automatique à ânonner sur les travers de personnalité, lorsque l’on mentionne les noms de gens qui ont atteint une certaine notoriété dans les domaines des arts plastiques, du théâtre ou des lettres, m’horripile. A-t-on ce réflexe pour un Prix Nobel de physique ou de mathématiques avec qui il est impossible de tenir une conversation sensée après dix-sept heures parce qu’il est saoul comme la botte ? Pour un économiste de renom pédophile ?  (Le chien de Dieu)

*

Éventail de Mademoiselle Mallarmé

Mallarmé, Écrits sur l’art. Il aurait mieux valu qu’il s’en tienne à la poésie, à son Coup de dés… Lorsque l’on fait de la matière réfléchissant sur elle-même le nec plus ultra de l’art, on en arrive à glorifier les tables, les lampes… et à définir les arts décoratifs comme étant les créateurs de ces objets de la dernière liturgie. Dernier homme de Nietzsche, qui décore les ombrelles des femmes du monde de ses vers et correspond avec les marquises sur les patrons de corsage ! Il se veut – comme artiste – aristocrate. Il n’est souvent que snob, vide et fat. Le gossip lui convient.  (Le chien de Dieu)


Dires et redires… par Alain Gagnon…

18 mars 2012

La Beauté…

Nous, de la tribu aveugle, nous nous sommes cavé un nid à même le temps, et avons voulu y vivre toujours.  Nous l’avons tapissé de rêves, de chimères et de révoltes sublimes et, par la nuit prescrite à toute lumière en nous, avons cru détourner le temps de ses visées mortifères.

Passé les forts alcools, nous avons épié la terre, nous avons observé la mer, puis avancé dans le sang des batailles – où les sables en rafales des simouns révélaient l’informe aux confins ocre des mémoires et de l’avenir.  Nous forgions des alliages de douleurs et de joies, et les nommions beautés que les jours délitent. (Les versets du pluriel)

*

Recueillie dans l’Internet, cette poésie non intentionnelle :

La rosée offre une peau de lait à ces femmes d’Ukraine qui se roulent nues dans l’herbe humide au matin.

(Le chien de Dieu)

*

 

Mercredi, on annonçait un événement astronomique. Une heure après le coucher du soleil, cinq planètes allaient former un alignement avec la lune – c’est du sérieux ! Évidemment, happé par mon vin rouge, j’ai oublié le phénomène. À 21 h, j’ai sorti Boris pour ses besoins vespéraux et j’ai pu voir ce qui restait des fantaisies planétaires. Vénus brillait à l’intérieur du croissant de la lune, comme un point sur un « i », comme un diamant qu’un maharadja négligent et infiniment riche aurait oublié sur un coussin de velours bleu, entre les cornes d’un bijou… Quelle beauté ! Bah ! Je reverrai le phénomène en entier : il se reproduira dans trente-deux  ans… J’en aurai alors quatre-vingt-treize ! Je porterai des lunettes et Boris sera sûrement mort.  (Le chien de Dieu)

*

Cette phrase magnifique tirée de Au cœur du travail poétique[1] : « La tradition est une beauté qui dure en nous, et non un jeu de chaîne qui nous lient. » Et ce vieux poème anglo-saxon (traduit par Ezra Pound ?) dont la franchise et la sève apportent la honte sur ces plaquettes bien léchées ; chosistes, minimalistes ou nombrilistes dont nous encombrons les tablettes des libraires :

Car l’homme qui connaît le destin sans tarder panse le cœur déchiré qu’il a dans sa poitrine - il demande pardon, ne serait-ce que d’avoir pris la parole ; sa seule excuse, c’est que son capitaine et tous ses compagnons de mer sont morts ; certains d’entre eux dévorés par les loups, d’autres arrachés aux falaises par les oiseaux de mer dont ils avaient saccagé l’aire.

Après cela, on se tait.  Ou on arrête d’écrire – au moins quelques minutes.  (Le chien de Dieu)


[1] Au cœur du travail poétique, trad. F. Saurey, L’Herne, Paris, 1980


Appel aux auteures et auteurs de la Francophonie…

14 mars 2012

Les Éditions Le Chat Qui Louche sont toujours à la recherche de bons textes en français.

Si vous avez en tiroir de la prose de fiction (romans, contes, nouvelles, novellas), faites parvenir vos fichiers à la collection Le Chat Perché, qui est sous la responsabilité directe de Dany Tremblay, à l’adresse suivante : lechatquilouche@gmail.com

Pour vos textes de non-fiction  (essais, carnets, mémoires, journaux, aphorismes, fragments), faites parvenir vos fichiers à la collection La Langue de Chat,  qui est  sous la direction éditoriale d’Alain Gagnon, à l’adresse suivante : motpourdire@videotron.ca

S’il s’agit de poésie, sous toutes ses formes, faites parvenir vos fichiers à la collection Le Chat de Poe, également sous la direction éditoriale d’Alain Gagnon, à la même adresse : motpourdire@videotron.ca

Venez nous visiter, connaître nos auteurs et feuilleter notre catalogue : http://www.editionslechatquilouche.com/


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

2 mars 2012

Sous les feuilles

Les arbres dans le parc fêtent l’automne, maquillés de feuilles orange qui se prennent pour de petits soleils. La saison palpite encore un peu, flamboyante, en annonçant l’inéluctable déclin de la nature. Les végétaux sont de feu avant de, lentement, avec pudeur, se dénuder et montrer leur noirceur, si fragiles, si faillibles, si vrais. Tu enviais la nature. Tu enviais les arbres, même s’ils avaient l’air aussi faux que tout le reste. Tu enviais leur indifférence, leur façon de laisser passer le temps et, par là même, de le vaincre éhontément. Tu aurais donné ton âme, ce truc informe, insignifiant, pourri jusqu’à l’os par des lois idiotes, tu aurais donné ça pour être un arbre, même cinq minutes. Mais l’arbre ne veut pas de toi. Pire : il ne veut SURTOUT PAS être toi. Pas fou, l’arbre. Pas maso. Il voit bien, de ses branches, de son tronc, impassible, ce que deviennent les hommes. Il a mieux à faire. Les feuilles mortes sous tes pieds réagissent mollement à ton passage. Tu voudrais être une feuille, même morte. Même laide. Mais la feuille non plus n’est pas complètement folle. Elle préfère mille fois, après avoir vécu de sève et de vent, se faire marcher dessus plutôt que d’être celui qui marche et qui ignore, dans le fond, d’où il vient et où il va.  Envie de t’allonger sur ce matelas, de plonger tout ton être dans cet humus odorant, de t’y noyer. Envie que les autres te marchent dessus en t’ignorant. Et tu crisserais avec tes sœurs, et tu pourrirais avec elles, indifférent à tout. Tu deviendrais l’humus. Tu serais bien, si bien. Si loin de ta lutte, de ta quête, de ces lettres qui te torturent, de ces sourires moches. Tu seras le sol et léger comme l’air. Avec un peu de chance, tu ne seras plus encombré par ton âme. Tu foules les feuilles. Tu humes leur parfum marron. Mais. Tu. Ne. Peux. Te coucher dans les feuilles. Tu. Ne. Peux. Faire. Différemment des autres. Risquer de les surprendre. De les alerter. De les choquer. Un homme, un adulte, aujourd’hui ne se jette pas dans les feuilles. Un homme ne fait pas ça. Il n’est pas végétal. Il est un pauvre bougre et tu es comme cela. Tu t’arrêtes.  Regardes tes pieds. Les feuilles. Tes pieds sur les feuilles, presque rongés par elles. Et les insectes, sûrement, que tu écrases à chaque pas, que tu coupes en plein élan vital. Les insectes qui n’ont pas l’obligation d’afficher cette cicatrice qui se prend pour un sourire. Tu regardes tes pieds sur les feuilles, tes pieds dans les feuilles. Tu essaies de n’être qu’un corps, qu’une paire de pieds.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


En librairie : Chants d’août… Un nouveau recueil d’Alain Gagnon…

29 septembre 2011

Chants d’août ; proses brèves

Ce recueil de poèmes est le prolongement d’une exploration langagière de la mémoire collective, esquissée avec Ces oiseaux de mémoire, et qui s’est poursuivie avec L‘espace de la musique et Les versets du pluriel.  La poésie d’Alain Gagnon se déploie en des proses brèves, ciselées, qui chantent en mode mineur et magnifient le quotidien le plus immédiat.

(Extrait)

 Les limicoles sont amis des rivages.  De l’air, des sols et des eaux vives.  Les pluviers sifflent et trouent les vases.  Leur bec fin pique et fore les sols meubles des grèves.  Puis, ils s’envolent, en harmonie. Leur bande sonore ombre la rive herbeuse où les mères ont posé les enfants d’avril.  

Des langes où ils s’égaient, c’est le vent qui les étonne d’abord. Puis ils observent le monde et le trouvent beau.  Et ce monde même exige ce regard, les a créés pour ce regard, pour célébrer la beauté, adhérer à la volonté du monde.

 Ce monde existe pour que les enfants le trouvent beau. Sans leurs regards, le monde existerait mal, et Dieu devrait tout recommencer.

 

Notice

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction-roman du Salon du Livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean pour Sud (1996) et Thomas K (1998), deux romans parus aux Éditions de la Pleine Lune. À trois autres reprises, il a reçu le Prix poésie du même Salon pour Ces oiseaux de mémoire (Loup de Gouttière, 2003), L‘espace de la musique (Triptyque, 2005) et Les versets du pluriel (Triptyque, 2008). En 2011, il remportera le Prix Intérêt général pour un essai paru aux Éditions de la Grenouille Bleue : Propos pour Jacob. Depuis 2009, il gère et alimente un blogue, Le Chat qui louche, qui est devenu un véritable magazine littéraire électronique, regroupant plusieurs collaborateurs de renom (http://maykan.wordpress.com/).

Bibliographie partielle :

 Aux Éditions du CRAM/Grenouille Bleue

Kassauan, (roman), 2008.

Chroniques d’Euxémie, (nouvelles), 2008.

Cornes, (roman), 2009.

Le chien de Dieu (carnets), 2010.

Propos pour Jacob, (essai), 2010. (Prix intérêt général du Salon du Livre du SLSJ, 2011)

 

Aux Éditions Triptyque

Lélie ou la vie horizontale, (roman), 2003.

Jakob, fils de Jakob, (roman), 2004.

L’espace de la musique, (poèmes), 2005. (Prix de la poésie du Salon du Livre du SLSJ, 2006)

Le truc de l’oncle Henry, (roman), 2006.

Les versets du pluriel, (poésie), 2008. (Prix de la poésie du Salon du Livre du SLSJ, 2009)

Chants d’août, (poésie), 2011.

 

Au Loup de Gouttière

Ces oiseaux de mémoire, (poèmes), 2003. (Prix de la poésie du Salon du Livre du SLSJ, 2004)

Chez Lanctôt Éditeur

Almazar dans la Cité, (roman), 1999.

Le ruban de la Louve, (contes), 2000.

 

Aux Éditions de la Pleine Lune

Sud, (roman), 1995. (Prix fiction-roman du Salon du Livre du SLSJ, 1996)

Thomas K, (roman), 1997. (Prix fiction-roman du Salon du Livre du SLSJ, 1998)


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

2 septembre 2011

Le moindre des mondes…

Approche-toi des momies. De toute façon elles ne te verront pas. Pose ta main sur leur peau parchemin. Concentre-toi. Au début tu ne sentiras rien, un soupçon peut-être. La peau est fraiche, sèche. Appuie ta main. Sur la poitrine. Tu sens ? Cette palpitation est si légère que tu crois l’avoir imaginée. Elle est là, tapie dans le corps mort.

Qu’aurais-tu fait à leur place ? La même chose, n’en doute jamais. Tu n’as aucune supériorité. Les charmes de la chose auraient agi sur toi aussi. Tu te serais enroulé dans leur confort. Tu aurais même payé drôlement cher pour goûter au plaisir de la vie par le casque.

Approche-toi. Laisse la technologie t’enlacer. On y est tellement bien. Tu remarqueras que le grésillement, désormais, est inaudible. Cela est mieux.

Dehors, dans ce dehors mort, décharné, vidé de tout, les lueurs du crépuscule sont d’autant plus belles que personne ne les regarde. Les vraies merveilles n’ont pas de spectateurs. Et puis, les crépuscules, si tu les voyais dans l’autre vie, si tu les voyais ! Cela est tellement bien fait.

Au début il y avait quelques lacunes : la virtualité était terne. Il s’agissait d’images plates, comme au cinéma, les sensations en plus. Les teintes se sont diversifiées, les trois dimensions sont arrivées et tout était là, sur un plateau, dans un casque. Les yeux n’y croyaient pas. Les yeux étaient nos cœurs. Affolés, palpitants, ils tressaillaient de joie face au spectacle, comme des enfants devant le sapin gorgé de cadeaux. Nos yeux comme des bambins qu’on leurre avec un vieux mythe. Ils sont tombés dans le panneau sans même avoir mal, le cortège des sens cosmétisant le tout.

Approche. Dehors ils sont momies. Sous la peau ils sont fous.

Tu pleures sans t’en rendre compte. Tu te dis que. Un jour. Peut-être. Peut-être que la révolution sera de retourner à la vraie vie. Il sera trop tard mon ami. Nos cerveaux formatés, nos corps ridiculement inutiles ne supporteront pas le choc d’un retour au naturel. Cela n’est pas triste. Cela « est » seulement, ou du moins essaie d’être.

Les hommes l’ont bien voulu. Les hommes l’ont bien cherché. Tu sais, ils en avaient peut-être marre, à la fin, de n’être que des hommes. Être des momies est plus original, on ne sait plus très bien.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Un poème de Mandin…

21 août 2011

Seulement rien du plus…

Des ombres enlacées dans une lumière

contre-jour enluminé

pluie scintillante

sacrilège sur le marbre abîmé

le silence parfumé

de cette brume vaginale

pénétrée

par une anche libre

par cet hymne crépusculaire

immobile

la femme offerte aux lumières

de mes doigts organum

aux feux de mes yeux

seulement

voilà,

un nuage passa,

et,

les jouissances soupirèrent leurs psaumes païens

seulement

mes yeux

avaient vu

et mes mains démesurées

modelé cette architrave dorique

sous l’aube rougeoyante :

Miraculo in excelsis homo…

Notice biographique

Jacques Mandin est un ancien journaliste parisien.  Il est aussi poète.  Il est l’auteur de quatre recueils :   L’Alcoolat de poèture, ( épuisé), Éditions Pierre Jean Oswald, 1973 ;  Mouvements d’humeur ( épuisé), Éditions SPF, 2001 ;  Réminiscences, Éditions Lanore,  2008 ;  Capharnaüm, Éditions Lanore, 2011 ( en septembre chez l’éditeur et en décembre en librairie).  Il est également parolier (un cd en écriture musicale) et effectue un travail photographique sur l’abstraction — deux livres sont à paraître : Femmes d’autres et Inutiles.

Pour mieux le connaître, consultez ces liens  : http://www.laparizienne.com/#/poemes-de-mandin/3865904 et http://mandinj.wordpress.com/


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon…

15 août 2011

Un poème et des fragments de Frédéric Gagnon

I

Homme de vertus simples

Homme de vertus simples et de volonté réfléchie ; homme de causeries familières qui connais d’instinct les commandements et mises en scène quotidiennes ; homme

Agneau mystique, (détail) Van Eyck

qui crois  en la solidité des solides et en l’irréalité des ombres, jamais tu n’entendras la parole d’un grand excès.

Tu marches au milieu de tes semblables, criminel de l’ordinaire, d’une démarche tranquille, et tu ne vois rien des gouffres que voilent tes pensers indigents.  Tu es superbe de suffisance bonhomme, et quand l’un d’entre nous se présente, tu sors comme le revolver blanc de l’innocence ton sentiment argousin de la réalité.  Mais ignores-tu vraiment que nous sommes à proprement parler irresponsables d’une langue future et primitive dont nous ne sommes que les caisses de résonance ?  Oui, tu l’ignores, mais d’un aveuglement volontaire qui se confond à ta volonté vitale d’ignorer tout ce qui nuirait à ton empire de plastique.

Homme de vertus simples, sois honoré : tu participes avec tout le bon sens que l’on te connaît au fonctionnement de la Machine.

Homme d’horizons prédéfinis, toi que nous ne saurions détester, tu n’admets rien qui soit contraire à la quiétude d’un vaste bâillement ; mais nous, nous ne pouvons t’en vouloir : nous existons tout juste dans ton monde comme l’Agneau exilé dont par torpeur, dont par simple ennui, tu souhaites la crucifixion au milieu des Horloges.

7 février 2004

II

Hypnos insomniaque

1) J’embrassai le serpent et la jeune fille apparut.

2) Des dieux aux noms oubliés nous gouvernent souterrainement.

3) Nous ne sommes que de demain.  Aujourd’hui nous sommes morts.

4) Nous passons comme les paroles d’Ophélie devenue folle.

5) Nous marchons dans des zones de réalité variable.  À peine distinguons-nous l’opaque des fabulations de consciences en dérive.  Le poids mort de notre déréliction a pour centre de gravité le milieu de la ville.

Nous sommes éphémères et immortels.

6) Le soleil joue à la marelle sur la rivière de tes dents.

7) Les mots trouvent leur Rédemption dans une intuition qui foudroie au cœur de la tourmente.

8) Je recherche la vieille magie du monde dans l’œil d’Aphrodite assassinée.

9) La religion est la grande maladie de l’homme.  La gnose est la suprême maladie.  La gnose est donc nécessaire.

10) Le divin est harmonie absolue ; le divin est rupture.

11) Nous sommes des naufragés dans la nuit de l’Être.

12) L’océan se consume dans la parole des os.

13) Je veux savoir quel goût a l’immortalité.

14) Des femmes tatouées émergent du miroir dont pulse la surface cytoplasmique.

15) Toujours se rappeler ceci : Le monde n’existe que par le regard de quelques-uns qui savent.

16) C’est la fête de l’Être et du Non-Être conjugués dans le Principe.

2001

III

Pensées du Silex

1) Le temps est un horoscope mobile dans l’œil colloïdal du Lézard.

Ophélie

2) La Science des hauts Mages, la lecture des astres, ne se laisse pas domestiquer.

3) Le Soleil est le point de vue de l’Esprit sur la Terre que traverse le Serpent hélicoïdal.

4) La première conséquence de la lumière est l’angoisse.

5) « L’homme est quelque chose qui doit être dépassé », ce qui reviendrait à dire qu’il faut le pousser à bout jusqu’à ce qu’il tombe au-delà de lui-même.  –  Mais de quel bout parle-t-on ? et de quelle chute ?  Ici que doit intervenir un jugement sans faille, tout en finesse.  Le maître existe-t-il ?

6) Il faut tuer le désir pour atteindre le repos.

La vérité se trouve aux confins du désir exacerbé.

Deux propositions à réconcilier, bien que cela soit humainement impossible.

8) La solitude est inhumaine mais pleine d’énigmes.

9) Par jeu, par ennui, ils se laissèrent posséder par le Serpent.  On retrouva leurs corps calcinés dans la plaine aride.

2003

© Frédéric Gagnon

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


 


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

5 août 2011

Rideau !

Le rideau était lourd et opaque, de cette couleur qu’ont les choses vieilles. Une non-couleur, comme la poussière est une non-fleur. On pourrait dire qu’il avait, dans le temps, été bleu. On devinerait presque quelques traces azurées, sans savoir réellement s’il s’agirait là d’un souvenir coriace ou d’un effet du temps.

Le rideau était lourd, seule certitude. Quant à son opacité, il se peut qu’elle soit due à la saleté de l’air. On rêverait alors d’un rideau transparent, d’une couleur joyeuse, estivale, légère et innocente comme une chambre d’enfant. Mais cela ne s’accorderait pas à la lourdeur de l’étoffe. Non, ce rideau n’a pas pu être un jour aérien. On le soupçonne d’être fait de plomb, mêlé dans la fibre, un plomb qui lui donne un solide drapé, à la manière d’une toge sur une statue grecque. Un tissu qui ne volerait pas au moindre vent coulis. Un tissu minéral, en somme.
Le rideau était lourd. On soupçonnerait même qu’aucune main humaine ne fut assez forte pour le soulever, de ce geste énervé, mécanique, presque anxieux, ce geste qui quémande une lumière vive. On rêverait du rideau comme d’une paupière, gigantesque, théâtrale, qui se soulèverait sur un spectacle désuet mais charmant. Une sorte de vie, là-bas, derrière la vitre comme derrière un écran. Une vie loin de nous, parée par la distance de quelque teinte onirique. Une vie rêvée, forcément meilleure que celle qui est ici, tapie dans un ombrage et impuissante face à ce lourd rideau.
Le rideau était lourd, de pierre, une paupière de mort. Plus rien ne l’agite, rien ne le soulève. On se plait à penser qu’autrefois, dans un temps, tu sais, ce temps où on n’existait pas, dans ce temps noir et blanc, quelque amoureux transi guettait la fleur en fille. Un œil derrière les pans de ce mur de tissus s’enflammait à la vue de la beauté qui trottinait, bien inconsciente de son effet, vers un avenir encore brillant.

Le rideau était lourd, à la manière d’un ciel qui prépare l’orage, gonflé, gorgé de violence. On verrait dans ce rideau une sorte de spleen, opaque et pesant, étanche à tous les souffles. On soupirerait d’aise. On tendrait le bras, gourd. On actionnerait la main, automate autonome ; on empoignerait la chose. Et la chose, indolente, se laisserait faire.
Le rideau est lourd. À moins que ce ne soit nous.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

7 mai 2011

Au Crépuscule

Une façade en lambeaux, anciennement flamboyante.

De grandes vitres tellement encrassées qu’elles se prennent pour des murs.

Un fantôme de bâche, timide, agite quelques souvenirs poussiéreux pour ne pas s’ennuyer.

En lettres effacées, un mot semble s’écrire, ou s’écrier, bancal et incertain. L’impie lira avec peine Acepule, et croira en un nom bizarre, cependant que le regard bien gaillard des initiés déchiffrera le poétique rendez-vous. AU CRÉPUSCULE.

Dans cette rue de Paris si semblable à d’autres, vous passerez devant le bar sans même y jeter un œil ou un brin d’attention – trop précieuse attention accaparée à coup sûr par votre vie remplie. Peut-être que le rêveur, le flâneur, le paumé ou le dingue laissera glisser sa vue sur cet établissement si vieux qu’il n’existe probablement pas. Il osera entrer. Il tombera sur les yeux doux d’Eurydice, derrière ses grosses lunettes, derrière son comptoir. De sa bouche vermillonnée et charnue, elle dessinera un sourire immense en guise d’invitation.

Il commandera un verre, avide d’un peu d’ivresse pour égayer l’insipide. Elle aura la main lourde, pas avare pour deux sous, et poussera même l’audace à lui dire quelques mots. Le temps qu’il fait, la politique : elle s’en fout. Elle parle juste de l’humain et sait aussi se taire, consciente des vérités qui planent dans le silence.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Un poème d’Emmanuel M. Simard…

1 mai 2011

DÉCHIRÉ AU VENTRE  [COURAGE PARFOIS] — poème publié dans la revue Estuaire

L’état de N…

lèvres qui dégorgent un sang bombardé. dans un cabinet froid. on reçoit la grenade orale. on nous oblige à valser avec les morts.

la violence du hasard strangule nos cerveaux givres. on nous baragouine des chimères. évoque le danger. alors qu’on devrait nous bercer.

on ne veut pas de cette boucherie chez soi.

on envoi naître le tombeau ailleurs.

on ne connaît aucun pas de danse qui passe de 3 à 2.

on se cannibalise. on s’en veut. on se clôture de petites planches de haine.

on rêve de fusiller le premier venu.

le désolé le compatissant celui qui n’a jamais vu les nuages crapules.

on a mal au ventre.

la corde du cœur accroché après un support.

on décrypte les féroces. en route vers le nouveau vide. dépeuplant la prière.

on vide la pièce. tandis qu’on ne comprend pas encore. qu’on est gelé de peluche. de tapisserie bleu vert rouge jaune. qu’on est encore prisonnier du collet.

lièvres biberonnés aux forêts qui s’évaporent.

se bourrer pour ne pas avoir à parler. déjeuner le pire.

trouver ensuite le courage de ne pas appeler dieu en renfort.

donner un généreux tip.

on engorge nos trachées d’asphalte. la musique digère nos tympans foudres.  on se fait discret dans les dinners.

on parle l’anglais de chasse.

les reclus appellent forcément une blessure.

on se grise d’accidents improbables. de couleur noir. de fils électriques serpents. de chaque poteau enfoncé. de chaque bannières étoilées. keep america clean que les poubelles crient.

on marche dans les marathons alors qu’il faut courir.

on ne fait que retarder notre faillite.

notre cœur a une bombe dans la tête.

le motel près de la mer. on s’expatrie contre les pleurs du goéland. devant la télé on rugit d’attente. on singe le tapis industriel gris.

périr peut-être un peu.

dans le lit king. on se demande.

comment appeler cet état où l’on ne veut ni vivre           ni mourir.

L’état de O…

on transpire des griffures de paysage. la route nous vêt de chandails de plomb.

on quitte une autre ville caverne. le bruit de la pluie nous étouffe.

bien crever l’hiver par un cri sauvage. laisser entrer les malamutes dans les cordes vocales. nettoyer les tranchées à venir de nos têtes écrasées

dans la douceur de ton gilet de laine

supplanter les restes de nous.

sur l’émail du bain trop petit.

on empiète désormais nos cœurs d’une soluble absence.

on se déboîte dans le miroir taché de dentifrice. nos dents frottent sur les syllabes misères. hurler seulement. la brosse à cheveux à témoin.

liquor store. on y arrête.

faire le plein de tendresse.

on chantonne un peu.

on se fait accroire qu’on est lumière.

on est lendemain houleux. on est danse du fakir à la retraite.

qui ne regarde plus les clous.

L’état de I…

on parque le char. on se demande où aller encore. on le sait pourtant.

on doit casser le caillou dans la botte.

on ne pacage plus nos regards sur ton ventre chantier.

on parle dans le dos de la vérité. par-dessus la nuit.

on devient des soldats rampant. fragile barda. on se joucque sur le poteau. on est azalée vent morsure. on est tornade. qui ne se frôle pas.

on s’empêche trop rapidement de secouer le silence.

 

L’état de K…

on mazoute le stationnement de notre présence ferraille. on pardonne la mer de son envergure. de ses noyades salées. bullshitant le ciel.

des ombres pétrifiées sur notre visage. point de suture éternel. on envahit toutefois le regard de l’autre.

prendre des forces. pour ne pas oublier qu’on est deux.

on s’embrasse sur les joues. puis le nez. puis le front. dans ta jaquette bleue. on voit ta craque de fesse. on ne voit plus la bedaine.

déchiré au ventre.

courage parfois.

 Notice biographique

Originaire de La Baie, Emmanuel Simard détient un diplôme en art interdisciplinaire à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a écrit et réalisé une dizaine de courts métrages ayant participé à divers festivals (Regard sur le court métrage au Saguenay, Vidéaste Recherché). Il pratique également la peinture.

Il travaille à la publication de son premier roman, Triptyque Baieriverain. Dernièrement, il a publié de la poésie dans les revues Estuaire et Jet d’encre.



Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

9 avril 2011

(Nul ne sait comme Clémence chanter la mélancolie et la poésie du banal quotidien…  Parfois par une musique douce, parfois par des mots acides.  C’est par le café qu’elle nous y mène ici. AG)

Dans l’auréole blafarde de la cuisine, il met en route la machine à café. Une de ces machines à la mode qui font la fierté des vrais amateurs de café. Au prix de la capsule d’arabica il y a de quoi être fier en effet.
Odeur forte et chaude, bruit de percolateur. La symphonie continue. Une journée semblable aux autres s’enclenche, aussi mécaniquement que cette satanée machine. Pendant qu’il savoure le breuvage, Victor a l’esprit dans la brume; il ne se concentre que sur le goût de la mixture fumante qui descend dans son œsophage. Doucement il s’éveille. Le matin, il est muet et ne calcule rien. Seulement le café, le goût et la chaleur. A la dernière goutte avalée, il quitte la peau du zombi en sommeil et redevient un être humain. Un être humain de mauvaise humeur. Il amorce un sourire en pensant à la soirée qui l’attend.

Il va à la terrasse de sa cuisine, ouvre la porte vitrée et allume une cigarette. Comme tous les matins il fait instinctivement un geste de la main au voisin d’en face, qui fume aussi. Il ne sait rien de lui mais éprouve une profonde sympathie pour ce compagnon matinal et silencieux. Ils doivent avoir le même âge tous les deux. Le même mode de vie: l’autre fume aussi après son café, avant d’aller travailler.
Victor se demande si ce voisin hait autant que lui les matins. A voir la tronche qu’il arbore il faut croire que oui. Elle est curieuse, cette intimité qui s’instaure entre deux êtres qui ne se connaissent pas. Elle est honnête, sans attente, dénuée des fioritures de la convention sociale.
Rien ne les oblige à se saluer ainsi: ils pourraient s’ignorer dignement, personne n’en pâtirait. Mais non: un lien invisible et ténu, une connivence innée les pousse à se saluer. Ce geste pourtant anodin les sort tous les deux de leur solitude au point du jour. Lequel a commencé à saluer l’autre? Victor l’ignore: il a l’impression que ce signe de la main existe depuis toujours. Qu’il était là même avant eux, autonome et éternel.
Leurs mégots s’écrasent en même temps. Même si ce n’est pas le cas, on dirait qu’ils font exprès, qu’ils chronomètrent leurs actes pour les rendre jumeaux. Il s’agit juste d’une routine commune, universelle presque.
Chacun referme sa porte-fenêtre pour retourner à sa vie. Le claquement des vitres fait fuir les pigeons sales qui rôdent sur les terrasses, spectateurs aux yeux ronds des réveils gris de l’humain.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Éphémérides : Naissance d’Edgar Allan Poe…

19 janvier 2011

Le 19 janvier 1809 naissait le poète et esthète Edgar Allan Poe…

Pour commémorer la naissance de Poe, voici la traduction par Charles Baudelaire  de son chef-d’œuvre The Raven.

Le corbeau


« Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée,

Edgar Allan Poe

pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, — murmurai-je, — qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela, et rien de plus. »

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, — et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour ; si bien qu’enfin, pour apaiser le battement de mon cœur, je me dressai, répétant : « C’est quelque visiteur qui sollicite l’entrée à la porte de ma chambre, quelque visiteur attardé sollicitant l’entrée à la porte de ma chambre ; — c’est cela même, et rien de plus. »

Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas plus longtemps : « Monsieur, — dis-je, — ou madame, en vérité j’implore votre pardon ; mais le fait est que je sommeillais, et vous êtes venu frapper si doucement, si faiblement vous êtes venu taper à la porte de ma chambre, qu’à peine étais-je certain de vous avoir entendu. » Et alors j’ouvris la porte toute grande ; — les ténèbres, et rien de plus !

Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver ; mais le silence ne fut pas troublé, et l’immobilité ne donna aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté : « Lénore ! » — C’était moi qui le chuchotais, et un écho à son tour murmura ce mot : « Lénore ! » — Purement cela, et rien de plus.

Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme incendiée, j’entendis bientôt un coup un peu plus fort que le premier. « Sûrement, — dis-je, — sûrement, il y a quelque chose aux jalousies de ma fenêtre ; voyons donc ce que c’est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur se calmer un instant, et explorons ce mystère ; — c’est le vent, et rien de plus. »

 

Lenore

Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux battement d’ailes, entra un majestueux corbeau digne des anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne s’arrêta pas, il n’hésita pas une minute ; mais, avec la mine d’un lord ou d’une lady, il se percha au-dessus de la porte de ma chambre ; il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre ; — il se percha, s’installa, et rien de plus.

Alors cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, — lui dis-je, — soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît si facilement la parole, bien que sa réponse n’eût pas un bien grand sens et ne me fût pas d’un grand secours ; car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d’un nom tel que Jamais plus !

Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien de plus ; il ne remua pas une plume, — jusqu’à ce que je me prisse à murmurer faiblement : « D’autres amis se sont déjà envolés loin de moi ; vers le matin, lui aussi, il me quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées. » L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »

Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant d’à-propos : « Sans doute, — dis-je, — ce qu’il prononce est tout son bagage de savoir, qu’il a pris chez quelque maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi ardemment, sans répit, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, jusqu’à ce que le De profundis de son Espérance eût pris ce mélancolique refrain : Jamais, jamais plus !

Mais, le corbeau induisant encore toute ma triste âme à sourire, je roulai tout de suite un siège à coussins en face de l’oiseau et du buste et de la porte ; alors, m’enfonçant dans le velours, je m’appliquai à enchaîner les idées aux idées, cherchant ce que cet augural oiseau des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours voulait faire entendre en croassant son Jamais plus !

Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n’adressant plus une syllabe à l’oiseau, dont les yeux ardents me brûlaient maintenant jusqu’au fond du cœur ; je cherchais à deviner cela, et plus encore, ma tête reposant à l’aise sur le velours du coussin que caressait la lumière de la lampe, ce velours violet caressé par la lumière de la lampe que sa tête, à Elle, ne pressera plus, — ah ! jamais plus !

Alors il me sembla que l’air s’épaississait, parfumé par un encensoir invisible que balançaient des séraphins dont les pas frôlaient le tapis de la chambre. « Infortuné ! — m’écriai-je, — ton Dieu t’a donné par ses anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès dans tes ressouvenirs de Lénore ! Bois, oh ! bois ce bon népenthès, et oublie cette Lénore perdue ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon, mais toujours prophète ! que tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué, naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte, ensorcelée, dans ce logis par l’Horreur hanté, — dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par ce Ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! — hurlai-je en me redressant. — Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la Nuit plutonienne ; ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ; quitte ce buste au-dessus de ma porte ; arrache ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma porte ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre ; et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus !

(Si vous voulez entendre Le Corbeau en anglais — une gracieuseté de Jean-François Tremblay : http://www.youtube.com/watch?v=LqlzElvN95g)


Chronique de Porto… (2)

14 janvier 2011

Cinq minutes dans la vie d’une mouette…

par Clémence Tombereau

Sous mes yeux, la plaque d’acier ondoyante que vous appelez mer. Des frisettes blanches coiffent les vagues d’une mise en plis farfelue. J’ai une belle envergure mais les ailes me tirent et mon poitrail palpite trop vite. Je suis vieille. Des rivages comme mirages se dessinent au loin. Peut-être du repos, peut-être le dernier.

J’aperçois mes sœurs, en rang d’oignons rebondis et plumeux; elles attendent. Quoi ? Moi-même je l’ignore. L’air marin, les saveurs d’un chalutier, une pluie poissonneuse ou simplement que le jour ne se lève plus. Elles attendent, les plumes frémissantes sous la caresse du vent.

Elles rient comme des folles à mon arrivée, certaines miaulent même, le bec en angle droit et l’œil rond circonspect. Ce rire-là n’est pas gentil. Je les connais. Si je me laisse mourir au milieu d’elles, je sais qu’avant demain elles dévoreront sans vergogne ma carcasse. Cannibales marins.

Je survole une dernière fois la liberté avant de me poser. Le rocher qui m’accueille se montre bien charitable: en son creux un poisson est venu

Marc Sambi

s’échouer. Mon dernier repas. Les autres ne l’ont pas vu. Difficilement je me niche au cœur de cette roche avec vue sur la mer. Me voilà à l’abri, comme dans mon premier nid. Manger le poisson. Se reposer. Profiter une dernière fois de ce tableau au romantisme désuet qu’est le coucher de soleil sur l’eau comme un miroir. La lumière est violette. Les nuages s’effilochent autour de l’astre mourant lui aussi; ils dessinent des doigts qui tiennent sa lueur.

Mes yeux se plissent, je suis bien.

J’entends les autres rire encore. J’irai fienter sur leurs ombres.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto…

31 décembre 2010

La ville grise

 

Clémence Tombereau

Dans le gris de Porto, il y a de l’ombre évidemment. De cette ombre un peu triste qui pare les façades d’un poussiéreux nuage. De cette ombre du passé qui se colle aux monuments plus éternels que leurs architectes. Ainsi, certains immeubles paraissent abandonnés, délaissés par la vie au coin de quelque rue, attendant dignement qu’une main bienfaisante vienne leur redonner la splendeur d’autrefois. Les édifices oubliés dessinent le décor d’une ville hors du temps. Des boutiques démodées, aux vitrines vieillottes, se font l’écho d’un âge où les souvenirs s’imprimaient seulement en noir et blanc. Mais la nuit ces façades, fantômes d’habitations, aidées par d’artificielles lueurs, recouvrent une splendeur que l’on dirait gothique. Déchiquetant les lumières, les pierres reprennent vie pour une courte éternité.

Dans le gris de Porto, on trouve un blanc douceâtre. Le blanc palpable du brouillard qui, lorsque le cœur lui chante, recouvre la cité de son manteau humide. On dirait Londres parfois.

Les humains deviennent ombres, les objets s’humanisent. Alors l’opacité offre un tableau voilé où l’imagination peut à l’envi se dévergonder.

Dans le gris de Porto, il y a la couleur perle, irisée de mille feux selon l’humeur de l’heure. Il s’agit du Douro, dont le chatoiement offre, à qui savoure le temps, un kaléidoscope allant du bleu cobalt au gris le plus noirâtre.

Dans le gris de Porto on découvre parfois des aurores rosées, des crépuscules oranges, si l’on flâne plus loin au bord de l’océan. Quand les vagues échevelées ne sont pas déchainées par une rageuse tempête, l’œil apaisé découvre une mer toute placide aux accents bleus du ciel sur laquelle les mouettes aiment à parader. Mais quand l’orage gronde, ces mêmes oiseaux marins goûtent à un autre jeu : elles se laissent porter, le ventre rebondi, les ailes dures comme l’acier incurvées avec force, par le vent leur ami.

On prend un plaisir rare, et un peu effrayant, à observer ces armées ailées qui, le jour comme la nuit, règnent sur la ville sans se soucier de nous. On perçoit leur rire, on suit leur mouvement et l’on goûte un instant à leur pleine liberté.

Si l’orage apparaît, le bleu de l’océan devient gris infernal, violemment violacé, les vaguelettes se déguisent en montagnes d’écume qui effraient les marins. La nature, simplement, reprend plaisir à vivre et le vent fracassant devient plus fort que l’homme.

Dans le gris de Porto, il y a celui des caves, ces antres de liqueur où le touriste se plait à perdre quelque raison. On entre sous la terre, on hume le marc de raisin, on zieute les tonneaux en écoutant d’une oreille distraite les secrets de fabrique de ce vin éponyme. Puis on goûte au nectar dans ce décor fait d’ombres. Et le gris monte à l’âme, escorté par la saveur boisée d’un autre siècle, comme si notre esprit s’enfouissait lui aussi au cœur des fûts de chêne. Le spleen de Baudelaire ne nous paraît pas loin.

Dans le gris de Porto, selon l’humeur loufoque d’une météo lunaire, vous verrez les nuages venir clore la ville, muraille moutonneuse. Ce gris vous attristera peut-être mais la chaleur des gens, opiniâtres et sincères, saura vous consoler, bien plus qu’un soleil jaune. Et le gris, tout d’un coup, vous paraitra plus clair, retrouvant sa lumière.

Tous ces gris de Porto, il faut les distinguer. Il faut les traverser, comme autant de rideaux d’une apparence morne. Car le gris n’est pas un : il est sombre, il est clair, il est perle ou bleuté. Il offre à l’œil expert une palette chamarrée et confère à la ville un grand supplément d’âme. Se laisser griser par ce gris peu maussade est l’une des expériences les plus enrichissantes pour nos sens éveillés.

Car le gris de Porto se goûte, se sent, se touche. Il possède son brouillard, son air amoureux de nos peaux et son parfum iodé.

Il garde enfoui en lui les couleurs éternelles de l’écharpe d’Iris.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Naissance de William Blake, poète…

28 novembre 2010

Naissance à Londres de William Blake, le poète et peintre mystique…

Le 28 novembre 1757, naissance à Londres de William Blake, peintre et poète britannique.

On disait de lui qu’il était peintre.  Lui se voulait poète d’abord.  Et il a bien fait les deux.   Ses œuvres écrites et plastiques s’inspirent de visions bibliques, à caractère prophétique.  Ses thèmes sont classiques bien que son style halluciné,  moderne, le distingue de ses contemporains.  Sans doute la raison pour laquelle, ne sachant trop où le ficher, on le qualifie de pré-romantique — ce qui ne signifie pas grand-chose…

William Blake

Fils d’un chapelier, dès son jeune âge il  montra d’étonnantes dispositions pour les arts plastiques et la poésie. On l’envoie dans une école de dessin, où il composera ses premiers poèmes. Devenu élève du graveur James Basire à quatorze ans, on le charge de dessiner les antiquités de l’abbaye de Westminster et de d’autres vieux édifices, milieux qui ne manquèrent pas d’exercer une vive influence sur son esprit imaginatif et mélancolique. Trop pauvre pour faire face aux frais d’impression de ses œuvres par d’autres (quelle époque !) , il se fit son propre éditeur et imagina une technique d’imprimerie à partir de morsure sur des plaques de  cuivre que je ne comprends pas, et que je ne vous expliquerai donc pas…  Il publia ainsi ses Songs of Innocence, ornée de ses dessins (1789), œuvre singulière, qui eut du succès, ce qui l’encouragea à donner successivement, sous la même forme : Books of Prophecy (1791) ; Gates of Paradise (1793) ; America, a Prophecy (1793) ; Europe, a prophecy (1794, in-fol.) ; Songs of Experience (1794).

Il publia The Marriage of Heaven and Hell (in-quarto), satire du Heaven and Hell de Swedenborg, en 1790. En 1797, il entreprit une édition illustrée par lui des Nuits de Young, qu’il laissa inachevée, puis il alla vivre auprès du poète William Hayley, faisant des dessins pour celui-ci, et peignant quelques portraits.  Ses quarante dessins gravés par Schiavonetti pour une édition du poème The Grave (1808, gr. in-quarto) de Blair furent très admirés, de même que sa grande estampe le Pèlerinage de Canterbury (1809).

Entre-temps, il continuait de composer, d’illustrer et d’imprimer des poèmes étranges, empreints d’un mysticisme obscur : Jerusalem: the emanation of the Giant AlbionMilton, a poem avec And did those Feet in Ancient Time (1804); Job (1826) ; etc. Le plus original est le dernier : c’est aussi celui dont les gravures sont les plus finies. Tous ces volumes sont aujourd’hui fort recherchés, surtout les exemplaires coloriés par l’artiste lui-même. Blake est devenu membre de la  Royal Society en 1807.  Sa mort interrompt l’illustration de The Divine Comedy (1825-1827) de Dante.

Aldous Huxley

Une citations : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme comme elle est, infinie. » (« If the doors of perception were cleansed everything would appear to man as it is, infinite. ») ( in Le Mariage du ciel et de l’enfer). Cette formule a inspiré le titre de l’essai d’Adlous Huxley , Les Portes de la perception, qui lui-même a inspiré le nom du groupe rock The Doors.

(Inspiré de Wikipédia.)

Un poème et quelques œuvres plastiques :

The Tiger


Tiger, Tiger, burning bright,
In the forests of the night;
What immortal hand or eye.
Could frame thy fearful symmetry?

In what distant deeps or skies.
Burnt the fire of thine eyes?
On what wings dare he aspire?
What the hand, dare seize the fire?

And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart?
And when thy heart began to beat.
What dread hand? & what dread feet?

What the hammer? what the chain,
In what furnace was thy brain?
What the anvil? what dread grasp.
Dare its deadly terrors clasp?

When the stars threw down their spears
And watered heaven with their tears:
Did he smile His work to see?
Did he who made the lamb make thee?

Tiger Tiger burning bright,
In the forests of the night:
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry?

Cauchemar gothique

Le corps d'Abel


Le démiurge



Flurans Ilia, poète d’origine albanaise…

12 octobre 2010

Cette nuit, je veux boire la mer…  Un poème de Flurans Ilia 

 

Flurans Ilia

 

 

Cette nuit, je veux boire la mer

Et la tempête, l’avoir avec moi

Éteignez les lumières, anges apathiques,

Avec vos bras mouillés de pluie et d’orages,

Gardiens muets,

Vous n’êtes pas capables d’une telle merveille.

Cette nuit, je veux boire la mer

Entière, jusqu’au bout.

Et la tempête, l’avoir avec moi

Les feux d’amour

m’accompagnent

De rive, en rive, où il n’y a pas de phare.

Où épuisé, à travers le feuillage de l’automne,

Les mèches de mes cheveux, j’attache

Cordages de bateaux en mer, tisser avec eux

des vers jusqu’à l’aube.

Pour mon corps, pour mon âme,

Jusqu’à ce que la soif, de boire la mer

Se soit éteinte, évanouie,

Comme la tempête qui s’en est allée

et ne reviendra plus

(Traduit de l’Albanais par Leda Kushova)

Notice biographique :

Flurans Ilia est né à Berat (Albanie), le 16mai 1971.  Il a vécu une enfance riche artistiquement.  Comme acteur, il a participé à plusieurs longs métrages à succès destinés à la jeunesse albanaise. Dès son plus jeune âge, il a écrit des poèmes, des récits et des nouvelles. Pendant les années 90, il a parcouru l’Europe et l’Amérique du Nord. Et ce ne sera qu’au début des années 2000 qu’on le publiera — essentiellement ses premiers poèmes.  Il publiera sept recueils de poésie et deux ouvrages en prose en langue albanaise. On retrouve certains de ses textes dans plusieurs anthologies. Avant de quitter définitivement l’Albanie, un recueil de nouvelles a paru sous le titre de « Thembra e kujteses »/ « Le talon de la mémoire » (Editions Ideart- 2008). En décembre 2008, Flurans Ilia s’établira à Montréal.
Il a comme projet la traduction de ses poèmes et nouvelles par Leda Kushova qui a traduit le texte présenté plus haut.

Commentaires sur l’œuvre de Flurans Ilia.

Flurans Ilia adhère à ce groupe  restreint d’écrivains qui croient la littérature capable de changer le destin de l’homme ou de l’adoucir, de rendre le quotidien plus humain.  Il  appartient à une génération qui accompagne la transition albanaise depuis des années, dont les récits sont perceptibles grâce à un sixième sens, pour mieux sentir, mieux flairer la liberté.  Les anime un esprit qui n’aime pas méditer, mais se souvenir et échapper à l’oubli. Cette quête est la caractéristique la plus fascinante de l’œuvre de Flurans, qui est un passage kafkaïen, présenté soit comme postmoderne, soit comme métaphysique, où la réalité est un événement lointain, quelque part dans le passé, avec lequel il vit aujourd’hui.


Le romantisme : Abécédaire…(62)

15 septembre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Romantiques — Les poètes romantiques étaient – sont encore !  – les victimes d’une folie douce. D’agréable fréquentation, mais des illusionnés profonds.  Voir dans la Nature une confidente ou une marâtre ; y percevoir de l’empathie ou de l’indifférence hautaine.  Lamartine, Musset, Hugo, Vigny…  De merveilleux magiciens, mais de méchants ébahis !

Ce poème de Friedrich Nietzsche exprime clairement ma pensée :

 

Nietzsche

 

Un voyageur va dans la nuit,

va d’un bon pas ;

vallée tortue et longue montée,

il les emprunte.

La nuit est belle, il va sans trêve

et sans relâche.

Où mène sa route ? Il n’en sait rien.

Un chant d’oiseau traverse la nuit :

« Hélas, oiseau, qu’as-tu fait là ?… »

Et le voyageur reproche à l’oiseau de l’avoir distrait de sa quête, de sa douleur, de l’avoir consolé… Et l’oiseau lui répondra qu’il n’a cure du voyageur, qu’il appelait une femelle dans les hautes branches et qu’il n’a cure de sa peine.

Deux mondes qui se compénètrent et s’ignorent. Influent involontairement l’un sur l’autre, toutefois.

La Nature ne prend sens, pour nous, que si nous la sortons du bucolique, de l’idyllique, de l’élégiaque ; si nous n’y cherchons point un sein tiède où nous réconforter.  Nous la découvrons alors source de nos besoins et pourvoyeuse du nécessaire à les combler.  Elle nous a également munis de ces caractéristiques spécifiquement hominales : la capacité pour le sujet humain de se prendre comme objet et de travailler à sa propre cocréation – de se finir, de se parachever ; et de finir et de parachever, en la surmontant, la Nature même, notre mère.  Est-elle la génitrice qui a enfanté, dans l’ignorance, des rejetons qui la briseront, la materont, la transformeront au point où elle ne se reconnaîtra plus ? Ou un tel aboutissement dialectique est-il inhérent à son être, à une planification rectrice du devenir ?  Par tempérament, j’incline vers la seconde proposition.

Mais, dans un cas comme dans l’autre, il m’apparaît insensé d’attendre de sa part empathie ou compassion.

Hors la tragédie, tout est babiole.


Rimbaud : Abécédaire…(57)

17 août 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Rimbaud — Cette phrase magnifique de Borer sur Rimbaud : « Mais il avait un destin, il n’aurait pas pu faire carrière. »

Ce seul poème alchimique prouve la justesse du propos de Borer :

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Pour l’art pictural,Cézanne, Picasso Léger et autres nous affirmaient : une pomme, un visage, tout objet du monde familier, sont aussi, ou d’abord, des formes, des volumes. Par ce poème, en regard de la poésie, Rimbaud nous présente la valeur sonore intrinsèque des lettres qui constituent les mots de cette langue supposément connue de nous.  Métagraphie et métalangue.


Nécessité de la poésie : Abécédaire…(51)

1 août 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

 

Aloysius Bertrand

 

 

Poète — Le poète, cet inutile plus nécessaire que jamais.  (Pour ce, la poésie n’a jamais été si ignorée.)  Dans ce monde matérialiste, aseptisé de froide irraison, il est là pour exprimer le mal de l’homme en incomplétude, le mal des portions négligées de l’homme.

Il n’est ni médecin, ni architecte, ni sociologue…  Il est le nerf sensible dans la dent.  Il hurle : « Ça fait mal ici !  Attention ! Il y a des manques ici !  »

Le poète est une nécessité dont seul l’Éden pourrait – peut-être ?  – se passer.


Esthétique et poésie : Abécédaire…(49)

15 juillet 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie — Difficulté majeure : conserver le poème vivant.  Le poème vit d’idées, d’intuitions, d’émotions, d’images… C’est vrai.  Mais d’abord de musique qui constitue l’armature de son esthétique.

L’esthétique, cette grande rassembleuse.  Elle est pour le poème force de vie et de survie.  Elle joue, à travers strophes et vers, le même rôle que ces formes archétypales de la pensée néoplatonicienne  – ces spirales invisibles, à fleur de matière, rassemblent, dynamisent, modélisent et agglutinent quarks, atomes, molécules, éléments, pour donner naissance au rocher, à l’arbre, à l’homme et à la femme ; à l’oiseau qui traverse le ciel dans l’assurance de son être sans cesse manifesté et soutenu, dans sa manifestation renouvelée, par la danse folle des particules lumineuses et froides qui le composent.

L’équilibre tripartite – signification/intuition/esthétique – façonne le poème qui porte et qui dure.  Les écoles exclusivement plasticiennes, ou exclusivement idéalistes, ou exclusivement chosistes, ou exclusivement ceci ou cela, peuvent toujours aller se rhabiller.  Ou demeurer pour encombrer les manuels et donner l’occasion aux professeurs patentés de faire de l’esbroufe dans les périodiques spécialisés.

Souvent on entend ces voix timorées : « Mais qui va décider de ce qui est beau, de ce qui est laid ?  Qui va fixer les critères ?  » Demandons à celui qui possède l’oreille absolue en musique : il distingue sans hésitation la fausse note de la vraie.  Et puis comptons sur le temps, ce grand balayeur de modes et d’esthétiques frelatées.

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Poésie et signification : Abécédaire…(48)

13 juillet 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie — La poésie, cette fête des mots.  On les libère et, de saturnales en saturnales, ils butinent toutes les valeurs, tous les sens, pollennisent toutes les significations.

Poésie — Enfants, nous enfilions des perles de verre, des billes de bois trouées, des coquillages et autres objets hétéroclites sur des lacets, et nous obtenions des colliers.  Chaque élément ne signifiait qu’en fonction de l’ensemble, et devenait complètement autre si on le retirait de cet ensemble.

Ainsi, le poète se penche sur le monde extérieur et sur son monde intérieur, et lui sont donnés des spécimens épars qui, une fois alignés, signifieront.  Il l’espère du moins.

Hors de la signification, l’art n’existe pas.  L’absence de signification précède la création ou est conséquente à une volonté de destruction nihiliste.

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Poésie et laisser-écrire : Abécédaire…(47)

2 juillet 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (4) — Écrire le vers avec la sûreté et la spontanéité gestuelles de l’homme qui, instinctivement, après avoir dérapé sur la glace, rétablit son équilibre, balançant torse et bras vers l’arrière, de côté, vers l’avant…  Toute hésitation en cet instant (toute réflexion) détruirait l’économie générale des volumes en mouvement dans l’espace.

L’harmonie du poème pose la même exigence : l’intuition ne laisse aucune place à la pensée discursive, argumentaire, sinon elle n’est plus.

Comme les muscles et les réflexes de l’athlète, l’intuition du poète se prépare par la pratique et l’étude de son style, et du style des autres.  Toutefois, lorsque naît le poème, il ne peut prendre plus de recul que le funambule sur sa corde entre deux gratte-ciel.  Ses gestes-mots doivent s’enchaîner sans interruption et former sur-le-champ musique ; la réalisation du laisser-écrire est à ce prix.  Et le laisser-écrire est la seule façon de mettre en branle d’autres ressources en soi que ce moi quotidien, analyste et calculateur, qui, dans le monde des réalités immédiates, peut réussir de grandes choses…  – autres que la poésie.

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Poésie et émerveillement : Abécédaire…(47)

28 juin 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (5) — Toute poésie qui porte à conséquences ne peut être que naïve, car faite d’étonnement.  Ébahissement, ahurissement, ébaudissement : états inhérents à la poétique vraie.

 

Ébahissement

 

Poésie (6) — Roc et fragilité.  Roc par la solidité et la provenance des matériaux amoncelés.  Fragilité : un seul mot mal affecté ou mal affrété, un seul désir de mensonge à soi, et le poème s’écroule, par implosion, comme ces édifices aux murs bourrés d’explosifs.

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Poésie et dialectique : Abécédaire…(46)

26 juin 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

 

Songe de saint Joseph, de la Tour

 

Poésie (3) — Le poème se métamorphose constamment.  Non seulement d’un lecteur à l’autre, mais pour le même lecteur, à l’intérieur du même tour d’horloge.

Création continue.  Destin autonome de chaque vers, de chaque strophe, dans son rapport dialectique avec le discours intérieur du lecteur, au moment précis où son œil parcourt la page imprimée, de la gauche vers la droite.

Effarant !

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Poésie et manque : Abécédaire…(45)

24 juin 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Poésie (2) — Limites inhérentes à toute poésie.

… un junco s’avance vers la mangeoire…

Difficile de saisir et de refléter la vie, car le poète est lui-même conscience et vie.  Tout comme il ne peut saisir l’amour, l’arrêter, le décrire, car il est lui-même amour.  Amour, conscience et vie : trois vecteurs dynamiques de la Réalité.  Miroir qui ne peut refléter sa propre substance.

 

Un et multiple

 

L’art ne saisirait donc toujours que les manques, les accidents, les ratées ?  La tache de gras ou l’amoncellement de poussière qui empêche le miroir de retourner l’image dans son intégralité ?  Les béances dans le tissu du réel ?  Les imperfections conséquentes à la liberté et à l’éloignement entre l’émané et l’Émanant ?

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Peur et vanité : Abécédaire…(44)

22 juin 2010

 

Vanité, de Champaigne

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Peur et vanité –  Supprimons la vanité et la peur, et les maux de ce monde, et les maux de chacun s’évanouiront comme de mauvais rêves – ainsi que beaucoup de mots…  Ils s’évanouiront comme cette fumée que le vent d’ouest souffle et disperse au-dessus de ces feuilles mortes, dans le couchant.

Poésie — L’ultime poésie : entrer dans le tableau que l’on admire.  Pour étreindre les personnages ou se promener dans ces paysages convenus, plus ou moins bleutés par ce sfumato qu’avant l’art contemporain, on plaçait à l’arrière-plan, derrière les mages, les Vierges et les déesses.  Un chemin poudreux, l’orée d’un bois, un château aux murailles et tourelles crénelées en haut d’un pic…  Y jouir de la fraîcheur de fontaines inconnues, se perdre dans les sous-bois ombreux, s’y mêler à des personnages hâves ou rubiconds ; se retrouver et retrouver toutes autres formes de la Vie, de celles que le peintre, sciemment ou non, a voulu occulter.  Pénétrer l’œuvre, plutôt que de laisser l’œuvre nous pénétrer.  L’inverse de ce que Woody Allen a fait dans La Rose pourpre du Caire.

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Abécédaire…(38)

5 juin 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Nelligan — Lorsque Nelligan a laissé sortir ce cri : Qu’est-ce que le spasme de vivre, il a donné l’ultime raison d’être, le sens fondamental de toute poésie autre que purement plasticienne.

 

Nelligan

 

Les romanciers et les poètes, avancent certains critiques, valent souvent, pour la postérité, par une seule phrase, un seul vers, un seul paragraphe.  Vrai aussi   pour les musiciens : que de mélomanes se tapent Tristan et Iseult de Wagner pour vibrer enfin au Prélude à la mort d’Iseult. J’écoute souvent Schéhérazade de Rimski-Korsakov pour quelques mesures où l’ex-officier de la marine impériale russe permet aux vents des steppes de souffler la liberté modale des improvisations tziganes au cœur de l’harmonique occidentale.

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